Albert Camus, la radicalité de la nuance
LORSQUE l’époque est saisie par une course aux extrêmes et qu’un peu partout prolifèrent les logiques de violence, alors l’urgence est parfois de faire repli sur » le simple langage de la raison « , afin de regarder la terreur les yeux grands ouverts. Ainsi s’explique en partie le retour en grâce de ce moraliste qu’est Albert Camus (1913-1960), figure naguère marginalisée, et désormais référence quasi incontournable du débat intellectuel.Ces jours-ci, (décembre 2002) une triple actualité est venue souligner ce renouveau de la présence camusienne : une série d’émissions consacrées à » Camus le juste « , sur France Culture ; la rencontre internationale tenue les 29 et 30 novembre à la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou à Paris, sur le thème » Albert Camus et le mensonge » ; et enfin la publication (ou la réédition sous une nouvelle forme) de plusieurs textes décisifs, Camus à Combat, Chroniques algériennes (1939-1958) et le recueil Réflexions sur le terrorisme. Trois événements pour briser l’image qui fit longtemps de Camus le mièvre prédicateur d’une » morale de Croix-Rouge » (Francis Jeanson), le citoyen délicat d’une » République des belles âmes » (Sartre). Et si Jean-Jacques Brochier continue de refuser une « camusolâtrie » synonyme d’ »angélisme à faire tomber les murailles », nombreux sont ceux qui se retrouvent à présent pour réhabiliter la force politique de cette pensée : » Camus était tout sauf un démocrate mou, s’insurge l’historien François Fejtö, exilé de Hongrie, qui a connu Camus au moment de la Libération. Dans son amour de la liberté, il y avait quelque chose de musclé, de viril, et c’est cet idéalisme pur, cet héroïsme, qui le rend maintenant si populaire, par exemple dans les anciens pays de l’Est. » Professeur à l’Université libre de Bruxelles, Maurice Weyembergh s’agace à son tour : » Les bons sentiments, ce n’est pas rien ! Camus n’était pas partisan du statu quo, il n’a jamais renoncé à changer les choses. Mais, face à la terreur, il pensait qu’il fallait d’abord « sauver les corps » en posant des limites morales à la violence, afin que celle-ci ne soit jamais confortable. » Limites : voilà posé le terme-clé, concept central d’une éthique qui fait du » devoir d’hésiter » un impératif catégorique, comme l’explique l’avant-propos des Chroniques algériennes 1939-1958, où l’écrivain pied-noir, attaché comme personne à ce pays ravagé par une » tempête de mort « , dit les responsabilités de l’intellectuel face à la » casuistique du sang » : » Pétri de culture grecque, Camus est porteur d’un refus indéfectible de l’hybris, de la démesure, de cette violence illimitée qui engendre un mimétisme dévastateur, souligne le magistrat Denis Salas. Dans Les Justes, il oppose un terrorisme modéré, incarné par le personnage de Kaliayev, au terrorisme incontrôlé de Stepan. Aujourd’hui, Stepan a triomphé sur la scène mondiale, en Algérie, comme au MoyenOrient. Mais demeure chez Camus cet appel éminent à un seuil éthique de la violence politique, et ce souci de la trêve renvoie à une réflexion très contemporaine sur l’inviolabilité de la personne humaine. » Limite à la violence, limite à l’omniscience aussi, car si la terreur triomphe, c’est que » nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison » (Ni victimes ni bourreaux). D’où l’importance de la » leçon de modestie » camusienne, selon le mot de Samantha Novello. Pour cette jeune chercheuse italienne, la philosophie de L’Homme révolté permet de penser les terrorismes contemporains, car » elle interprète le fanatisme comme le résultat d’une mentalité absolutiste qui croit détenir la vérité absolue. Chez Camus, la pensée de la limite implique celle d’une vérité relative, fondatrice de toute démocratie « .MORALE SANS DIEU Devant les » noces sanglantes du terrorisme et de la répression « , mieux vaut se taire plutôt que d’ajouter le malheur au malheur, martèle donc Albert Camus. Et à la lecture de ses Réflexions sur le terrorisme, dont le souffle se fait parfois pamphlétaire pour répondre aux « farceurs » qui confondraient son » idéalisme impénitent » avec un pacifisme naïf, on découvre que là où certains ont cru voir un fétichisme du juste milieu émerge en fait une véritable radicalité de la nuance : » Camus n’a jamais été du côté du voeu pieux, et il n’a rien d’un non-violent, souligne Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur et longtemps complice de l’auteur de L’Etranger. Ce qu’il n’accepte à aucun prix, c’est le passage de la résistance au terrorisme, car à ses yeux la fin ne justifie jamais les moyens (au contraire, elle les détermine !), et rien ne peut légitimer l’agression contre les civils. Aujourd’hui, nous assistons à un retour de la morale, et ce retour se fait dans un destin camusien, c’est-à-dire sans dieu, contre l’histoire et dans la vérité du mal. » Présidente de la Société des études camusiennes, Jacqueline Lévi-Valensi récuse, elle aussi, l’image édifiante d’un Camus doctrinaire boy-scout, pour réaffirmer l’audace et la tension qui animent toute l’œuvre de l’écrivain : » C’est d’abord un artiste qui a trouvé les mots justes pour témoigner de la condition humaine, du goût du bonheur et du désespoir de vivre, dans et par l’histoire. Ainsi, je suis frappée par son extraordinaire lucidité quant au réel, par exemple au sujet de la violence. Il sait que la violence est à la fois inacceptable et inévitable. Il n’a donc rien d’un pacifiste béat, mais, avec la crise des valeurs que nous vivons aujourd’hui, entendre sa voix serait salutaire. On peut tout de même redécouvrir une certaine morale sans retomber dans une sorte de gâtisme pétainiste ! « Jean Birnbaum (Le Monde 3 décembre 2002 ) |
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LORSQUE l’époque est saisie par une course aux extrêmes et qu’un peu partout prolifèrent les logiques de violence, alors l’urgence est parfois de faire repli sur » le simple langage de la raison « , afin de regarder la terreur les yeux grands ouverts. Ainsi s’explique en partie le retour en grâce de ce moraliste qu’est Albert Camus (1913-1960), figure naguère marginalisée, et désormais référence quasi incontournable du débat intellectuel.






