Noël à Ghardaïa

Posté par lesamisdegg le 25 décembre 2018

Après le terrible été de 1931, tous ses moutons morts les uns après les autres, l’unique puits de son jardin tari, ses palmiers comme pétrifiés par l’haleine embrasée des vents du sud, Bagdadi décida d’abandonner pour toujours son village natal, ce Metlili des Chaambas perdu dans un coin du Sahara comme une rose des sables que le temps ronge lentement. Il irait vers la grande ville, la capitale du M’Zab, Ghardaïa, la populeuse, la commerçante, la joyeuse qui dresse vers le ciel au-dessus de l’immense ruche des maisons de granit son minaret quadrangulaire, Ici un phare au milieu des étendues mûries du Désert.

Il travaillerait, il se louerait comme jardinier aux riches marchands gras et vêtus de laine pure qui dans la pierre et la cendre ont su, à force de patience et de labeur faire pousser les jardins fabuleux aux cent mille palmiers. Ou encore, il apprendrait un métier. Et puis, il ferait du commerce. Qui sait, peut-être un jour pourrait-il acquérir un magasin où il vendrait des épices, des étoffes, des lapis. Il fallait fuir, abandonner son jardin, sa maison qui s’émiettait au vent comme un gâteau trop sec. Et un matin, un malin froid d’hiver avant même que le soleil n’ait colorié de rose et de lilas les immensités mornes,… ils partirent.

et ils partirent

et ils partirent

 

Sa jeune femme Meriem, à califourchon sur le maigre âne gris rayé de noir, ouvrait la marche. Le chameau pelé portant les bardes et deux sacs de dattes, toute la récolte de l’année, suivait talonné de près par Bagdadi, pieds nus sur les gros cailloux de la piste. Les trente-sept kilomètres qui séparent Metlili de Ghardaïa furent un calvaire abominable pour la pauvre Meriem qui ne cessait de gémir et de pleurer. Quelle folie que ce dur voyage. Jamais elle n’arriverait au bout. Mais Bagdadi n’avait pas voulu renoncer à son projet, ni même le remettre. Aussi, quand au milieu de l’après-midi la caravane arriva devant la ville qu’on nomme Beni-Isguen, lu sainte, la blanche, la pure, Bagdadi, à la prière de Meriem, livide sous ses voiles et en proie à d’atroces douleurs, décida de s’y arrêter. Et ils entrèrent par la porte de la ville. Les rues étaient propres et silencieuses.

Des mozabites à longue barbe frisée passaient longeant les murs, comme des fantômes, d’une main retenant les lourdes draperies dont ils étaient velus et de l’autre au bout d’une lanière de cuir noir, la longue clef en fer de leur maison. Tous jetaient sur l’étrange cortège des regards courroucés. Bagdadi comptait vendre tout de suite ses dattes el même… qui sait… son chameau. Mais sur la petite place triangulaire le marché finissait. Des nomades rechargeaient sur leurs bêtes les marchandises qu’ils n’avaient pas vendues, un étameur juif aussi noir que ses chaudrons se hâtait de partir. Seuls les mozabites, aux gestes mesurés, se levaient lentement des bancs de pierre et continuaient à deviser avant de regagner leurs logis. Bagdadi à la stupeur des passants, avait poussé sa caravane jusqu’auprès du puits autour duquel s’assemblent les marchands et les notables. Mais le cavalier du caïd l’interpella bruyamment : « Que viens-tu faire ici, à celle heure, chien ? Ne sais-lu pas que tous les étrangers doivent repasser la porte de la ville avant la fin du jour. Allons, demi-tour… N’as-tu pas honte de venir ici, au milieu de nous, accompagné d’une femme ? »

Baissant le Iront sous l’outrage ils sortirent du marché. Passée lu porte de la ville, gardée à celle heure par des vieillards vigilants qui n’attendaient que la fin du jour pour la barricader, Bagdadi, Meriem, sur son une, et le chameau se retrouvèrent sous les murs de Beni-isguen où des nomades s’installaient pour y passer la nuit. Mais gêné par les regards inquisiteurs des arabes, Bagdadi décida de poursuivre sa route vers Ghardaïa. A droite de la route, perchée sur la colline, la petite ville de Mélika rougeoyait aux derniers rayons du soleil. Buis après avoir laissé derrière elle la poste, bloc blanc sans grâce et l’hôtel du Sud aux murs ocrés, la caravane arriva enfin au terme du voyage.

Hélas tous les fondouks étaient pleins. C’était veille de marché et l’étroite rue principale qui conduit à la grande place était envahie par la populace. Des mozabites se bissant sur leurs ânes, des chameliers poussant leurs bêtes affolées, des juifs en calotte rouge, des mendiants aveugles, encombraient le chemin. Bagdadi eut bien de la peine à faire déboucher la caravane sur la place entourée de maisons à arcades et que domine la ville et son minaret rouge à cette heure comme un tison dans le ciel décoloré du soir. Si les fondouks étaient pleins, il n’était pas plus facile de s’installer au milieu de la place. Bagdadi avançait péniblement au milieu de celle foule, quand tout à coup deux personnages de blanc vêtus, immaculés au milieu de celle pouillerie, l’arrêtèrent avec de grands gestes. L’un d’eux, le visage pale encadré d’une barbe noire et tenant dans ses mains une canne d’ébène à manche d’argent levait les bras au ciel cl se mit à invectiver Bagdadi : » Comment, o toi étranger, oses-tu venir ici camper pour la nuit avec une femme I Allons dehors, hors la ville si tu ne veux pas goûter de la prison ! Et surgissant derrière lui le cavalier du caïd les poussa brutalement hors du marché.

Après les feux du couchant, la cendre du soir avait étendu sur les murs et la terre son manteau sombre et Bagdadi se trouva avec Meriem sur un chemin qui sortait de la ville. A droite un grand mur blanc percé d’une porte surmontée d’une petite croix de pierre blanche. Nulle animation en ce lieu. Au loin dans la nuit se dessinait à peine la tache sombre de l’oasis el, éparses dans le bled, des tentes noires de nomades d’où sortaient des aboiements lointains. N’en pouvant plus el voyant l’endroit désert, Bagdadi cédant aux prières de Meriem, décida de ne pas aller plus loin. Le clair de lune bleuissait déjà le grand mur blanc. Bagdadi descendit Meriem de son âne, plus morte que vivante ; il déchargea son chameau, entrava l’âne cl près du mur, avec quatre petits piquets, eût tôt fait de tendre au-dessus de Meriem allongea sur le sol, une modeste tente. La nuit était sereine, au ciel d’innombrables étoiles s’allumaient. Nul bruit alentour. Bagdadi songea qu’ils seraient tous bien ici et il s’allongea à son tour. De temps en temps Meriem poussait de longues plaintes. Après avoir épuisé sa provision de tabac, Bagdadi vaincu par la fatigue s’assoupit enfin.

Mais ce n’était pas le repos. C’était comme un songe qui prolongeait son dur voyage. Le départ matinal de son village qu’il ne reverrait peut-être plus, les pierres du chemin, les plaintes de Meriem, les cris des mozabites le chassant de Beni-lsguen puis du marché de Ghardaïa, tout repassait inconsciemment dans sa mémoire. El tout alentour, le grand silence de la nuit… le grand silence… El pourtant de temps en temps, à ses oreilles bourdonnantes de lièvre et de fatigue, entre deux aboiements lointains, arrivaient des ondes de musique… Oui, des musiques bizarres, des tambourins battus sur une cadence inconnue et… des chants… Pourtant le café où dansent les Ouleds-Naïls était bien loin, à l’entrée de la ville. Ils les avaient bien aperçues tout à l’heure debout au seuil de leurs portes, parées et maquillées comme des idoles barbares. Mais par respect pour Meriem il avait vite tourné la tête… Et puis dans son rêve il se rendait bien compte que ces chants et ces musiques ne rendaient pas le même son frénétique que ceux entendus là-bas à la fin du jour.

Meriem de temps en temps le lirait de son sommeil : « Tue-moi… Tue-moi… Je souffre trop ».

Les yeux fixés aux étoiles Bagdadi se demandait d’où venait par bouffées cette musique qui accompagnait d’une façon si mystérieuse les plaintes de sa Meriem. La lune glaçait de bleu les roches, les maisons blanches de l’oasis. Soudain un grand cri, un cri de bête qu’on égorge, ou plutôt oui… un cri de femme qu’on assassine déchira le silence. Alors derrière le mur blanc, des lumières s’allumèrent, la petite porte surmontée d’une croix blanche s’ouvrit brusquement et dans l’encadrement parurent d’abord, encore revêtu de ses ornements d’or, mitre et la crosse en main. Monseigneur l’Evêque du Sahara qui venait de célébrer la messe de minuit et derrière lui, en grand uniforme, Monsieur le Capitaine Chef d’Annexe dirigeant vers la nuit le faisceau de lumière d’une grosse lampe électrique, et derrière eux des fidèles affolés par le cri. Dans le cercle de lumière dirigée contre lui, un jeune arabe s’était dressé, connue un ressort, la main droite au front dans un salut militaire impeccable, el à ses pieds, se soutenant mal sur un bras, une jeune femme attirait contre elle un petit négrillon vagissant. Monseigneur, souriant dans sa barbe grise cl bénissant l’étrange groupe, se retourna vers les fidèles sortis en hâte de la chapelle des Pères blancs : « Qu’on n’inquiète pas ces pauvres gens, nous les garderons avec nous. Nous leur assurerons le gîte et la subsistance contre d’honnêtes travaux. Quant au nouveau-né nous l’élèverons et nous l’appellerons Noël en souvenir de celle nuit bénie ».

 

l' Eveque du Sahara

 

Maurice BOUVIOLLE Ghardaïa Décembre 1931.

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Alger Casbah 1959

Posté par lesamisdegg le 18 décembre 2018

Choses vues dans la cabah-II- Expédition rue du Diable et aux trémies de la rue des Zouaves

      M. Moussa, qui doit me guider dans ma randonnée à travers la Casbah, est exact au rendez-vous. M. Moussa est fonctionnaire; il contrôle à longueur de journée le travail des âniers dans la haute ville depuis trente ans. C’est dire qu’il a vu défiler toute une génération d’âniers et d’innombrables petits ânes au cours de sa carrière.

Je fus jadis, en compagnie de mon camarade le grand peintre Jean Launois, un familier de la Casbah. Nous la parcourions en tous sens durant les années heureuses, et nous y comptions de solides amitiés : Postillon, le commissaire borgne des dames de petite vertu de l’endroit; José, mon vieil ami gitan; Jean le Maltais, qui tenait une cave au comptoir de laquelle se présentait chaque jour un énorme bourricot, équipé de ses chouarris.Cet âne avait été gratifié, un matin, par un des clients de la cave, d’un morceau de sucre. Il s’en était régalé et depuis, chaque jour, il faisait irruption dans l’établissement de Jean pour réclamer sa ration. Deux autres ânes faisant équipe avec lui l’attendaient patiemment au bas de la rue. Ce manège avait duré cinq ans, ce qui représente un nombre respectable de morceaux de sucre…

 

l'asnier ouargli  , chiari et bourriquot

l’asnier ouargli , chouari et bourriquot

 

M. Moussa se souvenait fort bien de cette histoire. A son tour, il évoqua l’aventure de « Il est fort », un bourricot qu’on avait surnommé ainsi à cause de sa prodigieuse vitalité. Celui-là ne se contentait pas d’un simple carré de sucre : il exigeait du pinard ! Cette déplorable habitude lui était venue du jour où, descendant la rue de la Casbah, il avait eu la fantaisie de tremper ses babines dans la cuvette aux trois quarts pleine de vin où « Messaoud », le mouton-fétiche de « La cave des amis » (un autre phénomène), était accoutumé à venir se désaltérer. Cette cuvette, destinée à recueillir les gouttes s’écoulant du robinet de bois d’un tonneau mis en perce pour la vente de vin au détail, se trouvait toujours à même le sol, à l’entrée de la boutique. Tout le quartier en avait bien ri, mais « Il est fort » avait vu son surnom troqué contre celui de « kilo ». Ce dont il se moquait éperdument, les ânes ne comprenant rien au pataouette. Cependant, de telles facéties ne sont point en honneur chez les ânes du dépôt Nord. Il s’y rencontre encore quelques loustics, mais qui se contentent de fouiller de leur museau les chouarris de leurs coéquipiers pour y cueillir quelque croûton de pain ou quelque reste de macaronis. Ce qui est anodin…

La plupart des âniers sont originaires d’Ourgla, l’oasis des ânes. Les Ouarglis montent à dos d’âne très jeunes, et s’ils apprécient les qualités de ces animaux, ils en connaissent fort bien les défauts. Et les ânes le savent bien qui ne se font pas prier pour obéir docilement aux injonctions gutturales de leurs maîtres. Pour un bourricot, « Harrré…hi » signifie : avance ; « Ohhôôô » signifie arrête ! Encore faut-il savoir lancer ses commandements avec énergie et avec l’intonation désirable sans quoi, ouallou ! L’âne n’en fait qu’à sa guise ! M. Moussa, lui, est né plus au Nord. Il est originaire de Ghardaïa, pays où les gens se consacrent traditionnellement au négoce. Il a choisi d’être fonctionnaire. C’est un sage…

Après une rapide prise de contact, dans la haute Casbah, avec le chef d’îlot qui abrite ses services dans une minuscule pièce dotée d’une table et d’un téléphone qui le tient en liaison constante avec le dépôt, nous partons à la recherche d’une des équipes assurant le nettoiement de la Casbah. La centaine d’ânes valides qui constitue l’effectif actif du dépôt y est répartie par équipes de trois.     Chaque équipe a la charge de six rues dont elle connaît admirablement la topographie, le même secteur étant affecté une fois pour toutes à la même équipe. Nous choisîmes pour la circonstance un secteur au relief mouvementé : celui de la rue du Diable, qui porte bien son nom. Lorsqu’on en gravit les marches, tout en haut, on aperçoit pourtant, à la sortie du tunnel qui la couvre entièrement, un petit coin de ciel bleu. Mais lorsqu’on en dégringole les marches, il fait sombre, on risque à chaque instant de se rompre le col et cette « descente aux enfers » ne manque pas d’être impressionnante. Au moment où nous y arrivons, un petit âne s’apprête à tenter l’escalade. L’air goguenard -je me trompe peut-être en prêtant aux ânes des sentiments qu’ils n’ont jamais eus- ses deux compagnons d’équipe se sont effacés pour le laisser partir seul à l’assaut de la rue du Diable. Il en est ainsi chaque fois qu’une impasse débouche -tel un affluent- sur la ruelle principale. Un seul âne suivi de l’ânier pénètre dans l’impasse, tandis que ses co-équipiers attendent patiemment, dans la rue, son retour pour éviter d’irrémédiables embouteillages. Un énergique « Harrré…hi » ponctué d’un coup de baguette fait comprendre à notre bourriquet que le temps des tergiversations est passé, et c’est poussé par son ânier qu’il se décide enfin à gravir les premières marches. Mais les chouarris obstruent le passage et une vieille Mauresque qui descend ne doit son salut qu’à la rapidité avec laquelle elle s’est plaquée contre la muraille. Suit un concert de protestations indignées qui ne troublent en rien l’ânier et son âne grimpant obstinément la ruelle. Seul, maintenant, le bruit des poubelles vides heurtant le sol parvient jusqu’à nous, et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’apparaîtront deux points brillants trouant l’obscurité. Ce sont les yeux de l’âne qui redescend en assurant posément ses pattes sur chaque marche pour ne pas être entraîné par le poids des chouarris pleins à ras-bord. De son côté, pour faciliter la manœuvre, l’ânier remplit l’office de frein. Il retient de toute sa force le bourricot par la queue… Il en ira ainsi chaque jour où les mêmes scènes se renouvelleront dans chaque ruelle de la Casbah.

 

rue du diablerampe des zouaves

rampe des zouaves

 

Puis, les chouarris remplis-ce qui représente un poids de 80 kilos environ par bourricot-, les équipes s’achemineront à petits pas vers la trémie de la rampe des Zouaves où s’effectue la collecte des ordures. Le spectacle y est assez divertissant. Des files d’ânes font la chaîne devant la plate-forme de la trémie, avant de déverser le contenu des chouarris dans l’orifice du tuyau aboutissant aux camions de maraîchers stationnés en contre-bas. En attendant de se présenter à reculons, sans qu’on les en prie, devant la trémie, les petits ânes goûtent des instants de repos qu’ils mettent à profit pour se régaler de quelque tranche de pastèque piquée dans le chargement du voisin.

Quant aux âniers, ils profitent de cette détente pour plaisanter : « Ya Hamou! Combien as-tu récolté de petites cuillers ce matin, dans ton sac? «  (Les âniers portent, suspendu à la ceinture, un petit sac destiné à recevoir tous les objets hétéroclites égarés dans les poubelles par les ménagères distraites.). Hamou de répondre en découvrant ses dents blanches : « Toutes celles que tu n’as pas ramassées en faisant ta tournée, ya H’amar, car toi, tu dormais debout, ce matin.  Ce qui, d’après les dires d’un troisième larron, n’avait absolument pas d’importance, car dans le monde des âniers on sait bien que les ânes sont capables de se diriger seuls, et même de guider leur maître. J’avais l’occasion, le soir même, de vérifier l’authenticité de cette boutade en assistant à la rentrée des ânes.       Une fois débarrassées de leurs chouarris, les bêtes se dirigeaient seules, en effet, dans les écuries, vers leurs places respectives où les attendait dans leur mangeoire une abondante ration de paille fraîche et d’avoine, récompense bien méritée de leurs bons et loyaux services.

Charles Brouty  (textes et dessins de l’auteur 1959) 

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ALGER : la vie des petits ânes du service municipal du nettoiement

Posté par lesamisdegg le 14 décembre 2018

Visite du « dépôt Nord »

Au pied de la colline où s’étayent les innombrables petites tombes blanches du cimetière d’El-Kettar, une vaste bâtisse longe la route du Frais-Vallon. Elle abrite le dépôt Nord des services du nettoiement de la Ville d’Alger.  Dépôt singulier : des écuries y tiennent lieu de garages, de petits ânes y font l’office de camions-bennes et aux nocives vapeurs d’essence se substitue, ici, une bonne odeur de campagne fleurant la paille et la bruyère.  D’aucuns prétendent que ça sent tout bonnement le crottin. Ceux-là préfèrent sans doute aux braiments sonores des ânes, l’appel bruyant des klaxons et la pétarade des moteurs.   Qu’importe ! Tant que demeureront les ruelles escarpées, les couloirs des escaliers de la casbah, seuls les petits ânes équipés de chouarris pourront assurer la propreté de la haute ville.

L’hôpital des ânes

Lorsque je pénètre dans la grande cour du dépôt quelques ânes somnolent le long d’un mur. Ce sont les malades. Les autres, les valides, sont déjà partis.  Une propreté méticuleuse règne partout. Les écuries, l’infirmerie, les ateliers sont « briqués », lavés à grande eau.   J’aurai l’impression de m’être égaré dans quelque service hospitalier lorsque j’apercevrai tout à l’heure, le vétérinaire du lieu, en sarrau blanc, sortant d’un laboratoire ripoliné, une impressionnante seringue à la main. Le liquide jaune contenu dans la seringue de 25 centimètres cubes n’est autre que du sérum antitétanique qui a dû être injecté à un animal sévèrement blessé.  Les ânes malades ont l’oreille basse, le regard voilé. Ils courbent tristement l’échine. J’étais bien près de me les imaginer accablés sous le poids de quelque affreux malheur lorsque l’homme au sarrau me confia en riant

« L’air malheureux ! … Pensez-vous… ils ont sommeil, tout simplement. Les ânes adorent dormir… ».

Sur ces quelques mots raisonnables mes illusions prenaient fin.          Parmi les malades, quelques-uns soufraient de rhumatismes, d’entorses ou de maladies articulaires imputables à la gymnastique que leur impose de continuels va-et-vient dans les ruelles escarpées de la Casbah; d’autres étaient atteints de maladies inhérentes, malgré toutes les précautions prises, au contact de la peau avec les détritus des poubelles.    D’autres, enfin, étaient vieux. Leurs pelages blanchis l’attestaient. A ceux-là on donne à boire non point de l’eau de jouvence, mais quelque potion vitaminée destinée à les ragaillardir.         La balnéothérapie est également prodiguée avec succès au « dépôt Nord ». L’air béat, un âne subissait une séance de balnéation continue. Des heures durant un mince filet d’eau échappant d’un tuyau fixé au garrot irriguait sa patte malade.    Ainsi, placées sous la surveillance constante de vétérinaires spécialisés, les bêtes seront capables d’assurer dans de bonnes conditions et pendant de longues années – dix à douze – une dure besogne quotidienne.

La fabrique de balais

Après avoir souhaité, du fond du cœur, un prompt rétablissement à tous les malades, je vais me rendre, en compagnie d’un chef de service, aux ateliers où l’on confectionne les balais.         Chemin faisant, j’apprends que la ville en consomme à elle seule, en moyenne de cent à cent vingt par jour… Pas étonnant, après cela, qu’Alger ait la réputation d’une des villes les plus propres du monde…         Dans une petite cour, une dizaine de noirs d’Ourgla – des Ouargli – assis à même le sol sont occupés à trier des tiges de bruyère qu’ils assemblent méthodiquement selon leur longueur et leur grosseur en faisceaux équilibrés.    Ces bruyères, venues des environs (c’est la forêt de Zéralda qui est maintenant exploitée) sont apportées par camion entiers deux fois par semaine.. Quel merveilleux emploi que celui de préposé à leur cueillette ! …  Les ébauches de balais sont confectionnées en un temps record. Devant l’habileté de ces hommes je ne peux m’empêcher de remarquer à l’oreille de mon cicérone que ce sont de véritables artistes.  Ce qui me vaut cette réponse sibylline : « Aouah ! C’est pas des artistes « ça » ! Ici, c’est le refuge des affligés !…Eh oui, m’sieur ! Tous ceux qu’on ne peut pas employer sur la voie publique, on les met sur une voie de garage… alors c’est ici ! » En tout cas,  affligés ou pas, je constate que les artistes seront toujours de grands méconnus.     Les ébauches sont ensuite dirigées vers l’atelier de finissage où elles sont immergées dans l’eau bouillante d’une énorme chaudière, afin de les assouplir et leur donner un galbe qui augmentera considérablement la surface portante au sol du futur balai.    Cette opération, désignée sous le nom de coudage, est réalisée grâce à un appareillage qui a été entièrement conçu et fabriqué au dépôt « avec les moyens du bord », me fait-on plaisamment remarquer. Dans un local voisin, on borde des muselières de tresse du plus gracieux effet. Mais les ânes méchants – ça existe – n’en paraissent pas plus fiers pour ça…

Nous accédons ensemble, par une une rampe en pente douce, aux magasins et entrepôts du premier étage. Tout un impressionnant matériel allant du boulon aux manches de balais, en passant par des pelles, les crochets, les pots de peinture, les tinettes et les poubelles de toutes formes – et de tous gabarits – (il existe des poubelles de marché, des tinettes à pansements pour les hôpitaux, des tinettes hermétiques en pêcherie) – est soigneusement étiqueté et rangé.       Une pièce est réservée à l’habillement du personnel. Pendus aux plafonds sur des cintres ou rangés sur des étagères, des bleus, des tabliers, des bottes : l’uniforme du parfait ânier.

Les ânes ont droit, eux aussi, à la sollicitude des pouvoirs publics. Il a été prévu à leur intention des bardas en peaux de mouton que j’aperçois alignés. Ces bardas sont destinés à préserver l’échine de bêtes du contact des chouarris malodorants.       Heureux ânes que ceux du service de nettoiement du dépôt Nord de la ville d ‘Alger ! Il ne leur manque plus, en vérité, pour ressembler à leurs frères d’Andalousie, que des pompons multicolores et quelques petites sonnettes tintinnabulantes pour annoncer, de loin, leur arrivée aux ménagères de la Casbah. C’est là que je m’en irai les retrouver demain, en compagnie de Monsieur Moussa, dans l’exercice de leurs fonctions.

Choses vues dans la casbah

Charles Brouty  (textes et dessins de l’auteur 1959)

l'hopiral des anes

l’hopiral des anes

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GITANOS en ALGER

Posté par lesamisdegg le 18 juin 2018

Un ou deux gosses cramponnés à sa jupe, un autre dans les bras et un, que l’on devine sans pour cela être grand clerc, la femme déambule lentement, lourdement. Elle est curieusement vêtue. Pauvre corsage, sous un châle élimé, jupe courte et de couleur déteinte que complète un tablier vétusté, comme’ le reste. Pieds nus dans des savates usées à tous les trottoirs. La tête brune expose au soleil une chevelure noire, épaisse et reluisante d’une brillantine commune, que coupe en deux une raie imprécise et termine un chignon lourd, près de se dénouer, malgré le gros peigne de celluloïd. Ou bien, ce sont deux nattes nouées, au bout, de cordons rouges, bleus, jaunes…

En plus de sa nichée, la gitane est nantie d’un lourd panier, où s’entassent au hasard des coupons de dentelles, de rubans, des lacets, de ces menus riens de mercerie, mercerie, l’ensemble fait un misérable étalage, capable, croirait-on, de tenter seulement les pauvres. Mais, parmi ces dentelles se trouvent, par hasard, des pièces plus fines, plus curieuses, que l’ensemble. Il arrive, que de belles dames oisives s’amusent à trier, d’une jolie main blanche, ce fouillis, où tant de mauresques, déjà, ont plongés des doigts moins racés.

Bien souvent, elles sont deux ou trois, les gitanes, suivant la rue, avec leur escorte de marmaille sale, mal peignée, rarement mouchée. Elles bavardent en un langage rappelant l’espagnol, mais plus guttural, bien, en rapport avec leur exotisme.

Des hommes, parfois, grands, minces, osseux, sordidement habillés, la mine farouche, la tignasse également noire et la peau pareillement sombre, se groupent avec les femmes à peau brune et à cheveux graisseux.

L’ensemble fait halte à quelque carrefour populeux. Les Gitanos, dont la paresse ne cherche pas à sa dissimuler, s’assoient sur la marche d’un corridor, avec les enfants. Et les femmes, faites pour le travail, dans ce milieu à conceptions spéciales, s’en vont offrir aux passants leur modeste assortiment, dont Arabes et Juifs discutent âprement les prix.

 

gitana Bronner

gitana
Bronner

gitanos Bronner

gitanos
Bronner

Mais, à travers la ville, çà et là, où s’affairent les gens, où se promènent les oisifs, aussi, une gitane, dans le même décor de moutards et de panier-bazar, s’approche d’un couple, que sa longue pratique des « clients » lui fait deviner susceptible d’écouter. Couple jeune, à dessein choisi, un peu timide, apitoyé par cette pauvresse et sa lamentable suite, séduit, enfin, par la formule rituelle d’entrée en matière.

— Jolie madame, tu veux la bonne aventure ?… Fais voir ta main…

Elle la prend, cette main frêle de jeune épousée et la retient doucement, quand elle veut s’échapper.

— Jolie madame, écoute… Je vois du bonheur… de l’argent… des beaux petits… Je vois un homme méchant… Il est brun… il voulait te faire du mal… mais un jeune homme blond…

Evidemment, le compagnon de la dame est blond. Il sourit de la naïveté de l’horoscope et regarde gentiment, sa petite épouse. Celle-ci, tout heureuse, au fond, de ces promesses — sait-on jamais ? — reprend sa main et, dans celle que la pythonisse de trottoir ouvre largement, elle dépose une pièce, dont l’importance est, le plus souvent, discutée.

Les hommes sont abordés, quelquefois, aussi, mais eux ne s’arrêtent pas. Ils donnent, s’ils ont bon cœur, leur obole et passent leur chemin. L’homme n’attend pas qu’on lui prédise son avenir. Son souci de chaque jour est de le préparer lui-même. Il n’interrompt sa course, que si la faiseuse d’oracles présente — chose rare — un de ces types de beauté sauvage, étrange, qui évoque à ses yeux les pays à curieuses légendes, pays lointains et mystérieux, pays toujours un peu troublants — comme ces hommes et ces femmes, qui vivent parmi les autres, mais à part, selon leurs traditions et leurs mœurs, sans jamais fusionner.

Jean de NODES 1937

 

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BALLADE DES KÉMIAS en ALGER

Posté par lesamisdegg le 14 juin 2018

Rangées en double-file, au long des vieux comptoirs, dans leurs soucoupes rondes, comme des passages cloutés, les kémias qui se marient à l’anisette, et qu’on grignote en les variant, à chaque fois, pour en mélanger les saveurs, et qui vous incitent à boire, à boire sans arrêt toutes les anisettes du bas quartier….

Il y a des kémias appétissantes qui sont comme un casse-croûte copieux. Et d’autres qui ne sont là que pour les yeux. Des kémias jaunes, vertes, rouges, multicolores ; à l’huile ou au sel ou au persil….

Aux Bas-fonds il y a des variantes acidulées, qui vous piquent les yeux et vous emportent le palais. Il faut en manger avec modération. Et chez Bava, où l’on vous sert de ces crevettes, qu’on décortique, et qui vous pincent les papilles et font venir l’eau à la bouche, des crevettes grillées !

Mais je préfère à toutes les kémias, les kémias de Bab-el-Oued ! Je me souviens d’une salle petite et enfumée, pleine de peintures ternies qui dataient de très longtemps : sur le gril, une jeune femme brune faisait cuire des saucisses au piment. Mais pour cette kémia de roi on demandait, un supplément. Et avec cette kémia-là on buvait plutôt du moscatel ou du bénichama (vin doux des coteaux de Mascara).

Qui chantera les kémias de la Cantère  , les fèves, les oignons, les olives farcies, les anchois luisants, et la salade de concombre ? Ah, qui chantera les kémias des bars mal famés de chez nous ? Dans les brasseries bourgeoises de la ville on sert des frites dorées dans des soucoupes, et ils appellent cela la kémia.

Mais c’est là-bas, à Bab-el-Oued, que se fabriquent les brochettes, sur les fourneaux en terre cuite.

 

kémia au port d'Alger 1930 Marius de Buzon

kémia au port d’Alger 1930
Marius de Buzon

 

Je sais qu’à Belcourt aussi il y a la kémia, la vrai kémia des vieux bistrots de notre enfance. Ce sont des amandes grillées que l’on vous sert, des amandes salées ou sucrées selon les goûts et les sexes, et des cacahuètes dans leur chemise brune qu’on fait sauter du pouce, et des tramousses qui s’ouvrent en deux quand on les mord et qui ont un goût fade..

Mais j’aime mieux, à la marine, ce vieux café où des pécheurs jouent à la Ronda, et où l’on boit de l’alicante, et où la kémia c’est une tomate à l’huile sous un hachis d’oignon, et des pommes de terre bouillies qu’il faut éplucher. Ou bien les sardines salées de ce caveau de la Basséta, où les anciens qui ont la blouse noire glissée dans le pantalon de velours et le feutre sur l’œil embroussaillé, s’affrontent en des palabres avec des gestes de menace….

Et les kémias de toutes sortes de la Casbah .kémias vertes ou rouges, défilé des kémias au long des comptoirs délavés, kémias qu’on prend avec les doigts et que l’on gobe en levant la tête et en prenant garde de se salir. Dans les bars à la page, il y a des torchons pour s’essuyer les mains et des kémias dont on ne parle pas dans les livres et qui sont d’Alger pourtant.

Kémias de Bab-el-Oued, kémias du Marabout, kémias de la Marine, à l’heure où l’on prend l’anisette, debout, dans les vieux bars du vieux faubourg.

Cafés d’Alger où blanchit l’anisette, comme un hiver, et où fleurit, comme un printemps, la Kémia…

A. GEA     1932 05

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AFRICA Algeria

Posté par lesamisdegg le 4 juin 2018

Le chef fièrement coiffé d’une dépouille d’éléphant, telle nous apparaît Africa dans les monuments antiques. Afrique mineure des géographes, Ifrikiya ou Moghreb des Arabes, Afrique du Nord et Algérie de l’Union française, elle trouve dans cette représentation le symbole de son être et de son destin, formulés d’une écriture indélébile.D’une part l’animal sauvage dressé par Hannibal pour des conquêtes illustres, et c’est l’éternelle Berbérie. D’autre part le visage noble et grave d’une déesse, et c’est la Méditerranée œcuménique; Juba II, roi des Berbères de Mauritanie, se promène sur ses petits éléphants, mais il fait de sa capitale, Césarée, (aujourd’hui Cherchell), une cité hellénique, et lui-même fut un écrivain grec digne d’estime.

 

AFRICA musée de Cherchell

AFRICA
musée de Cherchell

 

Les origines de l’actuelle Algérie tiennent tout entières dans cette dualité typiquement méditerranéenne. Cette peau de bête, dont se coiffe la déesse, répand une odeur de souvenirs fabuleux. Car la fable, la geste, la légende, l’épopée, la Bible, les Évangiles naissants font sur ces rivages une ronde d’images qui enchantent la mémoire et l’imagination. Depuis les temps les plus reculés il n’est pas une de ces merveilles dont les hommes primitifs bercèrent leurs songes, qui n’ait pas élu au moins un de ses sites en ces parages : le climat physique et spirituel leur en fut toujours extraordinairement propice.

D’étonnantes mosaïques, où les visages ont le type même des habitants contemporains, attestent la naissance d’Amphitrite, le triomphe de Neptune, l’odyssée du roi d’Ithaque; et c’est ici, au musée de Cherchell, qu’un Ulysse un peu barbare apparaît sur sa nef dans son entourage de véritables sirènes, haut perchées sur leurs pattes d’oiseaux artificieux.

Didon et Énée, les Phéniciens, les Carthaginois, Sophonisbe et Massinissa, la diaspora juive, Jugurtha qui se préparait pour les siècles futurs une statue de héros national par sa résistance aux césars de Rome, les Vandales dont la vague vient mourir dans les douceurs de la vigne et de l’olivier, l’exaltation triomphante de la croix de Jésus qui fait surgir de ce vieux sol païen les baptistères et qui donne au christianisme plusieurs des plus fameux Pères de l’Église autour de saint Augustin , « l’algérien » , né à Madauros (Mdaourouch), mort à Hippo-Regius (Bône), au milieu des ferveurs, des croyances, des hérésies, des apostasies ;voilà le premier cycle du cortège ancestral.

Mais voici la chevauchée des tribus de Sidi Okba qui porte le croissant de l’Islam depuis la mer Rouge jusqu’aux plages de l’Atlantique, malgré la juive Kahena retranchée dans ses montagnes; voici treize siècles musulmans qui façonnent à leur tour ce terroir sans changer son âme profonde; voici les royaumes berbères, les dynasties arabes, les occupants turcs les siècles barbaresques, à la fois capiteux par les charmes de la vie facile à l’ombre des patios mauresques et redoutables par les bagnes de la piraterie où les missionnaires s’immolent pour le rachat de captifs .

Et bientôt voici d’autres gestes, d’autres cavalcades, un Orient nouveau qui grise le Delacroix des « Femmes d’Alger », et les coups de trompettes et de fusils, la casquette du père Bugeaud, les zouaves de Lamoricière, la smala du vaillant Abd-el-Kader, suivis de gens à charrues et à truelles qui viennent, de toute la Méditerranée, replanter le blé, la vigne et l’oranger, bâtir les silos, les docks, les usines, et refaire à ce terroir éternel le jeune visage qu’il offre au monde moderne.

Pourtant son âme est là, vivante, inchangée, toujours double en vérité sous les péripéties mouvantes de la succession et de la synthèse. Il reste une âpreté barbare dans ce facies géographique, dans ce climat violent, dans cette terre qui prend parfois les teintes des pelages animaux : la dépouille de l’éléphant d’Africa traîne encore sur des montagnes ravinées sur la pierre désertique, sur les sables du Sud, et les vautours de Sidi-M’Cid viennent se régaler d’offrandes nègres, et l’on sacrifie un taureau blanc couronné de feuillages au solstice du printemps.

Quand les Kabyles de la montagne sculptent le bois, moulent la poterie, gaulent leurs olivettes, ce sont les millénaires de la Berbérie qui suent dans les paumes de ces mêmes mains qui ont fait le signe de Tanit, le signe de la croix, le signe de Fatima : indomptables, indomptés dans leur vieil esprit d’indépendance et de dignité humaine.

Mais c’est aussi le beau visage de la déesse qui reparaît dans ces innombrables, vestiges des civilisations successives : depuis les tombeaux circulaires où dorment les rois puniques jusqu’aux puissants barrages-réservoirs des ingénieurs d’aujourd’hui, en passant par les Vénus et les Apollons grecs, par les capitoles romains, par les délicieuses arabesques de Tlemcen et les turqueries voluptueuses de celle qui fut El-Djezaïr, « les îles » de quelle félicité Alger, la capitale aux buildings orgueilleux.

Même les visages de la légende survivent dans les êtres qui palpitent sous mes yeux. Que d’Ulysses n’ai-je pas retrouvés parmi les pêcheurs siciliens de Stora, de Collo! Que de Calypsos n’ai-je pas désirées parmi les filles accueillantes des escales portuaires. Que de Dulcinées dans les faubourgs espagnols d’Oran, que de Sancho, que de Quichotte dans ce Bab-el-Oued !

En vérité toute la civilisation méditerranéenne, son amalgame et son tumulte créateur, son vivant génie composé par les apports heurtés et confondus de l’Orient et de l’Occident, des religions, des philosophies, des peuples juxtaposés et emmêlés, se montrent ici sous leur aspect le plus exemplaire, dont cent années d’activité française excitent la fermentation.

Et voici qu’au pays de saint Augustin et d’Ibn-Khaldoun paraissent, rédempteurs des succès matériels, les poètes et les artistes, aux noms d’Europe ou d’Orient, porteurs peut-être de la préfiguration prophétique d’un univers enfin harmonisé.

 

GABRIEL AUDISIO

09 1949

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ALGER 1960 par Marie ELBE

Posté par lesamisdegg le 15 avril 2018

Alger…Tu te souviens ?

Dans le souvenir de ceux qui vécurent à Alger restent les images de deux villes, l’ancienne, intime, familière, et, soudain, la montée des nombreux immeubles modernes…. » Je ne me lasserai jamais de la beauté de cette ville », disaient souvent les Pieds-Noirs. Dès avril, les rues devenaient des plates-bandes et l’air avait des senteurs de giroflées.

Que je me souvienne. Ce paradis-là était bleu et blanc. Dressé dans la lumière. Encore fallait-il distinguer les bleus. Le bleu du ciel, répandu comme une grâce, toujours un peu plus pâle que le bleu de la mer où erraient des voiles, au bout de chaque rue. C’est bien ça ! La mer nous attendait au tournant, splendide et familière. D’ailleurs, une habitude tout à fait algéroise nous sortait du lit, pour nous jeter au balcon dès le réveil, une tasse de café à la main. Comme si, pieds nus dans le soleil, nous voulions nous assurer que le paysage n’avait pas disparu pendant la nuit.

Nous commencions ainsi nos journées. Dans la joie qui vient des belles certitudes. Tout était en place. Le soleil dans le ciel, les bateaux sur la mer, les marchands de fleurs aux carrefours, et les rumeurs de toutes les rues, avec des cris, tout proches, qu’on devinait plus qu’on n’entendait. Le cri strident du  » marchand d’habi-i-its ! « , l’autre, galopant du  » vitrier-vitrier-vitrier, vitrier… « , le roulement des camions qui livraient du coca-cola, et les beuglements des sirènes du port.

Parfois – allez savoir pourquoi, comment, d’où ils rappliquaient -, trois nègres à un carrefour, vêtus de peaux de bête, agitaient des castagnettes en fer, tournoyaient sur eux-mêmes comme des toupies ronflantes, et rigolaient :  » Monsieur Joseph, donne-moi cent sous ! «  Depuis des lustres, la somme n’avait pas varié. Un de mes aïeuls, débarquant à Alger aux temps héroïques, et qui s’appelait Joseph, entendit le même  » Monsieur Joseph, donne-moi cent sous !  » Se tournant vers sa femme, il dit :         » C’est drôle, ils me connaissent déjà !  »

 

Alger 1960

Alger 1960

 

Que je me souvienne. Les rues s’éveillaient tôt. On les tirait du sommeil à grande eau, et dans ce ruissellement passaient les premières silhouettes. Ombres bleues des dockers qui descendaient au port, ombres blanches des Mauresques qui se glissaient hors de la Casbah, pour rejoindre le cœur de la ville. Elles allaient sans bruit, comme dans un étrange ballet de fantômes. Parfois, la patronne se penchait au balcon. Alors dans la paix de la rue, on pouvait entendre

- Fatma, tu es bien gentille, monte-moi du sucre, j’ai oublié !

- Ay, ay, ay ! Tu en as pas de cervelle, toi, hein ?

- Attends, je te jette l’argent !

C’était quelque chose, la rue Michelet à 9 heures du matin. L’amitié s’attardait à toutes les terrasses de bistrots. Le soleil et l’ombre des arbres jouaient sur les trottoirs, par flaques, et, traversant ces flaques dans une odeur de bière, de café et de pain frais, on descencendait à son journal, à son bureau, à son trolley, ces monstres algérois.  Déjà, sous les parasols, de joyeux  » disoccupadi-par-plaisir « , vous appelaient

- Tu as le temps, viens boire quelque chose…

- Tu es fou, je vais arriver en retard…

- Et alors ? Tu mourras pas pour ça !

Rue Michelet, la fête commençait en avril. Par un bref printemps. Par la marée des marchands de fleurs. L’odeur des giroflées et du lilas se mêlait à celle de la mer qui bougeait là-bas, au-dessus des palmiers de la rue Monge. Toutes ses dentelles rangées jusqu’à la ligne d’horizon. Nous apprenions qu’en France il avait neigé. Qu’à Marseille les bateaux semblaient rentrer de terre Adélie. Que le Rhône charriait des glaces. Rue Michelet, c’était le temps béni des départs pour les plages. La sarabande des vespas, les cris des filles qu’on chahute, qu’on feint de laisser sur le trottoir, en démarrant pour La Madrague, ou le R.U.A., ou la Pointe-Pescade.

- Si tu m’emmènes pas, je te tue !

- Va chez ta mère !

- Ma mère, laisse-la tranquille. Elle est au marché.

       Les marchés d’Alger, c‘est vrai, portaient tous le nom d’un général de la Conquête. Le marché Meissonnier, le marché Clauzel, le marché Randon. Le marché Nelson (prononcer Nelson comme Gaston). Tout bonnement parce qu’ils se tenaient dans les rues Clauzel, Meissonnier ou Randon. Là, l’épopée était d’un autre ordre. La lutte à l’étalage. Et quels étalages… La beauté des femmes, des fruits, des fleurs et l’insolence des marchands

- Elles sont pas très belles tes tomates.

- Mes tomates, elles sont plus belles que ta figure…

- Dis, tu veux une gifle ?

Et le marchand de légumes, Belkacem ou Ali… tendait la joue

- Fais-moi une caresse, et je te donne un bouquet de menthe en plus…

- Celui-là, quel culot, ma pauvre ! Rien qu’y profite !

On allait au marché Randon une fois par semaine. C’était le plus riche, le plus lointain. Le plus oriental. Il s’étalait au pied de la Casbah. On y arrivait par un petit escalier tordu, qui débouchait, d’emblée, sur des pyramides de pastèques, de cerises, de citrons, d’oranges, de raisins kabyles aux grains roux et oblongs, à la peau dure. Sur le marché Randon flottaient toutes les odeurs de la ville arabe. La cannelle et l’encens, le benjoin et le  » fessour  » brûlés dans de petits braseros, -le cumin, le poivre rouge et les grains d’anis qui parfument le pain. Randon, c’était une balade. Au long cours. De là, on poussait une pointe dans les boutiques des Mozabites qui se tenaient raides, à leurs comptoirs, dans un déferlement de foulards et dans l’odeur fade de la cotonnade. Derrière les petites vitrines, l’eau de Cologne  » Pompia « , dont raffolaient les Mauresques. Sur l’étiquette, une dame romaine, au profil de médaille, dorée sur fond rouge. Si vous vous attardiez à palper les tissus, à lever le nez sur les rayons, le Mozabite sortait de son mutisme : « Tu peux tout acheter, c’est la mode de Paris… »

A deux pas du marché Randon, la place du Gouvernement. Immense, dominée par la fringante statue équestre du duc d’Orléans.  On y respirait l’air du large et les remugles de la pêcherie. On y rencontrait parfois, traînant ses espadrilles, Sauveur Galliero, beau comme un Greco, débraillé comme un gitan. Le jour, il se gavait de lumière. La nuit, il peignait. Camus s’inspira de Galliero pour le personnage de l’Etranger.

- Un pied plus un pied, tu crois que ça fait deux pieds ?

- Toi, tu penses quoi ?

- Moi, je pense que ça fait un pas en avant, disait Sauveur.

Que de pas il a faits, Galliero ! Vous prenant le bras et marchant avec vous des heures, parlant lentement de choses belles. Tournant autour de cette statue du duc d’Orléans, où venaient se serrer des dormeurs arabes, de plus en plus proches du piédestal, pour maintenir leur tête à l’ombre, au fur et à mesure que le soleil s’élevait. C’était un genre de prince dans la ville. Un prince en short délavé, qu’on retrouvait partout, rue Michelet, sous un parasol au R.U.A., cette piscine au bord de la mer, dans les petits sentiers bordés d’oliviers des hauteurs de la ville, dans la cour de Radio-Algérie, rue Hoche, dans une gargote de la Casbah, ou à la  » Galerie du Nombre d’or  » boulevard Victor-Hugo, le rendez-vous des peintres d’Alger. Galliero errait à sa guise. Il peignait des somptuosités. En 1962, l’année du grand retour, on le ramena sur une civière. Autant que je me souvienne, il mourut quelques mois après. Comme cette ville que nous avions perdue.

 

 

De la place du Gouvernement, on remontait vers le square Bresson, par une rue toute en arcades que certains, qu’aucune comparaison n’effraie, appelaient  » notre rue de Rivoli « . En fait, cette rue Bab-Azoun alignait dans l’ombre ses boutiques aux enseignes qui se voulaient absolument de France :  » le Bambin parisien « ,  » les Deux Magots « , ou  » le Chapon fin « …

Puis c’était le square Bresson. Et là, arrêt. Pause. Alger des premiers jours de la société algéroise. La brasserie Tantonville, banquettes en moleskine, plantes vertes, globes de la Belle Epoque. Guéridons à trois pieds, et fauteuils en rotin. A côté, l’Opéra. En face, le square, avec un kiosque où se donnaient des concerts en plein air, à grands coups de cymbales, à petits coups de triangle, à solide renfort de grosse caisse. De quoi rompre le cœur des oiseaux qui nichaient par milliers dans les arbres du square. Ivres de lumière et de chaleur, certains soirs d’été, les oiseaux prenaient le relais. Un fantastique charivari. Sur les bancs du square Bresson, des Arabes méditatifs regardaient la mer… Pendant des heures. Et, pendant des heures, tournaient de petits ânes, porteurs d’enfants assis sur des selles de peluche rouge.

Le square dominait le port. Et toutes les odeurs du port, goudron, futailles, bois, épices et marée, tournaient avec le vent quand le vent soufflait du large et s’engouffrait dans le square. Pas loin, c’était l’Amirauté. Un vieux fort où logeait l’amiral, gardé, sous les voûtes à l’ombre violette, par des marins bleus, avec des guêtres blanches et ce pompon rouge que les filles tapotaient au passage, quand elles allaient se baigner au bout de la jetée. Devant l’Amirauté, un plan d’eau où remuaient légèrement de minces voiliers, coque contre coque. Au mois d’août, sur les quais, le goudron fondait sous les talons des femmes. Prises au piège, elles s’affolaient, battant l’air et riant fort…

Du square Bresson à l’hôtel Aletti  on pouvait suivre le boulevard Front-de-Mer jusqu’à un monument à la mémoire des marins, et là, bifurquer à droite et monter vers la rue de Tanger. Importante, à cause de Bitouche. Ce n’était ni un restaurant ni un bar. Plutôt, surtout, le  » sésame  » des amateurs de brochettes et de kémias qu’on appelle ailleurs amuse-gueules ou tapas… Les parfums de chez Bitouche vous accueillaient à la frontière de la rue de Tanger. Et vous accompagnaient jusqu’à la rue d’Isly. Bitouche, qui n’était pas en peine de gadgets, exaspérait ses braises avec un séchoir électrique…

Bien sûr, Bab-el-Oued… Nous n’y vivions pas tous.  Ceux qui n’y vivaient pas y allaient pour le plaisir, surtout les soirs d’été. Bab-el-Oued, c’était la joie, le folklore hilarant, les ramblas, la main sur le cœur, et le cœur sur la main. On y marchait plus vite que nulle part ailleurs, on y parlait plus haut, on y chantait plus juste, on y riait plus vrai, on y prodiguait le bras d’honneur avec une grandeur romaine, on s’y chamaillait à tue-tête. Bref, il n’y avait qu’à s’asseoir et à regarder. De préférence, pour dîner, à la terrasse d’Alexandre. La carte ? Un poème !

- Deux potages symphoniques, et deux ! (pour dire deux soupes aux haricots, ou  » loubia « .)

- Trois cervelles basses, et trois ! (Comprenez des rognons…)

A Bab-el-Oued, on prenait l’amour au tragique, et le malheur à la rigolade.

 

Alger port 1960

Alger port 1960

 

Un jour, il y eut Jacques Chevallier… Alger changea de visage. Ou plutôt, Alger changea de profil. Il y eut Alger d’avant… et, brusquement, sur les collines qui couronnent la ville, des armadas éclatantes, dressées contre le ciel. On y plantait des palmiers à leur maximum de croissance, on y traçait des routes, dessinait des jardins, creusait des vasques et des fontaines, bref, une furia de construire, vite et bien. Un peu comme si nous n’avions plus désormais tellement de temps…

Marie ELBE

 

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Lieutenant Gabriel GARDEL : un héros saharien

Posté par lesamisdegg le 7 mars 2018

Commandant du groupe de police des Ajjers, avec résidence à Djanet ,  le lieutenant Gabriel Gardel fut le héros épique du combat d’Esseyen, sur la frontière tripolitaine, le 10 avril 1913, avant que d’être tué, trois ans plus tard à Verdun.

Plein d’initiative, brûlant d’ardeur d’agir, manipulant la plume aussi bien que l’épée, le jeune officier occupait ses loisirs à la recherche passionnée de l’histoire des Ajjers, Touaregs du Tassili, frères ennemis des Hoggars, ce qui l’amena à écrire, entre ses tournées de police, « au pied d’une dune, à la pâle lueur d’une chandelle », un énorme recueil de trois cents pages dactylographiées. Tout est dit dans ce travail. Les hommes et leurs mœurs, leurs croyances, leurs légendes, la faune et la flore, le tout bien ordonné, clarifié, commenté. Des origines à nos jours, l’officier a tout lu de ce qui traite les Touaregs, du Sahara et de l’Afrique. Une telle « librairie », pour parler comme Montaigne, qu’on se demande comment Il put la transporter jusqu’à Djanet ! Et comme toute son étude fut écrite in situ, conçue sur la terrain, qu’il allait et venait, l’œil et l’esprit ouverts, attentifs et lucides, beaucoup de découvertes » furent faites depuis vingt ans à travers le Tassili et jusqu’au Ténéré, que le jeune méhariste avait lui-même reconnues et déjà consignées, notamment en ce oui concerné les inscriptions rupestres (1). Comme le père de Foucauld,  son voisin (2) et contemporain, Gardel a défriché et d’autres ont moissonné. C’est très évangélique !

Outre la probité de son information et ses jugements toujours sagaces, ce que nous admirons dans l’auteur de cette étude, C’est la raison qu’il donne comme l’ayant motivée : « Appelé à prendre possession des Ajjers, j’ai dû, à mon arrivée dans la région, pour me mettre au courant des diverses questions du pays, pour être complètement capable de commander et d’agir en pleine connaissance de cause, pour dominer ma tâche me livrer, aux moments de loisirs, à l’examen de tous les écrits que j’ai pu me procurer concernant cette partie du Sahara. Dès le début de ces recherches, j’ai pensé que j’éviterais à mes successeurs, à mes chefs, un travail ardu sans cesse recommencé, une perte de temps précieux, si je prenais une fois la peine d’écrire et de classer chronologiquement tout ce qui venait à mon information. Telle est l’idée première qui m’a guidé. » Et en exergue à cette rhapsodie touarègue, l’auteur inscrivait cette pensée de Melchior de Vogué, pensée qui traduit la sienne : « Avoir une tâche, une activité salutaire, la croire utile et l’aimer, tout est là ».

Le texte que voici, qui est du Père de Foucauld, et qui date du même temps où le lieutenant Gardel se faisait l’analyste des hommes du Tassili, confirme notre avis : « Pour bien administrer et civiliser notre empire d’Afrique, il est d’abord nécessaire de connaître sa population. Or, nous la connaissons extrêmement peu. Cela vient, en partie, des mœurs musulmanes, mais c:est un obstacle qu’on peut vaincre ; il reste ce fait déplorable, que nous ignorons, à un degré effrayant, la population indigène de notre Afrique. Je ne vois personne, ni officier, ni missionnaire, ni colon ou autre, connaissant suffisamment les indigènes. Il y a là un vice auquel il faudra remédier. »Dans la mesure de ses forces, afin de dominer sa tâche, le lieutenant Gardel s’est évertué à remédier à ce fait déplorable  à « ce vice » d’ignorance, fruit de l’indifférence, dénoncés par l’Ermite (3).

Du combat d’Esseyen, point de culture minuscule entré Ghât et Djanet, je veux transcrire le jugement du capitaine Duclos qui devint directeur des Territoires du Sud : « C’est le 10 avril 1913, que mon camarade a été attaqué par 350 senoussistes armés de fusils italiens. Quatorze heures dont une nuit entière avec un vis-à-vis à trente mètres. Il a fallu en découdre à la baïonnette. De notre côté, il n’y eut que sept hommes par terre. Les méharas seuls ont écopé largement. Gardel a dû rentrer à pied. Quant aux- senoussistes, ils ont perdu plus de quarante tués (4) et ont abandonné cinquante-cinq blessés ». Et le capitaine, qui était alors attaché au Service central des affaires indigènes, concluait en ces termes : « Je suis chargé du rapport. La censure ne s’exercera que sur l’excès d’enthousiasme » (5).

Ce que Duclos ne dit pas, c’est que le détachement commandé par Gardel n’était que de quarante hommes, et qu’il était seul Français parmi ces Sahariens avec un brigadier et un maréchal des logis . C’est qu’outre ses bons fusils bien approvisionnés, l’assaillant possédait des fusées incendiaires ; ce sont les invectives qu’échangeaient les deux camps et les « hurlements de loups », les danses et les chants sauvages et le fracas des sabres, dont l’ennemi accompagnait le crépitement de sa fusillade ; c’est l’appel à la trahison qu’il lançait à nos méharistes.

»Abandonnez les infidèles, ô musulmans ! Venez avec nous ! Nous n’en voulons qu’aux chrétiens ; lâchez, lâchez les kouffars ! »

Cela hurlé à trente mètres et sans fin répété avec toutes sortes de menaces et toutes sortes de promesses, toutes sortes d’injures aussi ! Avouons-le, il fallait au jeune chef des nerfs bien éprouvés, avec un cœur robuste une âme « bien née » enfin, pour ne pas perdre la tête. Enfin, c’est la charge à l’aube après l’infernale nuit, la charge dans la dune déjà rougie de sang.

«  En avant ! En avant ! crie le jeune officier, entraînant ses soldats que sa fougue électrise. »

Et les baïonnettes sont plantées dans des dos, dans des poitrines, dans des ventres. Et les ennemis atterrés, terrassés, étripés, s’écroulent et râlent dans leur sang. Les autres fuient. C’est la victoire avec l’aurore : la furia française a vaincu.

Psichari, prototype du héros colonial et modèle, à nos yeux, du soldat saharien, a écrit quelque part : « Nous avons tous une mission. Et quelle mission ! Celle d’imposer la France ! ». Ce que Kipling nommait « le fardeau de l’homme blanc ». Que pour certaines épaules, ou veules ou réfractaires, ce fardeau soit trop lourd, qu’il les écrase ou qu’elles l’évitent, c’est un fait. Mais qui rehausse encore le mérite et la gloire de celui qui le porte.

Le héros d’Esseyen - qui devait mourir trois ans plus tard dans une ambulance allemande des suites de graves blessures reçues devant Verdun – fut de ces forts sans reproche : par la plume et l’épée, par sa haute ambition de dominer sa tâche, il a bien imposé la France.

Honneur à la mémoire de ce preux intégral ! Et donnons-le en exemple à tous les Sahariens que ronge la saharite.

Claude-Maurice ROBERT.

(1) L’étude du lieutenant Gardel, vraie encyclopédie, est restée manuscrite. Souhaitons qu’elle soit publiée.

(2) Des voisins séparés par 500 kilomètres !

(3) Que son exemple n’est-il suivi ! Ainsi, chaque oasis, chaque poste militaire auraient leur monographie, ce qui faciliterait le gouvernement des tribus : « Gouverner, c’est connaître ». Mais nous sommes loin de là !

(4) « 60 à 70 morts », dit le rapport officiel du lieutenant.

f5) « Lettres d’un Saharien », publiées par Léon Lehuraux.

 

………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

Gouverneur Général-sous couvert Commandant Corps d’Armée, Alger.- no 116 t -Brillant succès -

Cie Tidikelt dix avril 1913 lieutenant Gardel commandant reconnaissance cinquante spahis attaques par harka trois cent cinquante-cinq fusils. Combat engagé rapidement acharné a duré quatorze heures dont toute une nuit ennemis-entourant positions spahis à trente mètres. Moment critique. Vigoureuse charge à la baïonnette menée par lieutenant Gardel et maréchal des logis Bagneres a couché sur terrain vingt-trois ennemis et mis en fuite le reste.

Quarante-trois ennemis tués. Cinquante-cinq blessés. Trente-deux fusils tir rapide et nombreuses munitions prises. De notre côté, deux tués sept blessés dont un grièvement. Trente-sept méhara tués.

Petite troupe de héros forcée retraite à pied pendant cent-vingt kilomètres emmenant blessés recueillis par détachement de renfort à cinquante kilomètres de Djanet.

Lieutenant Gardel secondé par maréchal des logis Bagneres et brigadier de Conclois a fait preuve courage et sang-froid admirables. Très belle conduite des spahis.

Renseignements arrivent de Ghât: harka forte trois cent cinquante-cinq hommes commandée par Sultan Ahmoud et Inguedazzem disloquée quatre jours après combat. Après avoir pillé commerçants tripolitains et caisses argent turc, Ghât évacué. Sécurité rétablie.

Quitterai Djanet dès que confirmation renseignements ci-dessus. Rentrerai à In Salah après avoir disloqué goum Ouargla. Une partie rentrera directement Ouargla autre partie reconnaissance Titersin. Goum El Oued doit quitter région Adjer 1 mois après avoir exécuté reconnaissance Hassi Bourarehat-Ouan Sidi-In-Azaoua.

Télégramme enregistré le 8 mai 1913 au Gouvernement Général sous le n°1512 par le Bureau des Affaires Indigènes Militaires qui apprit à Alger la victoire d’Esseyen, dans l’Histoire des Compagnies Méharistes.

Lieutenant Gabriel GARDEL-Compagnie  Saharienne du Tidikelt -Hoggar - combat  d'Esseyen 1913

Lieutenant Gabriel GARDEL-Compagnie Saharienne du Tidikelt -Hoggar – combat d’Esseyen 1913

fort gardel 1957

fort gardel 1957

Djanet 1956

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CALENTICA ! CALENTICA !

Posté par lesamisdegg le 24 février 2018

Calentica à l’ouest du fleuve Chéliff , calentita à l’est , kif-kif bourricot !

Il faut donc vous en offrir deux pour le prix d’une-prolongation des soldes oblige -: l’histoire de la calentita de Manolo , en Alger , puis la recette de calentica de mon Tonton Ernest d’Oran .

Calentita 

   Trois jours de mer sur une balancelle, sous voile tendue, l’avaient amené d’Alicante. Alger était blanche et rose comme une carrière de marbre et de cornaline. Et elle avait encore une bonne allure barbaresque.

L’aventure commençait aux portes de la ville. Le pays était roux et sans arbre. Mais Manolo Alvarez était né dans les solitudes tièdes du plateau de Murcie. Le sol aride et le soleil ne l’effrayaient pas. Il avait la peau aussi brune que celle des Arabes et son parler était guttural comme le leur mais ils ne se comprenaient pas.

Quand il fallut choisir un métier, 11 se souvint qu’il avait appris à conduire un attelage dans la vieille estancia familiale. Il fut donc roulier et trima sur la route de Laghouat. Manolo, las de rouler sur les routes de poussière, s’installa dans Bab-el-Oued, i au bourg où les Espagnols aimaient à vivre. 11 eut une longue charrette, quatre lourds chevaux et transporta la pierre des carrières. Une petite brunette de Mahonnaise lui donna la joie d’un foyer, et des enfants. L’harmonie de sa vie était équilibrée. Puis, au fil des ans, la douleur remplaça la joie et il se retrouva, un jour, tout seul, comme quand il avait débarqué, mais sans force de jeunesse, bras faibles et jambes fléchissantes. Pourtant, il fallait vivre encore et, pour vivre, travailler.

Alors il se rappela la place du village et la petite vieille noire et ratatinée qui vendait un gâteau tiède ‘ la calentita. C’était fait avec de la farine de pois-chiche, du sel, de l’eau et de l’huile, et ça calmait la faim des gamins de quinze ans qui venaient de mimer une corrida ou de jouer aux – chasseurs d’aigles. Il fabriqua de la calentita.

Très tôt, dans l’incertaine lumière de l’aube, il pétrit la blanche pâte qu’il fait dorer au four, puis, par les rues où les travailleurs mettent un courant rapide, il va. De son couteau il tape sur le zinc du plateau. tac, tac, tac, et crie : « calentita ! calentita ! ».« Donne deux sous ! Donne cinq sous ! »

Le couteau coupe, coupe, de longues languettes de pâte chaude que les langues des gamins savourent en clappant de satisfaction. Il a comme clients les yaouleds cireurs, les pêcheurs, les débardeurs et les enfants qui vont au lycée, ceux qui ont dents longues et ventre toujours creux.

Quand il est las de rouler lentement par les rues, il va s’installer près de « Djemaà-Djedid », la blanche mosquée aux coupoles. Là, il ne travaille plus, il bavarde. Il bavarde avec ses « pays » , ses « patouèt’ » : un vieux cocher perclus de rhumatismes et qui ne conduit plus, un marchand de poissons au ventre vaste cerclé d’une chaîne d’or bien massive qui confirme son assurance de rentier, un ancien terrassier aussi noir et ridé qu’un pruneau qui a les articulations des mains grosses comme des noix à force de travail , un coiffeur trop parfumé blême des joues, le poil luisant de cosmétique, et d’autres encore.  Ils sont tous venus de la côte d’Espagne si voisine. La réussite a été différente mais il n’y a, chez eux, ni rancœur ni orgueil, et les mots qui sont sur leurs lèvres quand ils parlent de « là-bas » disent la même émotion. Alors, Manolo n’est plus marchand ; il est un puits aux souvenirs d’où il tire des évocations qui le rajeunissent, les autres aussi.

Les gamins connaissent l’heure propice, Ils viennent d’un pas leste, ils disent : « Donne deux sous. », et, saisissant le couteau, ils coupent une languette de pâte de quatre sous au moins et ils partent rapides, heureux. Manolo laisse faire. Il ne voit pas tant il parle, ou, s’il voit, il pense : « Calentita ! Prenez, gamins; coupez, gamins ; faites-vous du plaisir pour Ie palais comme je l’ai fait quand j’étais jeune, Calentita ! Calentita ! Mon cœur est plus chaud que le gâteau que vous emportez parce que la joie est en moi de savoir me souvenir. »

A.-L. BREUGNOT

 

Alger 1932 -un marchand de calentita-

Alger 1932 -un marchand de calentita-

Alger 1935 -Charles BROUTY-

Alger 1935 -Charles BROUTY-

 

Recette de Calentica de tonton Ernest d’Oran

Dans un saladier, verser 250g de farine de pois chiches en ajoutant progressivement 1l l’eau. Mélanger bien ce « bagali » ac’ le fouet d’la cuisine, pas du cocher !

Laisser reposer  12h minimum en prenant soin de remuer « tanzantan » pour bien aérer la pâte.

1 heure avant de commencer la cuisson, ajouter deux cuillères à soupe d’huile d’olive, et otra vess’ le fouet, saler et laisser reposer.

Préchauffer le four à 210°, verser la pâte dans un moule huilé « soi- soi « ; badigeonner le dessur de jaune d’œuf.Enfournez durant 45 minutes, à 300°. La calentica doit être bien dorée dessur’.

Du cumin par dessur’ la calentica, en criant - calentica ! calentica ! -  pour qu’les « morfalous » de tout âge ou condition viennent s’la manger toute chaude.

Tonton Ernest me racontait  « Le vieux marchand de « calentica  » porte son plateau de fer suspendu à l’épaule par une courroie et appuyé sur la hanche. Du dos de la lame de son couteau, il frappe à petits coups précipités sur le rebord du plateau, tac, tac, tac. Les enfants connaissent parfaitement cette musique et, bien vite, vont acheter pour quelques sous de la pâte qu’ils mordent à belles dents. »

 

CALENTICA

CALENTICA

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CARNAVAL 1925 à Oran

Posté par lesamisdegg le 12 février 2018

Les fêtes de Carnaval ont toujours été des plus réussies à Oran. Cette année-ci, malheureusement, elles ont été, en partie, contrariées par les subites sautes d’humeur de dame Nature. Samedi, durant les dernières heures de la nuit, d’abondantes averses transformèrent les rues de notre cité en de véritables cloaques de boue  liquide. Le dimanche, débuta pluvieux, incertain. Le jour d’un gris sale, se leva tard, comme un vieux rentier et .le soleil, capricieux, ne parut que par intervalles. Toutefois, petit à petit, les principales artères prirent leur air guilleret des dimanches de fête.

Boulevards du Lycée et Seguin, Place Villebois-Mareuil et rue d’Arzew, les marchands de confettis et de serpentins, installaient leurs légers baraquements et leurs éventaires, profitant d’une soudaine éclaircie, réconfortante ainsi qu’un féminin sourire. Enfin, vers midi, le soleil, las de nous faire grise mine, accorda la douceur de ses rayons joyeux. Le froid très vif rougissait davantage les frais minois de nos gentes Oranaises, délicatement fardées, avivant les regards enjôleurs jaillis d’entre les fourrures de skunks ou d’opossum. L’après-midi, malgré le vent un peu vif, la théorie des véhicules plus ou moins bien décorés, et les nombreuses frasques qui ne pouvaient se payer le luxe d’une calèche ou d’un taxi défilèrent dans les principales rues d’Oran, entre deux haies de chaises garnies de spectateurs et de mignonnes spectatrices. La gaité, saine et fraiche, brillait en tous les yeux. Cette première journée, fut assez animée sans, toutefois, égaler les fêtes des années précédentes.

Très peu de chars et de groupes artistiques. Tous, ou presque, sacrifiaient au dieu du jour; j’ai nommé la Publicité. Citons seulement le beau char de la maison Vila – où se trémoussaient de jolies personnes-, celui de l’anis Diamant aux personnages déjà remarqués l’année dernière -soldat d’opérette espagnole- . Le soir la foule des masques où se perdaient quelques gens non déguisés assaillit les dancings organisés un peu partout : au Régent, au Continental, au Palais de la Danse à l’Alhambra, que sais-je encore ?

Lundi, le vent se mit de la partie, un vent très froid, qui tailladait la peau du visage. Cela n’empêcha pas nos concitoyens de rivaliser d’entrain, quoique les groupes déguisés et les véhicules parés fussent moins nombreux que la veille. Pour une deuxième journée de fêtes, elle ne fut pas trop mal réussie. Mardi, le soleil se leva dans un ciel sans nuages, nous promettant une belle après midi, En effet le ciel redevenant aussi azuré qu’à l’ordinaire incita les masques à sortir plus nombreux, tels les escargots qui après la pluie, dressent vers le soleil leurs molles antennes. Et la bataille commença. Les serpentins zigzaguèrent dans l’espace lancés des balcons, bondés de gentes demoiselles ou des véhicules joliment décorés. Et les confettis, lancés à brûle-pourpoint, saupoudrèrent les souples chevelures des promeneuses et leurs toilettes claires.

Quelques masques isolés donnèrent la note comique, cependant que ces couples richement travestis témoignaient de leur goût artistique. Remarqués parmi ceux-ci deux charmants petits pages très XVème siècle. Ce fut une belle et bonne journée, trop courte, hélas !

Les boulevards conservèrent leur animation jusqu’à fort tard dans la nuit. Dans tous les bals il y avait foule et les jeunes et même les pas tout à fait vieux, s’en donnèrent à cœur joie, pour ne se réparer qu’à l’aube naissante. Combien d’idylles ébauchées avec la complicité du loup de velours ! Que de drames poignants soigneusement cachés sous le rictus des visages fardés ! Qu’est-ce que l’existence, d’ailleurs ? Une éternelle mascarade, un infernal Carnaval où chacun trompe tout le monde : parents, voisins, amis et inconnus.

Chacun porte son masque que nous n’ôterons que le jour où sonnera j’heure de la Justice. Amusez-vous, jeunes gens ! Ne songez pas que ces fêtes sont le symbole de notre vie ici bas ! Aujourd’hui, vous avez déposé dans un tiroir votre masque de satin noir. A vos épaules pèse à nouveau le joug de l’existence. Gardez au moins le doux souvenir de ces, quelques journées de plaisir, qui vous ont  permis d’oublier les soucis quotidiens.

La vie marocaine, algérienne et tunisienne.

 

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

Oran 1925 02

Oran 1925 02

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