GITANOS en ALGER

Posté par lesamisdegg le 18 juin 2018

Un ou deux gosses cramponnés à sa jupe, un autre dans les bras et un, que l’on devine sans pour cela être grand clerc, la femme déambule lentement, lourdement. Elle est curieusement vêtue. Pauvre corsage, sous un châle élimé, jupe courte et de couleur déteinte que complète un tablier vétusté, comme’ le reste. Pieds nus dans des savates usées à tous les trottoirs. La tête brune expose au soleil une chevelure noire, épaisse et reluisante d’une brillantine commune, que coupe en deux une raie imprécise et termine un chignon lourd, près de se dénouer, malgré le gros peigne de celluloïd. Ou bien, ce sont deux nattes nouées, au bout, de cordons rouges, bleus, jaunes…

En plus de sa nichée, la gitane est nantie d’un lourd panier, où s’entassent au hasard des coupons de dentelles, de rubans, des lacets, de ces menus riens de mercerie, mercerie, l’ensemble fait un misérable étalage, capable, croirait-on, de tenter seulement les pauvres. Mais, parmi ces dentelles se trouvent, par hasard, des pièces plus fines, plus curieuses, que l’ensemble. Il arrive, que de belles dames oisives s’amusent à trier, d’une jolie main blanche, ce fouillis, où tant de mauresques, déjà, ont plongés des doigts moins racés.

Bien souvent, elles sont deux ou trois, les gitanes, suivant la rue, avec leur escorte de marmaille sale, mal peignée, rarement mouchée. Elles bavardent en un langage rappelant l’espagnol, mais plus guttural, bien, en rapport avec leur exotisme.

Des hommes, parfois, grands, minces, osseux, sordidement habillés, la mine farouche, la tignasse également noire et la peau pareillement sombre, se groupent avec les femmes à peau brune et à cheveux graisseux.

L’ensemble fait halte à quelque carrefour populeux. Les Gitanos, dont la paresse ne cherche pas à sa dissimuler, s’assoient sur la marche d’un corridor, avec les enfants. Et les femmes, faites pour le travail, dans ce milieu à conceptions spéciales, s’en vont offrir aux passants leur modeste assortiment, dont Arabes et Juifs discutent âprement les prix.

 

gitana Bronner

gitana
Bronner

gitanos Bronner

gitanos
Bronner

Mais, à travers la ville, çà et là, où s’affairent les gens, où se promènent les oisifs, aussi, une gitane, dans le même décor de moutards et de panier-bazar, s’approche d’un couple, que sa longue pratique des « clients » lui fait deviner susceptible d’écouter. Couple jeune, à dessein choisi, un peu timide, apitoyé par cette pauvresse et sa lamentable suite, séduit, enfin, par la formule rituelle d’entrée en matière.

— Jolie madame, tu veux la bonne aventure ?… Fais voir ta main…

Elle la prend, cette main frêle de jeune épousée et la retient doucement, quand elle veut s’échapper.

— Jolie madame, écoute… Je vois du bonheur… de l’argent… des beaux petits… Je vois un homme méchant… Il est brun… il voulait te faire du mal… mais un jeune homme blond…

Evidemment, le compagnon de la dame est blond. Il sourit de la naïveté de l’horoscope et regarde gentiment, sa petite épouse. Celle-ci, tout heureuse, au fond, de ces promesses — sait-on jamais ? — reprend sa main et, dans celle que la pythonisse de trottoir ouvre largement, elle dépose une pièce, dont l’importance est, le plus souvent, discutée.

Les hommes sont abordés, quelquefois, aussi, mais eux ne s’arrêtent pas. Ils donnent, s’ils ont bon cœur, leur obole et passent leur chemin. L’homme n’attend pas qu’on lui prédise son avenir. Son souci de chaque jour est de le préparer lui-même. Il n’interrompt sa course, que si la faiseuse d’oracles présente — chose rare — un de ces types de beauté sauvage, étrange, qui évoque à ses yeux les pays à curieuses légendes, pays lointains et mystérieux, pays toujours un peu troublants — comme ces hommes et ces femmes, qui vivent parmi les autres, mais à part, selon leurs traditions et leurs mœurs, sans jamais fusionner.

Jean de NODES 1937

 

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BALLADE DES KÉMIAS en ALGER

Posté par lesamisdegg le 14 juin 2018

Rangées en double-file, au long des vieux comptoirs, dans leurs soucoupes rondes, comme des passages cloutés, les kémias qui se marient à l’anisette, et qu’on grignote en les variant, à chaque fois, pour en mélanger les saveurs, et qui vous incitent à boire, à boire sans arrêt toutes les anisettes du bas quartier….

Il y a des kémias appétissantes qui sont comme un casse-croûte copieux. Et d’autres qui ne sont là que pour les yeux. Des kémias jaunes, vertes, rouges, multicolores ; à l’huile ou au sel ou au persil….

Aux Bas-fonds il y a des variantes acidulées, qui vous piquent les yeux et vous emportent le palais. Il faut en manger avec modération. Et chez Bava, où l’on vous sert de ces crevettes, qu’on décortique, et qui vous pincent les papilles et font venir l’eau à la bouche, des crevettes grillées !

Mais je préfère à toutes les kémias, les kémias de Bab-el-Oued ! Je me souviens d’une salle petite et enfumée, pleine de peintures ternies qui dataient de très longtemps : sur le gril, une jeune femme brune faisait cuire des saucisses au piment. Mais pour cette kémia de roi on demandait, un supplément. Et avec cette kémia-là on buvait plutôt du moscatel ou du bénichama (vin doux des coteaux de Mascara).

Qui chantera les kémias de la Cantère  , les fèves, les oignons, les olives farcies, les anchois luisants, et la salade de concombre ? Ah, qui chantera les kémias des bars mal famés de chez nous ? Dans les brasseries bourgeoises de la ville on sert des frites dorées dans des soucoupes, et ils appellent cela la kémia.

Mais c’est là-bas, à Bab-el-Oued, que se fabriquent les brochettes, sur les fourneaux en terre cuite.

 

kémia au port d'Alger 1930 Marius de Buzon

kémia au port d’Alger 1930
Marius de Buzon

 

Je sais qu’à Belcourt aussi il y a la kémia, la vrai kémia des vieux bistrots de notre enfance. Ce sont des amandes grillées que l’on vous sert, des amandes salées ou sucrées selon les goûts et les sexes, et des cacahuètes dans leur chemise brune qu’on fait sauter du pouce, et des tramousses qui s’ouvrent en deux quand on les mord et qui ont un goût fade..

Mais j’aime mieux, à la marine, ce vieux café où des pécheurs jouent à la Ronda, et où l’on boit de l’alicante, et où la kémia c’est une tomate à l’huile sous un hachis d’oignon, et des pommes de terre bouillies qu’il faut éplucher. Ou bien les sardines salées de ce caveau de la Basséta, où les anciens qui ont la blouse noire glissée dans le pantalon de velours et le feutre sur l’œil embroussaillé, s’affrontent en des palabres avec des gestes de menace….

Et les kémias de toutes sortes de la Casbah .kémias vertes ou rouges, défilé des kémias au long des comptoirs délavés, kémias qu’on prend avec les doigts et que l’on gobe en levant la tête et en prenant garde de se salir. Dans les bars à la page, il y a des torchons pour s’essuyer les mains et des kémias dont on ne parle pas dans les livres et qui sont d’Alger pourtant.

Kémias de Bab-el-Oued, kémias du Marabout, kémias de la Marine, à l’heure où l’on prend l’anisette, debout, dans les vieux bars du vieux faubourg.

Cafés d’Alger où blanchit l’anisette, comme un hiver, et où fleurit, comme un printemps, la Kémia…

A. GEA     1932 05

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AFRICA Algeria

Posté par lesamisdegg le 4 juin 2018

Le chef fièrement coiffé d’une dépouille d’éléphant, telle nous apparaît Africa dans les monuments antiques. Afrique mineure des géographes, Ifrikiya ou Moghreb des Arabes, Afrique du Nord et Algérie de l’Union française, elle trouve dans cette représentation le symbole de son être et de son destin, formulés d’une écriture indélébile.D’une part l’animal sauvage dressé par Hannibal pour des conquêtes illustres, et c’est l’éternelle Berbérie. D’autre part le visage noble et grave d’une déesse, et c’est la Méditerranée œcuménique; Juba II, roi des Berbères de Mauritanie, se promène sur ses petits éléphants, mais il fait de sa capitale, Césarée, (aujourd’hui Cherchell), une cité hellénique, et lui-même fut un écrivain grec digne d’estime.

 

AFRICA musée de Cherchell

AFRICA
musée de Cherchell

 

Les origines de l’actuelle Algérie tiennent tout entières dans cette dualité typiquement méditerranéenne. Cette peau de bête, dont se coiffe la déesse, répand une odeur de souvenirs fabuleux. Car la fable, la geste, la légende, l’épopée, la Bible, les Évangiles naissants font sur ces rivages une ronde d’images qui enchantent la mémoire et l’imagination. Depuis les temps les plus reculés il n’est pas une de ces merveilles dont les hommes primitifs bercèrent leurs songes, qui n’ait pas élu au moins un de ses sites en ces parages : le climat physique et spirituel leur en fut toujours extraordinairement propice.

D’étonnantes mosaïques, où les visages ont le type même des habitants contemporains, attestent la naissance d’Amphitrite, le triomphe de Neptune, l’odyssée du roi d’Ithaque; et c’est ici, au musée de Cherchell, qu’un Ulysse un peu barbare apparaît sur sa nef dans son entourage de véritables sirènes, haut perchées sur leurs pattes d’oiseaux artificieux.

Didon et Énée, les Phéniciens, les Carthaginois, Sophonisbe et Massinissa, la diaspora juive, Jugurtha qui se préparait pour les siècles futurs une statue de héros national par sa résistance aux césars de Rome, les Vandales dont la vague vient mourir dans les douceurs de la vigne et de l’olivier, l’exaltation triomphante de la croix de Jésus qui fait surgir de ce vieux sol païen les baptistères et qui donne au christianisme plusieurs des plus fameux Pères de l’Église autour de saint Augustin , « l’algérien » , né à Madauros (Mdaourouch), mort à Hippo-Regius (Bône), au milieu des ferveurs, des croyances, des hérésies, des apostasies ;voilà le premier cycle du cortège ancestral.

Mais voici la chevauchée des tribus de Sidi Okba qui porte le croissant de l’Islam depuis la mer Rouge jusqu’aux plages de l’Atlantique, malgré la juive Kahena retranchée dans ses montagnes; voici treize siècles musulmans qui façonnent à leur tour ce terroir sans changer son âme profonde; voici les royaumes berbères, les dynasties arabes, les occupants turcs les siècles barbaresques, à la fois capiteux par les charmes de la vie facile à l’ombre des patios mauresques et redoutables par les bagnes de la piraterie où les missionnaires s’immolent pour le rachat de captifs .

Et bientôt voici d’autres gestes, d’autres cavalcades, un Orient nouveau qui grise le Delacroix des « Femmes d’Alger », et les coups de trompettes et de fusils, la casquette du père Bugeaud, les zouaves de Lamoricière, la smala du vaillant Abd-el-Kader, suivis de gens à charrues et à truelles qui viennent, de toute la Méditerranée, replanter le blé, la vigne et l’oranger, bâtir les silos, les docks, les usines, et refaire à ce terroir éternel le jeune visage qu’il offre au monde moderne.

Pourtant son âme est là, vivante, inchangée, toujours double en vérité sous les péripéties mouvantes de la succession et de la synthèse. Il reste une âpreté barbare dans ce facies géographique, dans ce climat violent, dans cette terre qui prend parfois les teintes des pelages animaux : la dépouille de l’éléphant d’Africa traîne encore sur des montagnes ravinées sur la pierre désertique, sur les sables du Sud, et les vautours de Sidi-M’Cid viennent se régaler d’offrandes nègres, et l’on sacrifie un taureau blanc couronné de feuillages au solstice du printemps.

Quand les Kabyles de la montagne sculptent le bois, moulent la poterie, gaulent leurs olivettes, ce sont les millénaires de la Berbérie qui suent dans les paumes de ces mêmes mains qui ont fait le signe de Tanit, le signe de la croix, le signe de Fatima : indomptables, indomptés dans leur vieil esprit d’indépendance et de dignité humaine.

Mais c’est aussi le beau visage de la déesse qui reparaît dans ces innombrables, vestiges des civilisations successives : depuis les tombeaux circulaires où dorment les rois puniques jusqu’aux puissants barrages-réservoirs des ingénieurs d’aujourd’hui, en passant par les Vénus et les Apollons grecs, par les capitoles romains, par les délicieuses arabesques de Tlemcen et les turqueries voluptueuses de celle qui fut El-Djezaïr, « les îles » de quelle félicité Alger, la capitale aux buildings orgueilleux.

Même les visages de la légende survivent dans les êtres qui palpitent sous mes yeux. Que d’Ulysses n’ai-je pas retrouvés parmi les pêcheurs siciliens de Stora, de Collo! Que de Calypsos n’ai-je pas désirées parmi les filles accueillantes des escales portuaires. Que de Dulcinées dans les faubourgs espagnols d’Oran, que de Sancho, que de Quichotte dans ce Bab-el-Oued !

En vérité toute la civilisation méditerranéenne, son amalgame et son tumulte créateur, son vivant génie composé par les apports heurtés et confondus de l’Orient et de l’Occident, des religions, des philosophies, des peuples juxtaposés et emmêlés, se montrent ici sous leur aspect le plus exemplaire, dont cent années d’activité française excitent la fermentation.

Et voici qu’au pays de saint Augustin et d’Ibn-Khaldoun paraissent, rédempteurs des succès matériels, les poètes et les artistes, aux noms d’Europe ou d’Orient, porteurs peut-être de la préfiguration prophétique d’un univers enfin harmonisé.

 

GABRIEL AUDISIO

09 1949

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ALGER 1960 par Marie ELBE

Posté par lesamisdegg le 15 avril 2018

Alger…Tu te souviens ?

Dans le souvenir de ceux qui vécurent à Alger restent les images de deux villes, l’ancienne, intime, familière, et, soudain, la montée des nombreux immeubles modernes…. » Je ne me lasserai jamais de la beauté de cette ville », disaient souvent les Pieds-Noirs. Dès avril, les rues devenaient des plates-bandes et l’air avait des senteurs de giroflées.

Que je me souvienne. Ce paradis-là était bleu et blanc. Dressé dans la lumière. Encore fallait-il distinguer les bleus. Le bleu du ciel, répandu comme une grâce, toujours un peu plus pâle que le bleu de la mer où erraient des voiles, au bout de chaque rue. C’est bien ça ! La mer nous attendait au tournant, splendide et familière. D’ailleurs, une habitude tout à fait algéroise nous sortait du lit, pour nous jeter au balcon dès le réveil, une tasse de café à la main. Comme si, pieds nus dans le soleil, nous voulions nous assurer que le paysage n’avait pas disparu pendant la nuit.

Nous commencions ainsi nos journées. Dans la joie qui vient des belles certitudes. Tout était en place. Le soleil dans le ciel, les bateaux sur la mer, les marchands de fleurs aux carrefours, et les rumeurs de toutes les rues, avec des cris, tout proches, qu’on devinait plus qu’on n’entendait. Le cri strident du  » marchand d’habi-i-its ! « , l’autre, galopant du  » vitrier-vitrier-vitrier, vitrier… « , le roulement des camions qui livraient du coca-cola, et les beuglements des sirènes du port.

Parfois – allez savoir pourquoi, comment, d’où ils rappliquaient -, trois nègres à un carrefour, vêtus de peaux de bête, agitaient des castagnettes en fer, tournoyaient sur eux-mêmes comme des toupies ronflantes, et rigolaient :  » Monsieur Joseph, donne-moi cent sous ! «  Depuis des lustres, la somme n’avait pas varié. Un de mes aïeuls, débarquant à Alger aux temps héroïques, et qui s’appelait Joseph, entendit le même  » Monsieur Joseph, donne-moi cent sous !  » Se tournant vers sa femme, il dit :         » C’est drôle, ils me connaissent déjà !  »

 

Alger 1960

Alger 1960

 

Que je me souvienne. Les rues s’éveillaient tôt. On les tirait du sommeil à grande eau, et dans ce ruissellement passaient les premières silhouettes. Ombres bleues des dockers qui descendaient au port, ombres blanches des Mauresques qui se glissaient hors de la Casbah, pour rejoindre le cœur de la ville. Elles allaient sans bruit, comme dans un étrange ballet de fantômes. Parfois, la patronne se penchait au balcon. Alors dans la paix de la rue, on pouvait entendre

- Fatma, tu es bien gentille, monte-moi du sucre, j’ai oublié !

- Ay, ay, ay ! Tu en as pas de cervelle, toi, hein ?

- Attends, je te jette l’argent !

C’était quelque chose, la rue Michelet à 9 heures du matin. L’amitié s’attardait à toutes les terrasses de bistrots. Le soleil et l’ombre des arbres jouaient sur les trottoirs, par flaques, et, traversant ces flaques dans une odeur de bière, de café et de pain frais, on descencendait à son journal, à son bureau, à son trolley, ces monstres algérois.  Déjà, sous les parasols, de joyeux  » disoccupadi-par-plaisir « , vous appelaient

- Tu as le temps, viens boire quelque chose…

- Tu es fou, je vais arriver en retard…

- Et alors ? Tu mourras pas pour ça !

Rue Michelet, la fête commençait en avril. Par un bref printemps. Par la marée des marchands de fleurs. L’odeur des giroflées et du lilas se mêlait à celle de la mer qui bougeait là-bas, au-dessus des palmiers de la rue Monge. Toutes ses dentelles rangées jusqu’à la ligne d’horizon. Nous apprenions qu’en France il avait neigé. Qu’à Marseille les bateaux semblaient rentrer de terre Adélie. Que le Rhône charriait des glaces. Rue Michelet, c’était le temps béni des départs pour les plages. La sarabande des vespas, les cris des filles qu’on chahute, qu’on feint de laisser sur le trottoir, en démarrant pour La Madrague, ou le R.U.A., ou la Pointe-Pescade.

- Si tu m’emmènes pas, je te tue !

- Va chez ta mère !

- Ma mère, laisse-la tranquille. Elle est au marché.

       Les marchés d’Alger, c‘est vrai, portaient tous le nom d’un général de la Conquête. Le marché Meissonnier, le marché Clauzel, le marché Randon. Le marché Nelson (prononcer Nelson comme Gaston). Tout bonnement parce qu’ils se tenaient dans les rues Clauzel, Meissonnier ou Randon. Là, l’épopée était d’un autre ordre. La lutte à l’étalage. Et quels étalages… La beauté des femmes, des fruits, des fleurs et l’insolence des marchands

- Elles sont pas très belles tes tomates.

- Mes tomates, elles sont plus belles que ta figure…

- Dis, tu veux une gifle ?

Et le marchand de légumes, Belkacem ou Ali… tendait la joue

- Fais-moi une caresse, et je te donne un bouquet de menthe en plus…

- Celui-là, quel culot, ma pauvre ! Rien qu’y profite !

On allait au marché Randon une fois par semaine. C’était le plus riche, le plus lointain. Le plus oriental. Il s’étalait au pied de la Casbah. On y arrivait par un petit escalier tordu, qui débouchait, d’emblée, sur des pyramides de pastèques, de cerises, de citrons, d’oranges, de raisins kabyles aux grains roux et oblongs, à la peau dure. Sur le marché Randon flottaient toutes les odeurs de la ville arabe. La cannelle et l’encens, le benjoin et le  » fessour  » brûlés dans de petits braseros, -le cumin, le poivre rouge et les grains d’anis qui parfument le pain. Randon, c’était une balade. Au long cours. De là, on poussait une pointe dans les boutiques des Mozabites qui se tenaient raides, à leurs comptoirs, dans un déferlement de foulards et dans l’odeur fade de la cotonnade. Derrière les petites vitrines, l’eau de Cologne  » Pompia « , dont raffolaient les Mauresques. Sur l’étiquette, une dame romaine, au profil de médaille, dorée sur fond rouge. Si vous vous attardiez à palper les tissus, à lever le nez sur les rayons, le Mozabite sortait de son mutisme : « Tu peux tout acheter, c’est la mode de Paris… »

A deux pas du marché Randon, la place du Gouvernement. Immense, dominée par la fringante statue équestre du duc d’Orléans.  On y respirait l’air du large et les remugles de la pêcherie. On y rencontrait parfois, traînant ses espadrilles, Sauveur Galliero, beau comme un Greco, débraillé comme un gitan. Le jour, il se gavait de lumière. La nuit, il peignait. Camus s’inspira de Galliero pour le personnage de l’Etranger.

- Un pied plus un pied, tu crois que ça fait deux pieds ?

- Toi, tu penses quoi ?

- Moi, je pense que ça fait un pas en avant, disait Sauveur.

Que de pas il a faits, Galliero ! Vous prenant le bras et marchant avec vous des heures, parlant lentement de choses belles. Tournant autour de cette statue du duc d’Orléans, où venaient se serrer des dormeurs arabes, de plus en plus proches du piédestal, pour maintenir leur tête à l’ombre, au fur et à mesure que le soleil s’élevait. C’était un genre de prince dans la ville. Un prince en short délavé, qu’on retrouvait partout, rue Michelet, sous un parasol au R.U.A., cette piscine au bord de la mer, dans les petits sentiers bordés d’oliviers des hauteurs de la ville, dans la cour de Radio-Algérie, rue Hoche, dans une gargote de la Casbah, ou à la  » Galerie du Nombre d’or  » boulevard Victor-Hugo, le rendez-vous des peintres d’Alger. Galliero errait à sa guise. Il peignait des somptuosités. En 1962, l’année du grand retour, on le ramena sur une civière. Autant que je me souvienne, il mourut quelques mois après. Comme cette ville que nous avions perdue.

 

 

De la place du Gouvernement, on remontait vers le square Bresson, par une rue toute en arcades que certains, qu’aucune comparaison n’effraie, appelaient  » notre rue de Rivoli « . En fait, cette rue Bab-Azoun alignait dans l’ombre ses boutiques aux enseignes qui se voulaient absolument de France :  » le Bambin parisien « ,  » les Deux Magots « , ou  » le Chapon fin « …

Puis c’était le square Bresson. Et là, arrêt. Pause. Alger des premiers jours de la société algéroise. La brasserie Tantonville, banquettes en moleskine, plantes vertes, globes de la Belle Epoque. Guéridons à trois pieds, et fauteuils en rotin. A côté, l’Opéra. En face, le square, avec un kiosque où se donnaient des concerts en plein air, à grands coups de cymbales, à petits coups de triangle, à solide renfort de grosse caisse. De quoi rompre le cœur des oiseaux qui nichaient par milliers dans les arbres du square. Ivres de lumière et de chaleur, certains soirs d’été, les oiseaux prenaient le relais. Un fantastique charivari. Sur les bancs du square Bresson, des Arabes méditatifs regardaient la mer… Pendant des heures. Et, pendant des heures, tournaient de petits ânes, porteurs d’enfants assis sur des selles de peluche rouge.

Le square dominait le port. Et toutes les odeurs du port, goudron, futailles, bois, épices et marée, tournaient avec le vent quand le vent soufflait du large et s’engouffrait dans le square. Pas loin, c’était l’Amirauté. Un vieux fort où logeait l’amiral, gardé, sous les voûtes à l’ombre violette, par des marins bleus, avec des guêtres blanches et ce pompon rouge que les filles tapotaient au passage, quand elles allaient se baigner au bout de la jetée. Devant l’Amirauté, un plan d’eau où remuaient légèrement de minces voiliers, coque contre coque. Au mois d’août, sur les quais, le goudron fondait sous les talons des femmes. Prises au piège, elles s’affolaient, battant l’air et riant fort…

Du square Bresson à l’hôtel Aletti  on pouvait suivre le boulevard Front-de-Mer jusqu’à un monument à la mémoire des marins, et là, bifurquer à droite et monter vers la rue de Tanger. Importante, à cause de Bitouche. Ce n’était ni un restaurant ni un bar. Plutôt, surtout, le  » sésame  » des amateurs de brochettes et de kémias qu’on appelle ailleurs amuse-gueules ou tapas… Les parfums de chez Bitouche vous accueillaient à la frontière de la rue de Tanger. Et vous accompagnaient jusqu’à la rue d’Isly. Bitouche, qui n’était pas en peine de gadgets, exaspérait ses braises avec un séchoir électrique…

Bien sûr, Bab-el-Oued… Nous n’y vivions pas tous.  Ceux qui n’y vivaient pas y allaient pour le plaisir, surtout les soirs d’été. Bab-el-Oued, c’était la joie, le folklore hilarant, les ramblas, la main sur le cœur, et le cœur sur la main. On y marchait plus vite que nulle part ailleurs, on y parlait plus haut, on y chantait plus juste, on y riait plus vrai, on y prodiguait le bras d’honneur avec une grandeur romaine, on s’y chamaillait à tue-tête. Bref, il n’y avait qu’à s’asseoir et à regarder. De préférence, pour dîner, à la terrasse d’Alexandre. La carte ? Un poème !

- Deux potages symphoniques, et deux ! (pour dire deux soupes aux haricots, ou  » loubia « .)

- Trois cervelles basses, et trois ! (Comprenez des rognons…)

A Bab-el-Oued, on prenait l’amour au tragique, et le malheur à la rigolade.

 

Alger port 1960

Alger port 1960

 

Un jour, il y eut Jacques Chevallier… Alger changea de visage. Ou plutôt, Alger changea de profil. Il y eut Alger d’avant… et, brusquement, sur les collines qui couronnent la ville, des armadas éclatantes, dressées contre le ciel. On y plantait des palmiers à leur maximum de croissance, on y traçait des routes, dessinait des jardins, creusait des vasques et des fontaines, bref, une furia de construire, vite et bien. Un peu comme si nous n’avions plus désormais tellement de temps…

Marie ELBE

 

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Lieutenant Gabriel GARDEL : un héros saharien

Posté par lesamisdegg le 7 mars 2018

Commandant du groupe de police des Ajjers, avec résidence à Djanet ,  le lieutenant Gabriel Gardel fut le héros épique du combat d’Esseyen, sur la frontière tripolitaine, le 10 avril 1913, avant que d’être tué, trois ans plus tard à Verdun.

Plein d’initiative, brûlant d’ardeur d’agir, manipulant la plume aussi bien que l’épée, le jeune officier occupait ses loisirs à la recherche passionnée de l’histoire des Ajjers, Touaregs du Tassili, frères ennemis des Hoggars, ce qui l’amena à écrire, entre ses tournées de police, « au pied d’une dune, à la pâle lueur d’une chandelle », un énorme recueil de trois cents pages dactylographiées. Tout est dit dans ce travail. Les hommes et leurs mœurs, leurs croyances, leurs légendes, la faune et la flore, le tout bien ordonné, clarifié, commenté. Des origines à nos jours, l’officier a tout lu de ce qui traite les Touaregs, du Sahara et de l’Afrique. Une telle « librairie », pour parler comme Montaigne, qu’on se demande comment Il put la transporter jusqu’à Djanet ! Et comme toute son étude fut écrite in situ, conçue sur la terrain, qu’il allait et venait, l’œil et l’esprit ouverts, attentifs et lucides, beaucoup de découvertes » furent faites depuis vingt ans à travers le Tassili et jusqu’au Ténéré, que le jeune méhariste avait lui-même reconnues et déjà consignées, notamment en ce oui concerné les inscriptions rupestres (1). Comme le père de Foucauld,  son voisin (2) et contemporain, Gardel a défriché et d’autres ont moissonné. C’est très évangélique !

Outre la probité de son information et ses jugements toujours sagaces, ce que nous admirons dans l’auteur de cette étude, C’est la raison qu’il donne comme l’ayant motivée : « Appelé à prendre possession des Ajjers, j’ai dû, à mon arrivée dans la région, pour me mettre au courant des diverses questions du pays, pour être complètement capable de commander et d’agir en pleine connaissance de cause, pour dominer ma tâche me livrer, aux moments de loisirs, à l’examen de tous les écrits que j’ai pu me procurer concernant cette partie du Sahara. Dès le début de ces recherches, j’ai pensé que j’éviterais à mes successeurs, à mes chefs, un travail ardu sans cesse recommencé, une perte de temps précieux, si je prenais une fois la peine d’écrire et de classer chronologiquement tout ce qui venait à mon information. Telle est l’idée première qui m’a guidé. » Et en exergue à cette rhapsodie touarègue, l’auteur inscrivait cette pensée de Melchior de Vogué, pensée qui traduit la sienne : « Avoir une tâche, une activité salutaire, la croire utile et l’aimer, tout est là ».

Le texte que voici, qui est du Père de Foucauld, et qui date du même temps où le lieutenant Gardel se faisait l’analyste des hommes du Tassili, confirme notre avis : « Pour bien administrer et civiliser notre empire d’Afrique, il est d’abord nécessaire de connaître sa population. Or, nous la connaissons extrêmement peu. Cela vient, en partie, des mœurs musulmanes, mais c:est un obstacle qu’on peut vaincre ; il reste ce fait déplorable, que nous ignorons, à un degré effrayant, la population indigène de notre Afrique. Je ne vois personne, ni officier, ni missionnaire, ni colon ou autre, connaissant suffisamment les indigènes. Il y a là un vice auquel il faudra remédier. »Dans la mesure de ses forces, afin de dominer sa tâche, le lieutenant Gardel s’est évertué à remédier à ce fait déplorable  à « ce vice » d’ignorance, fruit de l’indifférence, dénoncés par l’Ermite (3).

Du combat d’Esseyen, point de culture minuscule entré Ghât et Djanet, je veux transcrire le jugement du capitaine Duclos qui devint directeur des Territoires du Sud : « C’est le 10 avril 1913, que mon camarade a été attaqué par 350 senoussistes armés de fusils italiens. Quatorze heures dont une nuit entière avec un vis-à-vis à trente mètres. Il a fallu en découdre à la baïonnette. De notre côté, il n’y eut que sept hommes par terre. Les méharas seuls ont écopé largement. Gardel a dû rentrer à pied. Quant aux- senoussistes, ils ont perdu plus de quarante tués (4) et ont abandonné cinquante-cinq blessés ». Et le capitaine, qui était alors attaché au Service central des affaires indigènes, concluait en ces termes : « Je suis chargé du rapport. La censure ne s’exercera que sur l’excès d’enthousiasme » (5).

Ce que Duclos ne dit pas, c’est que le détachement commandé par Gardel n’était que de quarante hommes, et qu’il était seul Français parmi ces Sahariens avec un brigadier et un maréchal des logis . C’est qu’outre ses bons fusils bien approvisionnés, l’assaillant possédait des fusées incendiaires ; ce sont les invectives qu’échangeaient les deux camps et les « hurlements de loups », les danses et les chants sauvages et le fracas des sabres, dont l’ennemi accompagnait le crépitement de sa fusillade ; c’est l’appel à la trahison qu’il lançait à nos méharistes.

»Abandonnez les infidèles, ô musulmans ! Venez avec nous ! Nous n’en voulons qu’aux chrétiens ; lâchez, lâchez les kouffars ! »

Cela hurlé à trente mètres et sans fin répété avec toutes sortes de menaces et toutes sortes de promesses, toutes sortes d’injures aussi ! Avouons-le, il fallait au jeune chef des nerfs bien éprouvés, avec un cœur robuste une âme « bien née » enfin, pour ne pas perdre la tête. Enfin, c’est la charge à l’aube après l’infernale nuit, la charge dans la dune déjà rougie de sang.

«  En avant ! En avant ! crie le jeune officier, entraînant ses soldats que sa fougue électrise. »

Et les baïonnettes sont plantées dans des dos, dans des poitrines, dans des ventres. Et les ennemis atterrés, terrassés, étripés, s’écroulent et râlent dans leur sang. Les autres fuient. C’est la victoire avec l’aurore : la furia française a vaincu.

Psichari, prototype du héros colonial et modèle, à nos yeux, du soldat saharien, a écrit quelque part : « Nous avons tous une mission. Et quelle mission ! Celle d’imposer la France ! ». Ce que Kipling nommait « le fardeau de l’homme blanc ». Que pour certaines épaules, ou veules ou réfractaires, ce fardeau soit trop lourd, qu’il les écrase ou qu’elles l’évitent, c’est un fait. Mais qui rehausse encore le mérite et la gloire de celui qui le porte.

Le héros d’Esseyen - qui devait mourir trois ans plus tard dans une ambulance allemande des suites de graves blessures reçues devant Verdun – fut de ces forts sans reproche : par la plume et l’épée, par sa haute ambition de dominer sa tâche, il a bien imposé la France.

Honneur à la mémoire de ce preux intégral ! Et donnons-le en exemple à tous les Sahariens que ronge la saharite.

Claude-Maurice ROBERT.

(1) L’étude du lieutenant Gardel, vraie encyclopédie, est restée manuscrite. Souhaitons qu’elle soit publiée.

(2) Des voisins séparés par 500 kilomètres !

(3) Que son exemple n’est-il suivi ! Ainsi, chaque oasis, chaque poste militaire auraient leur monographie, ce qui faciliterait le gouvernement des tribus : « Gouverner, c’est connaître ». Mais nous sommes loin de là !

(4) « 60 à 70 morts », dit le rapport officiel du lieutenant.

f5) « Lettres d’un Saharien », publiées par Léon Lehuraux.

 

………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

Gouverneur Général-sous couvert Commandant Corps d’Armée, Alger.- no 116 t -Brillant succès -

Cie Tidikelt dix avril 1913 lieutenant Gardel commandant reconnaissance cinquante spahis attaques par harka trois cent cinquante-cinq fusils. Combat engagé rapidement acharné a duré quatorze heures dont toute une nuit ennemis-entourant positions spahis à trente mètres. Moment critique. Vigoureuse charge à la baïonnette menée par lieutenant Gardel et maréchal des logis Bagneres a couché sur terrain vingt-trois ennemis et mis en fuite le reste.

Quarante-trois ennemis tués. Cinquante-cinq blessés. Trente-deux fusils tir rapide et nombreuses munitions prises. De notre côté, deux tués sept blessés dont un grièvement. Trente-sept méhara tués.

Petite troupe de héros forcée retraite à pied pendant cent-vingt kilomètres emmenant blessés recueillis par détachement de renfort à cinquante kilomètres de Djanet.

Lieutenant Gardel secondé par maréchal des logis Bagneres et brigadier de Conclois a fait preuve courage et sang-froid admirables. Très belle conduite des spahis.

Renseignements arrivent de Ghât: harka forte trois cent cinquante-cinq hommes commandée par Sultan Ahmoud et Inguedazzem disloquée quatre jours après combat. Après avoir pillé commerçants tripolitains et caisses argent turc, Ghât évacué. Sécurité rétablie.

Quitterai Djanet dès que confirmation renseignements ci-dessus. Rentrerai à In Salah après avoir disloqué goum Ouargla. Une partie rentrera directement Ouargla autre partie reconnaissance Titersin. Goum El Oued doit quitter région Adjer 1 mois après avoir exécuté reconnaissance Hassi Bourarehat-Ouan Sidi-In-Azaoua.

Télégramme enregistré le 8 mai 1913 au Gouvernement Général sous le n°1512 par le Bureau des Affaires Indigènes Militaires qui apprit à Alger la victoire d’Esseyen, dans l’Histoire des Compagnies Méharistes.

Lieutenant Gabriel GARDEL-Compagnie  Saharienne du Tidikelt -Hoggar - combat  d'Esseyen 1913

Lieutenant Gabriel GARDEL-Compagnie Saharienne du Tidikelt -Hoggar – combat d’Esseyen 1913

fort gardel 1957

fort gardel 1957

Djanet 1956

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CALENTICA ! CALENTICA !

Posté par lesamisdegg le 24 février 2018

Calentica à l’ouest du fleuve Chéliff , calentita à l’est , kif-kif bourricot !

Il faut donc vous en offrir deux pour le prix d’une-prolongation des soldes oblige -: l’histoire de la calentita de Manolo , en Alger , puis la recette de calentica de mon Tonton Ernest d’Oran .

Calentita 

   Trois jours de mer sur une balancelle, sous voile tendue, l’avaient amené d’Alicante. Alger était blanche et rose comme une carrière de marbre et de cornaline. Et elle avait encore une bonne allure barbaresque.

L’aventure commençait aux portes de la ville. Le pays était roux et sans arbre. Mais Manolo Alvarez était né dans les solitudes tièdes du plateau de Murcie. Le sol aride et le soleil ne l’effrayaient pas. Il avait la peau aussi brune que celle des Arabes et son parler était guttural comme le leur mais ils ne se comprenaient pas.

Quand il fallut choisir un métier, 11 se souvint qu’il avait appris à conduire un attelage dans la vieille estancia familiale. Il fut donc roulier et trima sur la route de Laghouat. Manolo, las de rouler sur les routes de poussière, s’installa dans Bab-el-Oued, i au bourg où les Espagnols aimaient à vivre. 11 eut une longue charrette, quatre lourds chevaux et transporta la pierre des carrières. Une petite brunette de Mahonnaise lui donna la joie d’un foyer, et des enfants. L’harmonie de sa vie était équilibrée. Puis, au fil des ans, la douleur remplaça la joie et il se retrouva, un jour, tout seul, comme quand il avait débarqué, mais sans force de jeunesse, bras faibles et jambes fléchissantes. Pourtant, il fallait vivre encore et, pour vivre, travailler.

Alors il se rappela la place du village et la petite vieille noire et ratatinée qui vendait un gâteau tiède ‘ la calentita. C’était fait avec de la farine de pois-chiche, du sel, de l’eau et de l’huile, et ça calmait la faim des gamins de quinze ans qui venaient de mimer une corrida ou de jouer aux – chasseurs d’aigles. Il fabriqua de la calentita.

Très tôt, dans l’incertaine lumière de l’aube, il pétrit la blanche pâte qu’il fait dorer au four, puis, par les rues où les travailleurs mettent un courant rapide, il va. De son couteau il tape sur le zinc du plateau. tac, tac, tac, et crie : « calentita ! calentita ! ».« Donne deux sous ! Donne cinq sous ! »

Le couteau coupe, coupe, de longues languettes de pâte chaude que les langues des gamins savourent en clappant de satisfaction. Il a comme clients les yaouleds cireurs, les pêcheurs, les débardeurs et les enfants qui vont au lycée, ceux qui ont dents longues et ventre toujours creux.

Quand il est las de rouler lentement par les rues, il va s’installer près de « Djemaà-Djedid », la blanche mosquée aux coupoles. Là, il ne travaille plus, il bavarde. Il bavarde avec ses « pays » , ses « patouèt’ » : un vieux cocher perclus de rhumatismes et qui ne conduit plus, un marchand de poissons au ventre vaste cerclé d’une chaîne d’or bien massive qui confirme son assurance de rentier, un ancien terrassier aussi noir et ridé qu’un pruneau qui a les articulations des mains grosses comme des noix à force de travail , un coiffeur trop parfumé blême des joues, le poil luisant de cosmétique, et d’autres encore.  Ils sont tous venus de la côte d’Espagne si voisine. La réussite a été différente mais il n’y a, chez eux, ni rancœur ni orgueil, et les mots qui sont sur leurs lèvres quand ils parlent de « là-bas » disent la même émotion. Alors, Manolo n’est plus marchand ; il est un puits aux souvenirs d’où il tire des évocations qui le rajeunissent, les autres aussi.

Les gamins connaissent l’heure propice, Ils viennent d’un pas leste, ils disent : « Donne deux sous. », et, saisissant le couteau, ils coupent une languette de pâte de quatre sous au moins et ils partent rapides, heureux. Manolo laisse faire. Il ne voit pas tant il parle, ou, s’il voit, il pense : « Calentita ! Prenez, gamins; coupez, gamins ; faites-vous du plaisir pour Ie palais comme je l’ai fait quand j’étais jeune, Calentita ! Calentita ! Mon cœur est plus chaud que le gâteau que vous emportez parce que la joie est en moi de savoir me souvenir. »

A.-L. BREUGNOT

 

Alger 1932 -un marchand de calentita-

Alger 1932 -un marchand de calentita-

Alger 1935 -Charles BROUTY-

Alger 1935 -Charles BROUTY-

 

Recette de Calentica de tonton Ernest d’Oran

Dans un saladier, verser 250g de farine de pois chiches en ajoutant progressivement 1l l’eau. Mélanger bien ce « bagali » ac’ le fouet d’la cuisine, pas du cocher !

Laisser reposer  12h minimum en prenant soin de remuer « tanzantan » pour bien aérer la pâte.

1 heure avant de commencer la cuisson, ajouter deux cuillères à soupe d’huile d’olive, et otra vess’ le fouet, saler et laisser reposer.

Préchauffer le four à 210°, verser la pâte dans un moule huilé « soi- soi « ; badigeonner le dessur de jaune d’œuf.Enfournez durant 45 minutes, à 300°. La calentica doit être bien dorée dessur’.

Du cumin par dessur’ la calentica, en criant - calentica ! calentica ! -  pour qu’les « morfalous » de tout âge ou condition viennent s’la manger toute chaude.

Tonton Ernest me racontait  « Le vieux marchand de « calentica  » porte son plateau de fer suspendu à l’épaule par une courroie et appuyé sur la hanche. Du dos de la lame de son couteau, il frappe à petits coups précipités sur le rebord du plateau, tac, tac, tac. Les enfants connaissent parfaitement cette musique et, bien vite, vont acheter pour quelques sous de la pâte qu’ils mordent à belles dents. »

 

CALENTICA

CALENTICA

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CARNAVAL 1925 à Oran

Posté par lesamisdegg le 12 février 2018

Les fêtes de Carnaval ont toujours été des plus réussies à Oran. Cette année-ci, malheureusement, elles ont été, en partie, contrariées par les subites sautes d’humeur de dame Nature. Samedi, durant les dernières heures de la nuit, d’abondantes averses transformèrent les rues de notre cité en de véritables cloaques de boue  liquide. Le dimanche, débuta pluvieux, incertain. Le jour d’un gris sale, se leva tard, comme un vieux rentier et .le soleil, capricieux, ne parut que par intervalles. Toutefois, petit à petit, les principales artères prirent leur air guilleret des dimanches de fête.

Boulevards du Lycée et Seguin, Place Villebois-Mareuil et rue d’Arzew, les marchands de confettis et de serpentins, installaient leurs légers baraquements et leurs éventaires, profitant d’une soudaine éclaircie, réconfortante ainsi qu’un féminin sourire. Enfin, vers midi, le soleil, las de nous faire grise mine, accorda la douceur de ses rayons joyeux. Le froid très vif rougissait davantage les frais minois de nos gentes Oranaises, délicatement fardées, avivant les regards enjôleurs jaillis d’entre les fourrures de skunks ou d’opossum. L’après-midi, malgré le vent un peu vif, la théorie des véhicules plus ou moins bien décorés, et les nombreuses frasques qui ne pouvaient se payer le luxe d’une calèche ou d’un taxi défilèrent dans les principales rues d’Oran, entre deux haies de chaises garnies de spectateurs et de mignonnes spectatrices. La gaité, saine et fraiche, brillait en tous les yeux. Cette première journée, fut assez animée sans, toutefois, égaler les fêtes des années précédentes.

Très peu de chars et de groupes artistiques. Tous, ou presque, sacrifiaient au dieu du jour; j’ai nommé la Publicité. Citons seulement le beau char de la maison Vila – où se trémoussaient de jolies personnes-, celui de l’anis Diamant aux personnages déjà remarqués l’année dernière -soldat d’opérette espagnole- . Le soir la foule des masques où se perdaient quelques gens non déguisés assaillit les dancings organisés un peu partout : au Régent, au Continental, au Palais de la Danse à l’Alhambra, que sais-je encore ?

Lundi, le vent se mit de la partie, un vent très froid, qui tailladait la peau du visage. Cela n’empêcha pas nos concitoyens de rivaliser d’entrain, quoique les groupes déguisés et les véhicules parés fussent moins nombreux que la veille. Pour une deuxième journée de fêtes, elle ne fut pas trop mal réussie. Mardi, le soleil se leva dans un ciel sans nuages, nous promettant une belle après midi, En effet le ciel redevenant aussi azuré qu’à l’ordinaire incita les masques à sortir plus nombreux, tels les escargots qui après la pluie, dressent vers le soleil leurs molles antennes. Et la bataille commença. Les serpentins zigzaguèrent dans l’espace lancés des balcons, bondés de gentes demoiselles ou des véhicules joliment décorés. Et les confettis, lancés à brûle-pourpoint, saupoudrèrent les souples chevelures des promeneuses et leurs toilettes claires.

Quelques masques isolés donnèrent la note comique, cependant que ces couples richement travestis témoignaient de leur goût artistique. Remarqués parmi ceux-ci deux charmants petits pages très XVème siècle. Ce fut une belle et bonne journée, trop courte, hélas !

Les boulevards conservèrent leur animation jusqu’à fort tard dans la nuit. Dans tous les bals il y avait foule et les jeunes et même les pas tout à fait vieux, s’en donnèrent à cœur joie, pour ne se réparer qu’à l’aube naissante. Combien d’idylles ébauchées avec la complicité du loup de velours ! Que de drames poignants soigneusement cachés sous le rictus des visages fardés ! Qu’est-ce que l’existence, d’ailleurs ? Une éternelle mascarade, un infernal Carnaval où chacun trompe tout le monde : parents, voisins, amis et inconnus.

Chacun porte son masque que nous n’ôterons que le jour où sonnera j’heure de la Justice. Amusez-vous, jeunes gens ! Ne songez pas que ces fêtes sont le symbole de notre vie ici bas ! Aujourd’hui, vous avez déposé dans un tiroir votre masque de satin noir. A vos épaules pèse à nouveau le joug de l’existence. Gardez au moins le doux souvenir de ces, quelques journées de plaisir, qui vous ont  permis d’oublier les soucis quotidiens.

La vie marocaine, algérienne et tunisienne.

 

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

Oran 1925 02

Oran 1925 02

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Robert RANDAU -une sale blague-

Posté par lesamisdegg le 2 janvier 2018

« Un hectare de bonne terre au Frais-Vallon, ça suffit ! nous dit Salvator Nin ; moins ce ne serait pas assez ; plus, ce serait trop. Un hectare. Un point c’est tout. Le fils est au service, la fille est établie. La mère et moi on est deux ; à la maison elle commande ; au potager c’est moi, sauf quand je donne un coup de rein pour blanchir la maison ; aussi c’est moi qui saigne le cochon et qui le découpe et c’est la mère qui fait la soubressade. Je suis le roi du jardin ; quand le travail presse, j’embauche des manœuvres kabyles. Pour l’arrosage, vous en faites pas ; dans le haut de mon terrain, j’ai une fameuse noria, un mulet pour la tourner, une pente douce où l’irrigation se fait toute seule. Aux environs il n’est personne qui conduise aussi bien l’eau que moi. Et les collègues tous ils viennent me demander conseil pour le bassin et les rigoles. Je suis de compte à demi avec un copain qui a un camion ; on partage les frais d’essence et d’huile et je lui donne en plus une bagatelle pour l’amortissement ; c’est lui qui conduit ; le matin à deux heures on charge les légumes, les siens devant, les miens derrière. Je monte à côté de lui ; nous allons aux halles. Et les affaires terminées, ensemble on revient pour le travail du jour.

J’achevais, guidé par le maraîcher, de me promener sur les sentiers étroits ménagés entre les plates-bandes. Mon amie Nina nous suivait et cueillait, parmi les grands roseaux qui formaient haie autour de l’exploitation, un bouquet de liserons et de marguerites. Le jardin formait un long rectangle dont un grand côté dominait le ruisselet de la vallée, l’autre longeait le chemin vicinal établi à flanc de coteau ; sur l’un des petits côtés s’élevaient la maison mahonnaise, à simple rez-de-chaussée, de notre hôte, les hangars et quelques paillotes ; l’autre petit côté du quadrilatère était mitoyen d’un enclos que j’avais récemment acheté. Les opérations de courtage que je traitais avec un succès croissant, grâce à mes relations anciennes avec les commerçants du golfe de Guinée m’avaient rapporté de tels bénéfices, depuis plusieurs mois, qu’il me parut désirable de me mettre, comme on dit, dans mes meubles, d’acquérir une villa aux environs d’Alger, et de cultiver des roses et des œillets à mes moments perdus.

A vrai dire, ce fut Nina qui me harcela pour avoir la joie d’habiter une maison qui fût sa propriété. Mon Dieu, je confesse que la bonne fille avait, selon l’expression commune, gentiment rôti le balai à la Côte d’Ivoire, en compagnie des coupeurs de bois ; si elle était maîtresse dans l’art de shoker un cocktail, elle n’estimait point l’intellectualité, alors que j’avais des lettres, voire des diplômes d’université. Nous n’appartenions pas au même plan social. Mais nous avions bu ensemble le poison des tropiques et nulle force même de convenance n’aurait pu séparer l’un de l’autre deux bohèmes de la forêt dense.

Mon ami de jadis, Orner Joyce, qui avait couru avec moi la belle aventure et qui était à ce jour l’un des principaux patrons de la police d’Etat en Algérie, m’informa qu’un pavillon avec jardin était à vendre non loin de celui qu’il occupait au Frais-Vallon où il avait naguère émigré avec sa jeune épouse. Le site était des plus agréables ; le propriétaire menacé de poursuites par des créanciers coriaces, fut raisonnable dans ses prétentions ; bref l’affaire se conclut fort vite ; nous emménageâmes, et j’acquis, pour établir la liaison avec Alger une automobile à deux places que Nina apprit à conduire.

Le matin de notre installation, notre voisin Salvator Nin, galamment, nous avait offert son concours, et, comme Nina n’avait pas eu le loisir de faire son marché, il l’avait gratifiée d’un panier de ses produits choisis. Nous nous étions rendus chez lui aujourd’hui pour le remercier de sa politesse et le régaler d’un gros gâteau. Madame Nin nous accueillit avec la-plus grande bonté ; derrière son mari nous processionnâmes dans le jardin, où poussaient avec ordre et propreté d’admirables légumes.

Vous verrez que vous serez très bien ici, nous disait-il ; c’est un coin vert du paradis ; la terre est un gras terreau. Avec de l’huile de bras, de l’eau et du soleil, tout pousse dans cette vallée comme au pays de Canaan. Et il fit un grand signe de croix.

— Par malheur, Monsieur Nin, dit mon amie, il y a une ombre au tableau ; votre closerie est isolée dans la banlieue d’Alger et je ne vous apprendrai pas que le patelin est plein d’armées roulantes qui exploitent les environs de la ville. Supposez que vous soyez attaqué par surprise chez vous, la nuit, dans votre ferme, par une bande de sacripants, comment les repousserez-vous ? Sans doute, accourrions-nous, mon époux et moi, au cas où nous entendrions du bruit. Mais s’il y a pas de bruit?

— Ho, Madame, vous êtes logée à la même enseigne que moi !

— Non, parce que nous sommes reliés par téléphone à la maison d’Orner Joyce, où sont des plantons de permanence et au poste de police du quartier. Puis nos fenêtres ont des grilles, nos portes sont solides et nous possédons de bonnes armes dont nous savons nous servir. Nous avons même adopté un dispositif ingénieux de phares pour éclairer, en cas d’agression, les approches de la villa. Or vous n’avez ni téléphone, ni grilles.

— Mais j’ai Patrick ! Oh ! Vous ne connaissez pas Patrick ! Je vais vous présenter à lui.

Par une sente pratiquée au milieu de carrés où des femmes indigènes jacassantes ramassaient des pois, nous retournâmes à la maison mahonnaise ; Salvator nous introduisit dans l’arrière-cour du logis ; là étaient groupés des resserres, un hangar où bêlaient trois chèvres, l’écurie du mulet et une souille à porc ; un molosse à poil fauve dormait, enchaîné à sa niche, entre un colombier et la fosse à fumier. A notre approche l’animal s’éveilla, se mit debout, flaira l’air, eut une sorte de râle, et nous regarda sans aménité.

— C’est un bon copain, notre Patrick (et le chien en entendant son nom, agita la queue). Il n’accepte de nourriture que de ma femme et de moi, ne connaît que nous et est muet. Oui, il n’aboie pas. A la tombée de la nuit, nous le lâchons et il se ballade de l’angélus du soir à l’angélus du matin entre les choux et les navets, bien tranquille, sans galoper après les passants sur la route, sans fréquenter les chiens des voisins. Il fait le tour du propriétaire, quoi, mais gare à qui pénètre dans la propriété, s’il n’est pas dans ma société ou dans celle de ma femme. Il lui saute à la gorge sans prévenir, et cherche la carotide. C’est une bête qui est dressée à se méfier. Voilà !

Au crépuscule nous regagnons la villa par le chemin, désert à cette heure, qu’assombrissent des oliviers et les arbustes du maquis qui couvre au-dessus de nous les pentes du vallon ; notre jardin est encore à l’état de friche ; son entrée est étrécie par des ronciers qu’il a fallu dès le premier jour élaguer quelque peu pour permettre à notre petite auto d’accéder au pavillon. Le linge d’une abondante lessive est étendu sur des cordes auprès de la buanderie où chantonne du nez une laveuse indigène, alliée de la famille Mohand, le jeune auxiliaire kabyle à qui Orner Joyce reconnaît les qualités du policier avisé. Nina va distribuer des ordres à son, ouvrière et à sa bonne et je pénètre dans le vestibule où se tient Mohand soucieux et grognon.

— Bonsoir, mon petit,  lui dis-je. Y a-t-il longtemps que tu es ici en sentinelle ?

— Je suis arrivé, monsieur, deux minutes après votre départ, et ne suis point ressorti.

— Tu avais sans doute des raisons d’agir ainsi. Ton patron t’a-t ‘il chargé d’une commission pour moi ?

— Oui ; il est retenu à son bureau d’Alger par une enquête. Mais il y a autre chose qui nous est personnel, à vous et à moi. Je m’explique. Monsieur, il y a un sale type qui est couché au milieu des arbousiers, de l’autre côté de la route, devant l’entrée de la villa. Depuis plus d’une heure il est embusqué là ! Il attend le moment propice pour barboter votre lessive. Il est dangereux ; Salem est un brigand ; un type de mon village ; il a six ou sept condamnations pour vol et coups et blessures. Prenez garde à ses manigances.

— Très bien, Mohand, j’ouvrirai l’œil. Laissons ce qui me concerne. Qu’y at-il entre toi et lui ?

— Il y a cette affaire, entre ma famille et la sienne, qu’on appelle la rekba ; nous lui devons un sang, une vengeance, quoi ! Peut-être sait-il que je suis ici. Il surveille, pour me zigouiller quand l’occasion se présentera, mes allées et venues.

— Salem est donc à la fois un voleur et un assassin. Je Comprends ton émotion.

— Je ne suis pas ému. Il croit être bien caché; et ignore que je l’ai dépisté. L’avantage est donc pour moi. En définitive vous avez à craindre pour votre linge et moi pour ma peau.

— Eh bien, mon petit, nous allons tâcher d’arranger ça. Préviens ta parente que pour éviter une mauvaise rencontre elle dînera et couchera ici.

— Que se passe-t-il ? demande Nina qui survient à ce moment. Oh ! Mes enfants, qu’il est bon de se sentir enfin chez soi, entre des murs dont on est le propriétaire ! Ça, ma laveuse est terrorisée ! Il paraît qu’un malandrin rôde autour de la baraque !

— Oui, et, si tu veux bien m’écouter, nous le réduirons à une pénible extrémité, et Mohand nous y aidera.

Notre conférence ne dura guère. En bonne fille de la brousse Nina n’était guère portée à s’effrayer d’un risque et Mohand ne manquait ni d’habileté ni de bravoure. Il fut convenu qu’à la franche tombée de la nuit la lessive qui séchait au jardin serait remplacée par trois ou quatre vieux draps et les loques à nettoyer les dallages. J’exécutai un petit travail dans la salle basse qui me servait d’atelier où j’avais un banc de menuisier et les outils de divers métiers. Nous dinâmes à notre heure, sous la tonnelle, à la lumière d’une lampe à incandescence ; pendant que la bonne achevait de laver sa vaisselle, je fumais ma pipe et mon amie raccommodait des hardes. Nous devions en effet donner au guetteur l’impression d’être dans une parfaite quiétude. En temps et lieu les feux furent éteints, les portes fermées ; la lune ne se lèverait qu’à dix heures ; l’incursion de l’ennemi sur notre territoire serait retardée aux premières clartés de Phoebe au berceau.

— Tu peux déguerpir, dis-je à Mohand, par la porte de derrière avec ton matériel. Sois prudent. Et à propos, lui demandai-je en arabe, ton Salem croit-il aux prestiges des démons de la nuit ?

— Et quel est, me répondit-il dans la même langue, le paysan parmi les paysans qui n’y croit pas ? Moi-même, par ta tête, j’en ai vus dans le lit des oueds où ils dansaient avec les rayons de la lune.

Quand il s’exprimait en français, Mohand était voltairien, et n’avait foi ni à Dieu ni à diable. Parlait-il arabe, il redevenait crédule.

Il nous quitta. Il n’y eut plus, dans la vallée, d’autre bruit que des abois lointains de chiens dons les fermes, les coassements des grenouilles, les chants des grillons. Couchés à plat ventre sur la terrasse Nina et moi montions la garde et observions la campagne par une mince meurtrière. Bientôt le ciel devint opalescent, et l’on distingua confusément les arbres et les masses. Je frôlai du coude le coude de mon amie.

— Voici le camarade ! Murmurai-je.

Il s’avançait, pieds nus, lentement, l’oreille au guet, pliant le corps, fléchissant sur les genoux ; arrivé près de la cuisine il détacha avec prestesse les pièces de linge et les empaqueta sur son bras. A ce moment, je me redressai et modulai le rauque cri de guerre des Bobos de la Boucle, cri à la fois féroce et lamentable. Cette clameur sauvage surprit si bien le larron qu’il tourna les talons, bondit, et à toutes jambes s’enfuit vers la sortie, mal discernable entre les deux ronciers. Soudain II heurta un obstacle invisible qui le culbuta sur le sol. A peine s’était-il relevé qu’un fantôme phosphorescent se dressait sur son chemin et secouait une tête hideuse à la chevelure hérissée.

Sans attendre son reste le voleur s’échappa et courut comme s’il avait l’enfer aux trousses, vers la haie de roseaux qui séparait mon bien de celui de Salvator Nin. A deux mains il écarta la haie et je l’aperçus qui sautait dans le jardin voisin. Et à, cet instant un hurlement de douleur et d’effroi jaillit dans la nuit.

— Bigre, murmurai-je à l’oreille de Nina, je ne voudrais pas être à sa place. Le chien Patrick !

— Quel chien ?

— Le molosse muet qui veille sur les légumes de Salvator vient de s’immiscer dans l’affaire ; te rappelles-tu que d’après son maître il a l’humeur féroce ?

Mohand frappe à la porte ; je descends lui ouvrir.

Dans le vestibule j’allumai une lanterne, tirai les verrous. Le garçon était impassible. Il me rendit le rouleau de fil de fer, le manche à balai, la touffe de filasse et le cerceau de barrique tendu de papier rouge barbouillé de cette pâte phosphorée que les droguistes vendent comme mort aux rats. Je lui avais confié ces objets une heure auparavant.

Puis il se laissa choir sur la natte et sans un mot, la tête entre les bras, se mit à rire, mais à rire…

 

Robert RANDAU

Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1930 

alger frais vallon 1937

frais vallon

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ORAN cimetière TAMASHOUËT

Posté par lesamisdegg le 31 octobre 2017

Après les Morts

 

 Samedi dernier (il y a, déjà longtemps de cela) je me suis acheminé tout doucement, vers Tamashouët malgré la pluie et malgré la boue.

Ayant donc lu dans les journaux (moi qui ne suis pas journaliste et ne donne aux mots que leur portée exacte) ; ayant donc lu dans les journaux que c’était la commémoration des morts et que la population respectueuse des trépassés, se faisait un devoir d’un pieux pèlerinage au cimetière, j’ai juge nécessaire de conformer ma conduite à celle de tout le monde.

Et je suis parti, parti pour tut de bon, ayant encore dans l’oreille le stimulant de phrases qui parlaient de recueillement, de fleurs, de larmes, de souvenir.

Pardonnez-moi si je commets quelque, impair ; je suis tout nouveau venu, tout frais débarqué de mon village. Chez nous tout est petit, jusqu’au champ de repos où dorment, après avoir sué sang et eau, les premiers habitants,  les colons de la première heure. On ne saurait donc rien faire avec cette pompe, cette majesté, cette grandeur qui en imposent ; chez nous chacun s’en va de son côté faire la visite annuelle aux tombes et l’on revient boire une chopine, à quatre ou cinq, en devisant du temps passé. Rien qui vous mette du baume au cœur pour les prochains durs travaux : les labeurs et les semailles, comme d’évoquer la mémoire des anciens, qui ne boudaient pas, vous pouvez m’en croire, à l’ouvrage. En trinquant on songe, à part soi, à suivre l’exemple du père Machin ou du père Chose ;

Nous entrerons dans la carrière,

Quand nos aînés ne seront plus.

Nous y trouverons leur poussière

Et la trace de leurs vertus.

Comment se fait-il que je m’étais imaginé le jour, des morts particulièrement impressionnants à Oran ? J’avais rêvé d’un grand silence planant sur la nécropole, des gens tout en noir circulant pieusement parmi les blancs mausolées et aux abords de Tamashouët, ce calme religieux enfin, qui permet de dire, que les grandes douleurs sont muettes ?

Combien je m’étais trompé ! La carriole qui m’amène s’est arrêtée. Nous sommes arrivés.

« C’est ici, me dit mon voisin, n’entendez-vous pas tout ce bruit ? »

Il est vrai que, après quelques instants, le son des voix parvenait à mes oreilles et cela m’avait rendu tout pâle, car je croyais à ces scènes déchirantes qui mettent sens dessus dessous les moins sensibles.

Maintenant je distingue parfaitement, des buvettes se sont improvisées,  exactement comme pour les tètes patronales, des marchands de cacahouètes (pourquoi pas d’oublies) vont, viennent, ainsi que des marchands de gâteaux et tout ce monde crie à plein gosier sa marchandise, harcèle les passants, produit un vacarme d’enfer.

J’ai cru m’être trompé, j’ai soupçonné un instant ma tristesse de n’être pas faite comme celle des autres et de ne pouvoir s’accommoder d’un verre d’anisette ou d’une poignée de torraïcos.

Au fait, me suis-je demandé, sommes-nous bien au 2 novembre et est-ce bien au cimetière que je me suis rendu ? Une terreur m’a pris de n’avoir pas effeuillé mon calendrier éphéméride et d’être tombé sur une de ces feria dont on a tant parlé. J’écoute les conversations des voyageurs assis à mes côtés : « -La tombe de Daniloff avait comme toutes les années son bouquet blanc dit l’un — Oui, répond l’autre, mais il n’y avait rien sur le monument des Couillet ».

Hélas, non, je ne m’étais point trompé, et ma carriole avait suivi le bon chemin. Et je pensai, faute d’un arrêté interdisant aux mercantis les abords du champ de repos, à toutes ces larmes répandues qui devaient avoir une vague saveur d’agua limon.

Pour les morts que refresco !

DALVI -2 11 1895-

 

oran 1901

oran 1901

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PARIS 17 octobre 1961

Posté par lesamisdegg le 16 octobre 2017

LA VERITE EST UNE ARME REDOUTABLE

Le climat ambiant en octobre 1961, était celui d’une guerre révolutionnaire, sournoise, meurtrière, déclenchée par la fédération en France du FLN, contre la Police Parisienne et la force de Police Auxiliaire. Dans ce contexte, le 17 octobre 1961, la manifestation de masse de la communauté algérienne vivant en France, n’est qu’un « flash »de 4 heures, pris sur le temps d’une aventure humaine douloureuse qui a duré 7 ans et 8 mois .

LA MANIFESTATION

Le 17 octobre 1961, suivant les directives données par le Préfet de police Maurice Papon, par de gaulle, sous-couvert du Premier Ministre Michel Debré et du Ministre de l’Intérieur Roger Frey, 1300 hommes, soit 650 gardiens de la paix, 300 gendarmes mobiles, 280 CRS, une soixantaine de Harkis de la Force de Police Auxiliaire pour servir d’interprètes, et non 7000 hommes, comme il a été dit ou écrit, ont été rassemblés en urgence dans la nuit du 16 et la journée du 17 octobre. En effet, le renseignement sur le déroulement d’une manifestation dans Paris, organisée clandestinement par le FLN, n’a été connu que dans la soirée du 16 octobre. Ces 1300 hommes ont été déployés sur une cinquantaine de points sensibles et de passages obligés par groupe de 25 hommes, commandé chacun par un gradé, avec en réserve quelques éléments pouvant intervenir en cas de besoin.

Le théâtre opérationnel comportait 3 fronts :

- le front extra-muros

- le front intra-muros

- un front souterrain.

Le FLN avait menacé de représailles, pouvant aller jusqu’à une condamnation à mort, ceux qui ne participaient pas à ce « rassemblement patriotique »… Seules les femmes enceintes, les enfants de moins de 10 ans et les malades pouvant le justifier étaient dispensés de manifester.

Les Forces de l’ordre avait mission de stopper la progression vers le centre de la capitale et de disperser 40 à 50000 Algériens contraints, pour ne pas dire pris en otage par le FLN. Ce dernier ayant décidé, avec l’accord du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne installé à Tunis) d’organiser et de déclencher sans autorisation préalable, une manifestation de masse de tous les Algériens résidant en île de France.

LE VRAI BILAN

Le bilan réel en pertes humaines du FLN, lors de la manifestation du 17 octobre :

- le 17 octobre 1961 de 19h30 à 23h, dans le périmètre même de la manifestation : 1 mort, Guy CHEVALLIER tué vers 21h devant le cinéma Rex-5è arrondissement, décédé à la suite d’un coup sur la tête. IL EST LA SEULE VICTIME DANS LE PERIMETRE DE LA MANIFESTATION, Français rien ne prouve qu’il ait été tué par les policiers. Hors du périmètre de la manif : 2 morts. Abdelkader DEROUES, tué par balles, trouvé vers 22h à Puteaux et Lamara ACHENOUNE tué par balles toujours à Puteaux. A ces 3 morts s’ajoutent une centaine de blessés plus ou moins sérieusement, transportés vers les hôpitaux.  Soit du 17 octobre au 21 octobre 1961, 7 morts dont deux peuvent être imputés avec certitude à la Police.

Pour la seule année 1961, le FLN n’a pas hésité à liquider froidement 3% de la communauté algérienne installée en France.

Du 1er janvier au 20 juillet 1961 :

- 417 algériens assassinés par le FLN

- 24 européens assassinés par le FLN

- 11 gardiens de la paix et harkis tués.

LA MANIPULATION  L’agitation politico-médiatique concernant la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961, n’a duré que très peu de temps, parce que celle-ci a été considérée à l’époque où elle s’est déroulée comme un incident banal engendré par la guerre d’Algérie.

PRESSE DU 18 OCTOBRE 1961 AU MATIN

- Le FIGARO : « Grâce à la promptitude et à la vigilance de la Police, le pire qui était à craindre a pu être évité ».

- PARIS JOUR : « 20000 algériens maîtres de la rue à Paris pendant 3heures. C’est inouï ! Ils ont déferlé en plein coeur de la capitale et en ont franchi les portes par groupes entiers ».

- Le PARISIEN LIBERE : « Ils ont pris le métro, comme on prend le maquis ! »

LE DEROULEMENT DE LA MANIPULATION HISTORIQUE

Ce n’est qu’en 1984 qu’un ancien haut responsable de la fédération du FLN en France - Ali Haroun -  publie un livre écrit à la gloire du FLN « la VII Wilaya- la guerre du FLN en France 1954-1962″.

Quelques années plus tard, en 1991, Jean Luc Einaudi, employé au Ministère de la Justice en qualité d’éducateur, s’inspire largement du livre d’Ali Haroun pour « confectionner » le sien, à qui il donne pompeusement le titre « La bataille de Paris, 17 octobre 1961″ ouvrage de parti-pris dans lequel on trouve des détails morbides destinés à frapper d’horreur l’imagination du lecteur.  C’est à partir de ce livre en 1991 que des sympathisants francais appelés aujourd’hui « les frères des frères », par les anciens du FLN, organisent chaque année, avec la participation active d’anciens cadres de la fédération du FLN en France (responsable de nombreux assassinats en France!!!) une cérémonie commémorative à la mémoire des « Martyrs Algériens » du 17 octobre 1961 qui n’ont jamais existé que par l’imagination de leurs créateurs.

En octobre 2000, les  »frères des frères » ont créé l’Association « 17 octobre 1961 contre l’oubli ». Son président est Olivier Le Courgrandmaison appuyé par JL Einaudi et Marcel Péju, Pierre Vidal-Naquet, François Maspero.*

Extrait de l’Afrique Réelle automne 2001, par le Lieutenant Colonel Raymond Montaner, ancien Commandant de la force auxiliaire.

 

« Comme les hommes, les peuples qui oublient leur histoire cessent d’exister! »..Albert Camus

HERAKLES finira par vaincre le mythe de l'hydre

HERAKLES finira par vaincre le mythe de l’hydre

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