François MARTINEZ sculpteur

Posté par lesamisdegg le 20 février 2018

Ce 5 mai 1934 nous apprenons avec un réel plaisir et un orgueil bien légitime que notre jeune concitoyen oranais, le sculpteur François Martinez, vient d’être reçu au Salon National des Artistes français avec deux pièces : une Pintade (ronce de thuya) et un Buste (noyer de France).

Ce jeune artiste (il a à peine 30 ans ) est en possession d’un talent très personnel. Pas de trompe l’œil ni de truquage. De la sincérité, de la hardiesse, tout en magnifiant les masses sans en altérer la ligne et ceci avec un art incomparable.

François Martinez s’est déjà imposé au public artistique de notre ville, dans une exposition organisée l’été dernier au Bureau artistique. Nous y avions admiré une basse-cour dont tous les sujets, très bien campés, étaient animés d’une vie intense et traités d’une façon nette et puissante.

En véritable artiste, François Martinez a compris qu’il fallait faire abstraction de tous les détails quasi-photographiques qui, prétendant reproduire la nature, n’arrivent qu’à la déformer. L’art, en effet, on l’a dit souvent, ne consiste pas à copier la vie, mais au contraire à l’interpréter.

Qu’il sculpte un chat, un oiseau, Martinez ne fait pas le poil ni la plume. Il en donne l’impression. Il en tient Compte dans la silhouette, dans la masse de l’animal. Et il arrive à ce résultat que ses bêtes procurent la même joie à regarder qu’à toucher : on a, en les caressant, la sensation même du poil, de la plume, de cette douceur glissante et lisse…

Notons en passant que la simplicité, l’amour de son art sont les deux qualités prédominantes de cet artiste vraiment doué. Nous lui adressons ici toutes nos plus vives félicitations pour le succès bien mérité qu’il vient de remporter. Nous associons à ces félicitations M. le professeur Sarrade pour qui son ancien élève conserve une grande admiration et une profonde amitié.

François Martinez qui est professeur des Cours industriels aux Beaux-Arts depuis deux ans, a déjà obtenu de la Ville d’Oran le Prix hors-concours de sculpture.

L’Afrique du Nord illustrée

François MARTINEZ 1934 05

François MARTINEZ 1934 05

commerce 1955

commerce 1955

commerce 2015

commerce 2015

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CARNAVAL 1925 à Oran

Posté par lesamisdegg le 12 février 2018

Les fêtes de Carnaval ont toujours été des plus réussies à Oran. Cette année-ci, malheureusement, elles ont été, en partie, contrariées par les subites sautes d’humeur de dame Nature. Samedi, durant les dernières heures de la nuit, d’abondantes averses transformèrent les rues de notre cité en de véritables cloaques de boue  liquide. Le dimanche, débuta pluvieux, incertain. Le jour d’un gris sale, se leva tard, comme un vieux rentier et .le soleil, capricieux, ne parut que par intervalles. Toutefois, petit à petit, les principales artères prirent leur air guilleret des dimanches de fête.

Boulevards du Lycée et Seguin, Place Villebois-Mareuil et rue d’Arzew, les marchands de confettis et de serpentins, installaient leurs légers baraquements et leurs éventaires, profitant d’une soudaine éclaircie, réconfortante ainsi qu’un féminin sourire. Enfin, vers midi, le soleil, las de nous faire grise mine, accorda la douceur de ses rayons joyeux. Le froid très vif rougissait davantage les frais minois de nos gentes Oranaises, délicatement fardées, avivant les regards enjôleurs jaillis d’entre les fourrures de skunks ou d’opossum. L’après-midi, malgré le vent un peu vif, la théorie des véhicules plus ou moins bien décorés, et les nombreuses frasques qui ne pouvaient se payer le luxe d’une calèche ou d’un taxi défilèrent dans les principales rues d’Oran, entre deux haies de chaises garnies de spectateurs et de mignonnes spectatrices. La gaité, saine et fraiche, brillait en tous les yeux. Cette première journée, fut assez animée sans, toutefois, égaler les fêtes des années précédentes.

Très peu de chars et de groupes artistiques. Tous, ou presque, sacrifiaient au dieu du jour; j’ai nommé la Publicité. Citons seulement le beau char de la maison Vila – où se trémoussaient de jolies personnes-, celui de l’anis Diamant aux personnages déjà remarqués l’année dernière -soldat d’opérette espagnole- . Le soir la foule des masques où se perdaient quelques gens non déguisés assaillit les dancings organisés un peu partout : au Régent, au Continental, au Palais de la Danse à l’Alhambra, que sais-je encore ?

Lundi, le vent se mit de la partie, un vent très froid, qui tailladait la peau du visage. Cela n’empêcha pas nos concitoyens de rivaliser d’entrain, quoique les groupes déguisés et les véhicules parés fussent moins nombreux que la veille. Pour une deuxième journée de fêtes, elle ne fut pas trop mal réussie. Mardi, le soleil se leva dans un ciel sans nuages, nous promettant une belle après midi, En effet le ciel redevenant aussi azuré qu’à l’ordinaire incita les masques à sortir plus nombreux, tels les escargots qui après la pluie, dressent vers le soleil leurs molles antennes. Et la bataille commença. Les serpentins zigzaguèrent dans l’espace lancés des balcons, bondés de gentes demoiselles ou des véhicules joliment décorés. Et les confettis, lancés à brûle-pourpoint, saupoudrèrent les souples chevelures des promeneuses et leurs toilettes claires.

Quelques masques isolés donnèrent la note comique, cependant que ces couples richement travestis témoignaient de leur goût artistique. Remarqués parmi ceux-ci deux charmants petits pages très XVème siècle. Ce fut une belle et bonne journée, trop courte, hélas !

Les boulevards conservèrent leur animation jusqu’à fort tard dans la nuit. Dans tous les bals il y avait foule et les jeunes et même les pas tout à fait vieux, s’en donnèrent à cœur joie, pour ne se réparer qu’à l’aube naissante. Combien d’idylles ébauchées avec la complicité du loup de velours ! Que de drames poignants soigneusement cachés sous le rictus des visages fardés ! Qu’est-ce que l’existence, d’ailleurs ? Une éternelle mascarade, un infernal Carnaval où chacun trompe tout le monde : parents, voisins, amis et inconnus.

Chacun porte son masque que nous n’ôterons que le jour où sonnera j’heure de la Justice. Amusez-vous, jeunes gens ! Ne songez pas que ces fêtes sont le symbole de notre vie ici bas ! Aujourd’hui, vous avez déposé dans un tiroir votre masque de satin noir. A vos épaules pèse à nouveau le joug de l’existence. Gardez au moins le doux souvenir de ces, quelques journées de plaisir, qui vous ont  permis d’oublier les soucis quotidiens.

La vie marocaine, algérienne et tunisienne.

 

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

ORAN 1925 -murdjadjo , ville port , remparts , faubourgs

Oran 1925 02

Oran 1925 02

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CASTEL et SAHUQUET de la famille HERNANDEZ

Posté par lesamisdegg le 22 janvier 2018

Robert Castel  était Robert le Bègue dans La Famille Hernandez

-Que représentait La Famille Hernandez?
-Robert Castel RC
: La matrice de l’humour pieds-noirs. Jusqu’alors, seule existait la parodie du Cid en pataouète par Edmond Brua, qui avait remporté un succès local, et même algérois. La Famille Hernandez a été créée le 12 septembre 1957 en France, au théâtre Charles-de-Rochefort. Nous étions 19 amateurs sur scène, représentant toutes les composantes de la population algérienne: des Espagnols, des Français d’Algérie, des Algériens. La pièce a fait l’effet d’un petit coup de tonnerre. 15 soirées étaient prévues. Mais les critiques parisiens, et non les moindres – Claude Sarraute, Pierre Marcabru, etc. – nous ont soutenus. Pour ma part, j’ai joué la pièce 1 700 fois.

- A quoi attribuez-vous ce succès?
- RC A la naissance d’un style, jailli de scènes de la vie populaire algéroise, de trouvailles d’écriture et d’autodérision. Geneviève Baïlac dirigeait le Centre régional d’art dramatique d’Alger, Lucette Sahuquet, Anne Berger, moi et les autres, nous nous moquions tendrement de notre accent. Nous caricaturions nos excès et notre bonne humeur. Et puis Lucette avait du génie dans l’improvisation. Son fameux « Crie doucement! » est intemporel. – Que racontait Purée de nous z’otres?
- Le retour en France d’un couple de pieds-noirs. Purée de nous z’otres avait des résonances plus dramatiques que La Famille Hernandez. Après huit ans de bombes, nous étions 1 million à quitter la patrie pour rejoindre la mère patrie, à vivre un exil dans notre propre pays. Nous avions du chagrin, de la nostalgie, mais pas d’amertume, et aucune visée politique. Moi, quand je veux envoyer un message, je vais à la poste. Cela dit, nous avons peut-être su montrer que la communauté était digne de respect, à une époque où « Cinq Colonnes à la Une », et beaucoup d’autres émissions, esquintait les Pieds-Noirs. Le message, inconscient, résidait dans la douleur de laisser de l’autre côté de la Méditerranée nos souvenirs, nos terres, nos maisons et nos morts. 

la famille HERNANDEZ 1957

la famille HERNANDEZ 1957

 

Lucette SAHUQUET   née le 6 septembre 1926 en Alger rencontre Robert Castel au Centre Régional d’Art Dramatique d’Alger dirigée par Geneviève Baïlac en 1956. Au cours de soirées privées, elle s’amuse avec son amie Anne Berger à créer un personnage proche de «La famille Hernandez» et demande à Robert Castel d’écrire des sketches. Ainsi leur premier spectacle «Scènes de la vie algérienne» allait au fil des improvisations devenir «La famille Hernandez» de Geneviève Baïlac.C’est le 17 septembre 1957 que «La famille Hernandez» est créée au «Théâtre Charles de Rochefort» à Paris avec la troupe du CRAD d’Alger: Lucette Sahuquet et Robert Castel entre autres et une débutante nommée Marthe Villalonga. Cette pièce qui évoque la vie des Pieds-Noirs dans l’Algérie Française de la fin des années cinquante est un succès immédiat et la pièce sera jouée près de mille-huit-cents fois en France (Théâtre du Gymnase en 1958 ou Théâtre Antoine en 1960) et à l’étranger.

 

SAHUQUET et CASTEL la purée de nouz'otres !

SAHUQUET et CASTEL 1963
la purée de nouz’otres !

 

Après l’indépendance de l’Algérie, le couple s’installe définitivement à Paris. En 1962, Lucette Sahuquet et Robert Castel jouent à l’Olympia des sketches orientés sur la vie des Pieds-Noirs. A cette occasion, leur prestation est gravée sur disque par le label RCA. Par la suite, ils signeront chez Barclay et enregistrerons plusieurs 45 tours qui remporteront un certains succès. En 1963, ils écrivent avec Jacques Bedos une fantaisie musicale intitulée «Purée de nous z’ôtres» qui relate le retour d’un couple de Pieds-Noirs en France. Créée au Théâtre des Trois Baudets, cette pièce sera donnée plus de cinq cents fois, Marthe Villalonga complétant la distribution.

 

 

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ALBERT CAMUS : homme révolté, homme déchiré

Posté par lesamisdegg le 15 janvier 2018

Lorsqu’une guerre est franche, tout est simple : il y a deux ennemis face à face, et l’unique  préoccupation consiste à gagner la guerre, militairement d’abord, politiquement ensuite. Mais en ce qui concerne la « Guerre d’Algérie », la situation était infiniment plus complexe. Il s’est agi, en fait d’une double, voire triple guerre civile : Français contre indépendantistes, Adeptes du MNA (Messali) contre FLN, Français contre Français… Que peut ressentir un intellectuel français, un artiste, un Pieds-Noirs, devant tant de déchirements ?

La sensibilité à l’injustice

Albert Camus est né dans une famille pauvre, très pauvre. Orphelin de guerre à 1 an, sa mère sourde et pratiquement muette, faisant des ménages pour assurer le quotidien… Pas de jouets en nombre, mais un simple ballon de football et le plaisir des petites joies simples : la beauté de la nature, la mer, le soleil…  De cette enfance aux conditions étriquées, le futur auteur puise sa sensibilité extrême aux conditions de vie précaires et la sensualité face à la nature dont il parera plus tard ses œuvres. De sa condition sociale, il tient son sentiment aigu devant toute injustice. Dès l’enfance, le petit garçon fait preuve d’une remarquable curiosité intellectuelle.  Une bonne fée place sur son chemin un instituteur avisé qui reconnait en lui son potentiel et lui ouvre le goût de la connaissance : Louis Germain, auquel il aura plus tard l’élégance de dédier son Prix Nobel. Un parcours scolaire brillant, études à la faculté de lettres d’Alger… et le voilà prêt à mettre toute son énergie au service du monde.

Journaliste engagé, auteur dramatique, directeur du théâtre populaire d’Alger, présentant des pièces à caractère résolument social, Albert Camus n’a cessé de vouloir communiquer, et d’en appeler à un dialogue fructueux entre les hommes de toutes conditions, respectueux de toutes les convictions, et ferme sur ses positions lorsqu’il sentait qu’il était dans le vrai de sa logique.

Un homme engagé

En septembre 1935, il s’engage auprès du Parti Communiste Algérien. Deux ans plus tard, il claque la porte. « Rester clairvoyant, ne jamais céder aveuglément », telle est sa devise. Il ne reviendra pas au Parti Communiste et ne s’engagera jamais plus dans telle ou telle formation politique. Le communisme fort de son implication dans la Résistance, s’est lourdement entaché de stalinisme. « Nous aimions trop la liberté d’esprit et nous respections trop les droits de l’individu pour marquer le moindre intérêt aux régimes totalitaires », écrit Camus. Il conservera toutefois sa sensibilité de gauche. « Je suis né dans une famille, la gauche, où je mourrai, mais dont il m’est difficile de ne pas voir la déchéance » dira-t-il plus tard. Ou encore : « oui, je suis de gauche, en dépit d’elle et malgré elle ».

En 1939, pour le compte du journal communiste Alger Républicain, il rédige une série d’articles dénonçant ce qu’il a vu, de ses propres yeux vu, en Kabylie : la misère des populations, leur frustration de ne pas ne pas pouvoir exercer de droit politique… Il ne s’agit pas de jeter sempiternellement l’anathème sur « le système colonial », qui correspondait à l’ère des grands empires : la France, l’Angleterre, le Portugal…etc… rivalisaient dans l’extension de la puissance européenne hors métropole. L’administration locale s’exerçait  le biais de protectorats qui, un siècle plus tard, devaient soit être renouvelés, soit prendre fin.

 « C’est la force infinie de la Justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants », affirme-t-il en 1945, après les événements de Sétif.

En 1943, il s’engage dans la Résistance. Il insiste même, car son état de santé lui vaut la réticence des membres du mouvement. La situation est claire : il y a deux pays distincts, deux systèmes politiques antagonistes. Il n’existe pas de nation franco-allemande. Dans le journal Combat, Camus prend des positions, ce qui témoignait d’un grand courage pour l’époque.

Toutefois, il s’oppose aux pratiques d’ « épuration » de l’après-guerre, préférant tourner la page sur les années sombres. Chez lui, le dogmatisme rigoureux n’a point de mise : Camus reste un humaniste. Camus n’est pas qu’intellectuel, il est avant tout artiste, donc un affectif. A la Libération, le journal Combat continue de lui offrir ses colonnes.  Il y décrit le malaise régnant en Algérie : la Charte de l’Atlantique a présenté un nouvel espoir aux Musulmans dont les revendications se sont radicalisées. « C’est la Justice qui sauvera l’Algérie de la haine », clame Camus, ou encore « On ne sauvera rien de français sans sauver la Justice ». Il ajoute même « On n’a jamais fait des citoyens français par le mépris ». Il s’engage davantage en écrivant : « Devant les actes de répression que nous venons d’exercer en Algérie, je tiens à dire ma conviction que le temps des impérialismes occidentaux est dépassé »

« J’ai mal à l’Algérie »

A Paris, Camus est très apprécié des intellectuels français, dont Jean-Paul Sartre. Mais le ciel se couvre de nuages lorsqu’éclate vraiment la « guerre d’Algérie ».  Ces mêmes intellectuels lui reprochent de ne pas prendre de position ferme, soit de ne pas s’engager auprès des indépendantistes. Comment ce Pieds-Noirs  ardent, viscéralement attaché à son pays natal et à la culture qui l’a fait devenir ce qu’il est, le pourrait-il ?

Convaincu que la situation politique de l’Algérie française ne saurait perdurer en l’état, déplorant sans cesse que le Statut de 1947 ne soit pas appliqué, il s’inscrit dans la lignée des libéraux, tel Jacques Chevallier, député-maire d’Alger, Ministre de la Guerre,  qui pensent que le maintien de l’influence française en Algérie ne peut exister que dans la forme fédéraliste, dans l’accession des Algériens musulmans aux responsabilités politiques, en prônant incessamment le dialogue : « Ou nous réussissons à nous associer pour limiter les dégâts, et nous favoriserons une évolution satisfaisante, ou nous échouerons à nous réunir et à persuader, et cet échec retentira sur tout l’avenir », dit-il. Quant à Jacques Chevallier, il avait initié, dès novembre 1950, dans les colonnes de l’Echo d’Alger, la rubrique « le Dialogue entre Algériens », ouverte à toutes les sensibilités et, en 1953, dès son accession à la mairie d’Alger, il avait pris dans son équipe municipale des opposants déclarés, membres du M.T.L.D., parti de Messali,  ce qui n’a pas manqué de déclencher à son égard bien des méfiances et des hostilités, tant de la part des Européens que dans les rangs des messalistes. Le M.T.L.D. ne s’est-il pas alors scindé entre « centralistes », qui considéraient que le dialogue était encore possible avec les Français, et les « messalistes », engagés dans la voie de l’indépendance ? Devenu délégué à l’Assemblée Algérienne, il a fondé, avec Ferhat Abbas, l’Intergroupe des Libéraux, réunissant 17 délégués européens et 17 délégués musulmans, dans le but d’émettre des propositions satisfaisantes pour les deux parties.

Face au terrorisme, les deux hommes parlent d’une même voix : « De malheureuses et innocentes victimes françaises tombent, et ce crime lui-même est inexcusable. Mais je voudrais que nous répondions au meurtre par la seule Justice pour éviter un avenir irréparable », dit Camus »

« Le ministre que je suis du gouvernement de la France ne peut que comprendre et admettre que les rigueurs de la loi viennent frapper ceux qui complotent et qui couvent des hommes qui tuent » répond en écho Chevallier,  qui précise par ailleurs : « Toutes les troupes que je pourrais envoyer, toutes les forces de police mises à disposition par le Ministre de l’Intérieur ne règleront pas le problème de fond. Je ne le conteste  pas, nous ne saurions tolérer le désordre, les attentats dans la ville, les maquis, dans le bled. Mais je crois urgent et nécessaire de faire ce que l’on n’a pas ou trop peu fait dans ce pays jusqu’à présent. C’est en sortant de ces structures archaïques que l’Algérie évoluera. Et c’est sans doute le meilleur moyen de  la lier intimement à la France ». Prenant le risque de rencontrer le nationaliste clandestin Mohammed Lebjaoui, le maire d’Alger plaide ardemment pour l’arrêt des violences : « la guérilla urbaine fait des victimes innocentes, des deux côtés d’ailleurs ; si vous acceptiez de la stopper, je vous promets, moi, de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que la répression ne s’abatte pas, de manière aveugle et systématique, sur les Musulmans »…

Quand l’affectif côtoie le rationnel…

Tout le monde connait la célèbre phrase de Camus : « Entre la Justice et ma mère, je choisirais ma mère ». Au plus les tensions se durcissent, au plus l’aboutissement final devient évident, au plus l’homme blessé se tait. Ce silence même symbolise la douleur d’un homme clairvoyant, humaniste, épris de justice, pétri des émotions dues à ses origines, face à une situation qui sombre dans l’absence totale de dialogue, dans un affrontement inconditionnel, où les passions prennent le pas sur la raison.

Une vision mondialiste et idéaliste

Camus et Chevallier partagent la même conviction que cette guerre repose sur des bases beaucoup plus larges qu’une simple revendication territoriale. Tous deux mettent les consciences en garde contre le communisme, ou plutôt  le stalinisme et l’impérialisme soviétique, tous deux s’inquiètent de l’éveil du panarabisme qui, depuis Le Caire, souhaite se réaliser dans la formation d’un «  République Arabe Unie », le grand rêve de Nasser. Selon Camus,  « Il faut considérer la revendication de l’indépendance nationale algérienne en partie comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe, dont l’Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que, pour le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie anti-occidentale … Le bonheur et la liberté des peuples arabes ont peu de choses à voir dans cette affaire»

Autre rêve nourri par les deux hommes : l’Algérianité. Deux peuples pour une même patrie qu’ils chérissent tout autant. La formation d’un seul peuple riche de ses différences acceptées, peuple pionnier dans l’univers méditerranéen. Ecoutons Camus : « Une Algérie nouvelle… L’exemple rarissime de populations différentes imbriquées sur un même territoire… Arabes et Français réconciliés dans la liberté et la justice ». Il est allé jusqu’à défendre l’idée de faire reconnaitre une véritable culture méditerranéenne  « L’orient et l’Occident se rejoignent dans une culture qui favorise l’homme au lieu de l’écraser ». Ecoutons Chevalier : « Il faudrait faire d’Alger une ville fraternelle, un lieu de rencontres exemplaire entre Français et Musulmans… A nous, algériens français et musulmans de dégager ensemble une politique réaliste pour notre patrie commune »…« L’heure est venue pour tous les Algériens de se serrer les coudes, de ne plus nous diviser en nous regardant en fonction de nos origines comme des adversaires ou comme des ennemis, de ne plus nous fermer les portes les uns aux autres. Il n’est point d’hommes privilégiés, nous sommes tous égaux devant Dieu.

L’image de Camus

Pour les Pieds-Noirs, Camus apparaissait comme un « progressiste » de même que Chevallier  qu’ils considéraient comme un « traître », persuadés que l’Algérie devait rester française, régie par un système exclusivement français. Et les libéraux n’attiraient guère leur sympathie. Lorsque Camus a reçu le Prix Nobel,  d’amères réflexions ont accueilli cette nouvelle : au-delà de l’écrivain, le monde cautionnait le libéralisme. Et puis, le temps faisant son œuvre, Camus est maintenant considéré comme un modèle. L’écrivain illustre, l’homme qui s’est exposé en déclarant « entre la Justice et ma mère, je choisis ma mère », a su reconquérir les cœurs dans leur majorité.

Les intellectuels français restent plus divisés. Ainsi, lors du colloque tenu à Nanterre en 1985, les jugements se sont avérés très divers : « Camus n’a pas compris que les Algériens voulaient leur patrie, dit Paul Thibaud. Il a parlé de la Justice, du développement, de l’éducation et sous-estimé le caractère politique de la revendication algérienne. Son humanisme et son mondialisme l’aveuglent. Pourtant, il est lucide sur la guerre, ses effets, et sur le terrorisme … ». Il ajoute toutefois : « sans doute parce qu’il est de ceux que l’événement a le plus blessés, Camus pourrait être au départ d’une reconsidération non manichéenne du passé et d’une ouverture vers un avenir libéré des rancunes, même justifiées »

Aït Ahmed remarque que Camus est resté essentiellement français et n’a pas fait référence à la culture arabe  (Ce qui est inexact et de nombreux articles de Camus le prouvent) : « Il n’a pas fait l’effort pour apprendre la langue ou étudier la civilisation musulmane. …Si  Les Kabyles avaient la volonté d’apprendre la langue française, il existait aussi une langue kabyle et une soif d’identité algérienne »  « Camus a dénoncé le terrorisme. C’est la guerre qu’il fallait éviter. »

Albert Memmi était un ami de Camus.  « Tel qu’il était, avec son choix et son immense talent, Camus représentait un aspect essentiel de l’Afrique du Nord et les Algériens s’honoreraient-ils  en le réintégrant pleinement dans leur tradition culturelle. Pourquoi pas, à Alger, une grande rue Albert Camus ?

On vient de célébrer l’anniversaire de la mort de Camus. Nicolas Sarkozy a proposé de transférer ses cendres au Panthéon. Des protestations se sont levées, non pas parce que l’idée était incongrue, mais parce qu’elle venait du Président de la République dont la personnalité n’évoque pas spontanément l’esprit et l’engagement de l’écrivain… En Algérie,  il est question de reconnaître à Camus son « algérianité ». Circulant sur Internet, un tract est même étonnant de violence et d’affirmations sommaires, émanant d’intellectuels algériens : « Le journaliste colonial Camus, militant avéré et définitif de l’Algérie Française… », « Le lobby colonial en est à sa deuxième campagne »… « Dès 1937 et jusqu’en 1939, Camus n’a cessé d’appeler à des mesures de charités pour couper l’herbe sous les pieds des nationalistes »… « L’Algérie officielle se rend-elle compte qu’en accueillant avec cette chaleur le chantre de l’Algérie Française, elle ridiculise par avance son projet de loi criminalisant le colonialisme, la vide de son sens et devient nul ? »

Michèle Barbier

« Le Mythe Borgeaud », Editions Wallada – 1995

Jacques Chevallier, député-maire d’Alger – La dernière utopie »  Editions Riveneuve- 2010

Albert CAMUS 1959

Albert CAMUS 1959

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Robert RANDAU -une sale blague-

Posté par lesamisdegg le 2 janvier 2018

« Un hectare de bonne terre au Frais-Vallon, ça suffit ! nous dit Salvator Nin ; moins ce ne serait pas assez ; plus, ce serait trop. Un hectare. Un point c’est tout. Le fils est au service, la fille est établie. La mère et moi on est deux ; à la maison elle commande ; au potager c’est moi, sauf quand je donne un coup de rein pour blanchir la maison ; aussi c’est moi qui saigne le cochon et qui le découpe et c’est la mère qui fait la soubressade. Je suis le roi du jardin ; quand le travail presse, j’embauche des manœuvres kabyles. Pour l’arrosage, vous en faites pas ; dans le haut de mon terrain, j’ai une fameuse noria, un mulet pour la tourner, une pente douce où l’irrigation se fait toute seule. Aux environs il n’est personne qui conduise aussi bien l’eau que moi. Et les collègues tous ils viennent me demander conseil pour le bassin et les rigoles. Je suis de compte à demi avec un copain qui a un camion ; on partage les frais d’essence et d’huile et je lui donne en plus une bagatelle pour l’amortissement ; c’est lui qui conduit ; le matin à deux heures on charge les légumes, les siens devant, les miens derrière. Je monte à côté de lui ; nous allons aux halles. Et les affaires terminées, ensemble on revient pour le travail du jour.

J’achevais, guidé par le maraîcher, de me promener sur les sentiers étroits ménagés entre les plates-bandes. Mon amie Nina nous suivait et cueillait, parmi les grands roseaux qui formaient haie autour de l’exploitation, un bouquet de liserons et de marguerites. Le jardin formait un long rectangle dont un grand côté dominait le ruisselet de la vallée, l’autre longeait le chemin vicinal établi à flanc de coteau ; sur l’un des petits côtés s’élevaient la maison mahonnaise, à simple rez-de-chaussée, de notre hôte, les hangars et quelques paillotes ; l’autre petit côté du quadrilatère était mitoyen d’un enclos que j’avais récemment acheté. Les opérations de courtage que je traitais avec un succès croissant, grâce à mes relations anciennes avec les commerçants du golfe de Guinée m’avaient rapporté de tels bénéfices, depuis plusieurs mois, qu’il me parut désirable de me mettre, comme on dit, dans mes meubles, d’acquérir une villa aux environs d’Alger, et de cultiver des roses et des œillets à mes moments perdus.

A vrai dire, ce fut Nina qui me harcela pour avoir la joie d’habiter une maison qui fût sa propriété. Mon Dieu, je confesse que la bonne fille avait, selon l’expression commune, gentiment rôti le balai à la Côte d’Ivoire, en compagnie des coupeurs de bois ; si elle était maîtresse dans l’art de shoker un cocktail, elle n’estimait point l’intellectualité, alors que j’avais des lettres, voire des diplômes d’université. Nous n’appartenions pas au même plan social. Mais nous avions bu ensemble le poison des tropiques et nulle force même de convenance n’aurait pu séparer l’un de l’autre deux bohèmes de la forêt dense.

Mon ami de jadis, Orner Joyce, qui avait couru avec moi la belle aventure et qui était à ce jour l’un des principaux patrons de la police d’Etat en Algérie, m’informa qu’un pavillon avec jardin était à vendre non loin de celui qu’il occupait au Frais-Vallon où il avait naguère émigré avec sa jeune épouse. Le site était des plus agréables ; le propriétaire menacé de poursuites par des créanciers coriaces, fut raisonnable dans ses prétentions ; bref l’affaire se conclut fort vite ; nous emménageâmes, et j’acquis, pour établir la liaison avec Alger une automobile à deux places que Nina apprit à conduire.

Le matin de notre installation, notre voisin Salvator Nin, galamment, nous avait offert son concours, et, comme Nina n’avait pas eu le loisir de faire son marché, il l’avait gratifiée d’un panier de ses produits choisis. Nous nous étions rendus chez lui aujourd’hui pour le remercier de sa politesse et le régaler d’un gros gâteau. Madame Nin nous accueillit avec la-plus grande bonté ; derrière son mari nous processionnâmes dans le jardin, où poussaient avec ordre et propreté d’admirables légumes.

Vous verrez que vous serez très bien ici, nous disait-il ; c’est un coin vert du paradis ; la terre est un gras terreau. Avec de l’huile de bras, de l’eau et du soleil, tout pousse dans cette vallée comme au pays de Canaan. Et il fit un grand signe de croix.

— Par malheur, Monsieur Nin, dit mon amie, il y a une ombre au tableau ; votre closerie est isolée dans la banlieue d’Alger et je ne vous apprendrai pas que le patelin est plein d’armées roulantes qui exploitent les environs de la ville. Supposez que vous soyez attaqué par surprise chez vous, la nuit, dans votre ferme, par une bande de sacripants, comment les repousserez-vous ? Sans doute, accourrions-nous, mon époux et moi, au cas où nous entendrions du bruit. Mais s’il y a pas de bruit?

— Ho, Madame, vous êtes logée à la même enseigne que moi !

— Non, parce que nous sommes reliés par téléphone à la maison d’Orner Joyce, où sont des plantons de permanence et au poste de police du quartier. Puis nos fenêtres ont des grilles, nos portes sont solides et nous possédons de bonnes armes dont nous savons nous servir. Nous avons même adopté un dispositif ingénieux de phares pour éclairer, en cas d’agression, les approches de la villa. Or vous n’avez ni téléphone, ni grilles.

— Mais j’ai Patrick ! Oh ! Vous ne connaissez pas Patrick ! Je vais vous présenter à lui.

Par une sente pratiquée au milieu de carrés où des femmes indigènes jacassantes ramassaient des pois, nous retournâmes à la maison mahonnaise ; Salvator nous introduisit dans l’arrière-cour du logis ; là étaient groupés des resserres, un hangar où bêlaient trois chèvres, l’écurie du mulet et une souille à porc ; un molosse à poil fauve dormait, enchaîné à sa niche, entre un colombier et la fosse à fumier. A notre approche l’animal s’éveilla, se mit debout, flaira l’air, eut une sorte de râle, et nous regarda sans aménité.

— C’est un bon copain, notre Patrick (et le chien en entendant son nom, agita la queue). Il n’accepte de nourriture que de ma femme et de moi, ne connaît que nous et est muet. Oui, il n’aboie pas. A la tombée de la nuit, nous le lâchons et il se ballade de l’angélus du soir à l’angélus du matin entre les choux et les navets, bien tranquille, sans galoper après les passants sur la route, sans fréquenter les chiens des voisins. Il fait le tour du propriétaire, quoi, mais gare à qui pénètre dans la propriété, s’il n’est pas dans ma société ou dans celle de ma femme. Il lui saute à la gorge sans prévenir, et cherche la carotide. C’est une bête qui est dressée à se méfier. Voilà !

Au crépuscule nous regagnons la villa par le chemin, désert à cette heure, qu’assombrissent des oliviers et les arbustes du maquis qui couvre au-dessus de nous les pentes du vallon ; notre jardin est encore à l’état de friche ; son entrée est étrécie par des ronciers qu’il a fallu dès le premier jour élaguer quelque peu pour permettre à notre petite auto d’accéder au pavillon. Le linge d’une abondante lessive est étendu sur des cordes auprès de la buanderie où chantonne du nez une laveuse indigène, alliée de la famille Mohand, le jeune auxiliaire kabyle à qui Orner Joyce reconnaît les qualités du policier avisé. Nina va distribuer des ordres à son, ouvrière et à sa bonne et je pénètre dans le vestibule où se tient Mohand soucieux et grognon.

— Bonsoir, mon petit,  lui dis-je. Y a-t-il longtemps que tu es ici en sentinelle ?

— Je suis arrivé, monsieur, deux minutes après votre départ, et ne suis point ressorti.

— Tu avais sans doute des raisons d’agir ainsi. Ton patron t’a-t ‘il chargé d’une commission pour moi ?

— Oui ; il est retenu à son bureau d’Alger par une enquête. Mais il y a autre chose qui nous est personnel, à vous et à moi. Je m’explique. Monsieur, il y a un sale type qui est couché au milieu des arbousiers, de l’autre côté de la route, devant l’entrée de la villa. Depuis plus d’une heure il est embusqué là ! Il attend le moment propice pour barboter votre lessive. Il est dangereux ; Salem est un brigand ; un type de mon village ; il a six ou sept condamnations pour vol et coups et blessures. Prenez garde à ses manigances.

— Très bien, Mohand, j’ouvrirai l’œil. Laissons ce qui me concerne. Qu’y at-il entre toi et lui ?

— Il y a cette affaire, entre ma famille et la sienne, qu’on appelle la rekba ; nous lui devons un sang, une vengeance, quoi ! Peut-être sait-il que je suis ici. Il surveille, pour me zigouiller quand l’occasion se présentera, mes allées et venues.

— Salem est donc à la fois un voleur et un assassin. Je Comprends ton émotion.

— Je ne suis pas ému. Il croit être bien caché; et ignore que je l’ai dépisté. L’avantage est donc pour moi. En définitive vous avez à craindre pour votre linge et moi pour ma peau.

— Eh bien, mon petit, nous allons tâcher d’arranger ça. Préviens ta parente que pour éviter une mauvaise rencontre elle dînera et couchera ici.

— Que se passe-t-il ? demande Nina qui survient à ce moment. Oh ! Mes enfants, qu’il est bon de se sentir enfin chez soi, entre des murs dont on est le propriétaire ! Ça, ma laveuse est terrorisée ! Il paraît qu’un malandrin rôde autour de la baraque !

— Oui, et, si tu veux bien m’écouter, nous le réduirons à une pénible extrémité, et Mohand nous y aidera.

Notre conférence ne dura guère. En bonne fille de la brousse Nina n’était guère portée à s’effrayer d’un risque et Mohand ne manquait ni d’habileté ni de bravoure. Il fut convenu qu’à la franche tombée de la nuit la lessive qui séchait au jardin serait remplacée par trois ou quatre vieux draps et les loques à nettoyer les dallages. J’exécutai un petit travail dans la salle basse qui me servait d’atelier où j’avais un banc de menuisier et les outils de divers métiers. Nous dinâmes à notre heure, sous la tonnelle, à la lumière d’une lampe à incandescence ; pendant que la bonne achevait de laver sa vaisselle, je fumais ma pipe et mon amie raccommodait des hardes. Nous devions en effet donner au guetteur l’impression d’être dans une parfaite quiétude. En temps et lieu les feux furent éteints, les portes fermées ; la lune ne se lèverait qu’à dix heures ; l’incursion de l’ennemi sur notre territoire serait retardée aux premières clartés de Phoebe au berceau.

— Tu peux déguerpir, dis-je à Mohand, par la porte de derrière avec ton matériel. Sois prudent. Et à propos, lui demandai-je en arabe, ton Salem croit-il aux prestiges des démons de la nuit ?

— Et quel est, me répondit-il dans la même langue, le paysan parmi les paysans qui n’y croit pas ? Moi-même, par ta tête, j’en ai vus dans le lit des oueds où ils dansaient avec les rayons de la lune.

Quand il s’exprimait en français, Mohand était voltairien, et n’avait foi ni à Dieu ni à diable. Parlait-il arabe, il redevenait crédule.

Il nous quitta. Il n’y eut plus, dans la vallée, d’autre bruit que des abois lointains de chiens dons les fermes, les coassements des grenouilles, les chants des grillons. Couchés à plat ventre sur la terrasse Nina et moi montions la garde et observions la campagne par une mince meurtrière. Bientôt le ciel devint opalescent, et l’on distingua confusément les arbres et les masses. Je frôlai du coude le coude de mon amie.

— Voici le camarade ! Murmurai-je.

Il s’avançait, pieds nus, lentement, l’oreille au guet, pliant le corps, fléchissant sur les genoux ; arrivé près de la cuisine il détacha avec prestesse les pièces de linge et les empaqueta sur son bras. A ce moment, je me redressai et modulai le rauque cri de guerre des Bobos de la Boucle, cri à la fois féroce et lamentable. Cette clameur sauvage surprit si bien le larron qu’il tourna les talons, bondit, et à toutes jambes s’enfuit vers la sortie, mal discernable entre les deux ronciers. Soudain II heurta un obstacle invisible qui le culbuta sur le sol. A peine s’était-il relevé qu’un fantôme phosphorescent se dressait sur son chemin et secouait une tête hideuse à la chevelure hérissée.

Sans attendre son reste le voleur s’échappa et courut comme s’il avait l’enfer aux trousses, vers la haie de roseaux qui séparait mon bien de celui de Salvator Nin. A deux mains il écarta la haie et je l’aperçus qui sautait dans le jardin voisin. Et à, cet instant un hurlement de douleur et d’effroi jaillit dans la nuit.

— Bigre, murmurai-je à l’oreille de Nina, je ne voudrais pas être à sa place. Le chien Patrick !

— Quel chien ?

— Le molosse muet qui veille sur les légumes de Salvator vient de s’immiscer dans l’affaire ; te rappelles-tu que d’après son maître il a l’humeur féroce ?

Mohand frappe à la porte ; je descends lui ouvrir.

Dans le vestibule j’allumai une lanterne, tirai les verrous. Le garçon était impassible. Il me rendit le rouleau de fil de fer, le manche à balai, la touffe de filasse et le cerceau de barrique tendu de papier rouge barbouillé de cette pâte phosphorée que les droguistes vendent comme mort aux rats. Je lui avais confié ces objets une heure auparavant.

Puis il se laissa choir sur la natte et sans un mot, la tête entre les bras, se mit à rire, mais à rire…

 

Robert RANDAU

Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1930 

alger frais vallon 1937

frais vallon

frais vallon

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Angèle MARAVAL-BERTHOIN 1875-1961

Posté par lesamisdegg le 4 décembre 2017

Angèle Maraval-Berthoin a raconté dans « Le Drac » l’histoire de son père, Jean, Louis, Joseph Berthoin, parti tout jeune de Grenoble, son pays natal, pour Marseille où, au sein des usines Bérard, il s’était élevé de simple ouvrier à associé. Puis, enrôlé volontaire dans l’Armée d’Afrique, il devint armateur, exportateur, colon. Le général de Montauban, commandant la division d’Oran disait : « Où passe Berthoin, passent le courage, l’intelligence et la bonté. » Ce sont bien ces hautes qualités qu’il avait transmises à sa fille. Il est vrai que son épouse n’en était pas dépourvue : Célina était la dernière des six enfants des Labuxière-Lasniers, et la plus artiste, élève pour le chant et le piano d’Emile Prudent et du célèbre Marmontel . Amédée et Arthur Labuxière étaient amis d’enfance des fils du Roi Louis-Philippe et leurs camarades de collège. Ils étaient les enfants de Pierre-Théodore Labuxière, directeur des messageries royales de France et de Minnie Lasniers de Lachaise. De cette famille de seigneurs de la Creuze, le plus connu est Philippe, procureur du Roi à Argelès et qui fut nommé par Henri IV, seigneur des Barres. Par tradition, les Lasniers de Lachaise, tous des intellectuels, devenaient Maîtres de pension lorsque des revers de fortune les obligeaient à travailler. C’est ainsi que toute la famille des Labuxière de Lachaise vint s’installer à Oran, où les deux fils étaient enrôlés dans l’armée et les quatre jeunes filles, aidées de leur mère et de leur tante Adélaïde de Lasniers, filleule de Madame Adélaïde de France, soeur du Roi, fondèrent la première institution de jeunes filles. Cette institution dura jusqu’au mariage des quatre jeunes filles. C’est donc d’un hardi pionnier et d’une noble dame qu’est issue Angèle Maraval-Berthoin.

Elle a mis son coeur et son esprit d’organisation au service des plus pauvres tant à la Croix-Rouge qu’à la Goutte de Lait et son talent d’artiste au service de cette Algérie qu’elle aimait de toute son âme, cette Algérie qu’elle a su écouter et traduire. A une époque, où bien rares étaient les voyageurs qui osaient se rendre dans le grand sud, elle a séjourné par trois fois à Tamanrasset. Elle disait :

 » J’ai pu pénétrer plus avant dans l’âme de ce Hoggar fier et distant qui barricade la porte de sa demeure, comme celle du coffre de sa pensée et de tous ses autres coffres, par une serrure à trois clefs. J’ai écouté les vieilles marnas fredonner leurs berceuses à leurs tout petits enfants, et les jeunes vierges, les jeunes femmes échanger leurs confidences avec le jour, avec la nuit. Elle a écouté la parole de l’Aménokal Moussa-Ag-Amastan et celle de Dassine, la douce, la belle, la forte, celle qui fut l’amie confiante du Père Charles de Foucauld qui lui avait dit :  » Je crois que notre pensée, passée par tes chants à toi, serait écoutée… »

Et elle a porté la parole du Hoggar vers les rives frelatées de la Seine où ces contes, ses légendes, sont apparus comme une source d’eau fraîche. Ce furent  » Les Clefs du Hoggar « ,  » Le chapelet des vingt-et-une Koubas  »  » Les sultanes du jour et de nuit « ,  » Les voix du Hoggar « . L’Académie Française couronna cette oeuvre éditée chez Fasquelle.

Amie des arts, Madame Maraval-Berthoin avait fondé une association, les 4 A : Association Amicale des Artistes Africains, qui, par ses prix, récompensait chaque année romanciers et poètes, peintres et sculpteurs et qu’elle dotait généreusement. Voici ce qu’écrivait Paul Reboux, à qui les Allemands avaient proposé de reprendre la direction de  » Paris Soir  » sous leur contrôle. Il préféra mettre entre eux et lui la Méditerranée et, coupé de la métropole en 42 par l’arrivée des américains à Oran, il y séjourna quatre ans :  » C’est pendant ces quatre années que j’ai pu juger combien la Ville d’Oran, où je m’étais fixé, devait de gratitude à Madame Maraval-Berthoin, tant pour son activité artistique et littéraire que pour son sens admirable des organisations sociales. (…) De son salon, elle avait fait un centre littéraire et artistique digne des grandes dames du XVIIIè siècle et des salons qui, à la Belle époque, groupaient à Paris les écrivains et les artistes en des réunions où brillaient perpétuellement les étincelles de l’esprit français.  »

Des trois fils, seul survivra Théo, qui deviendra médecin, épousera Germaine Sendrars et aura un fils Henri et une fille Hélène.

Angèle Maraval-Berthoin, qui s’exprimait alors en tous sens : peinture, musique et poésie, ne tarda pas à conquérir Paris en ce qu’il avait de meilleur. Le vieux Charles Lecoq, le père de  » La Fille Angot « , mit ses vers en musique, François Coppée, se souvenant qu’il dut son renom à un acte en vers créé par Agar et Sarah Bernhard, fit bon accueil à celui qu’elle apportait : « Rêve d’un soir » qui fut monté par Irénée Mauget au Pré Catelan, en ce fameux théâtre des fleurs de l’Impératrice Eugénie, avec Andrée Pascal, la créatrice des  » Bouffons  » dans le principal rôle. Adolphe Brisson, dans  » Les Annales « , reproduisait ses premiers vers illustrés par Suréda et consacrait une grande place dans son feuilleton du  » Temps  » à ce frais dialogue. Franc-Nohain, dans  » L’Echo de Paris  » saluait ses  » Poèmes Algériens «  et ses  » Terres de Lumière  » et Gaston Deschamps, dans  » Les Débats « , disait très longuement sa sympathie à la débutante. En résumé, ce fut un salut unanimement élogieux de la grande presse parisienne à celle qui allait, pour nous, faire tomber le voile du Hoggar magique et mystérieux.

Madame Maraval-Berthoin était très coquette. Elle cachait avec soin sa date de naissance en 1875.Toujours vêtue de noir, très élégante, avec des chapeaux à voilette ravissants, elle gardait grande allure à un âge avancé. A Oran, elle était une  » Institution  » . Pourtant, lorsqu’elle fit une mauvaise chute en 1956 et se cassa le col du fémur, l’Algérie était la proie aux flammes du terrorisme FLN et son monde, notre monde, chancelait sans que nous nous en rendions bien compte. C’est à cette époque que je fus le plus prés d’elle. Je lui faisais la lecture et l’écoutais parler littérature et poésie. Elle aimait à rappeler qu’elle fut la première femme à survoler le Sahara en avion.

Elle me parlait aussi de son amitié pour ma grand mère et confirmait ce que celle-ci m’avait raconté : Alors qu’elles étaient toutes deux très jeunes, paraissait à Oran une feuille hebdomadaire satyrique :  » Le Charivari Oranais et Algérien « . Son rédacteur directeur, Zimmermann y déversait l’esprit montmartrois. Il avait une fille devenue Madame Lerebourg, dont l’époux était préfet. Ces trois espiègles racontaient dans ses colonnes les potins de la ville sous le nom de « La Tia Bolbassa  » et chacun s’étonnait de cette mystérieuse personne au courant de toutes les petites intrigues… Ma mère, Yvonne Herelle, succéda à Madame Maraval à la tête de la Croix Rouge d’Oran alors que le Docteur Malméjac prenait la direction de la Croix-Rouge pour le département. C’était une lourde charge dans cette époque troublée. Ma mère avait été longtemps la vice-présidente de Madame Maraval à la Croix-Rouge et à la Goutte de lait. Elle disait de maman :  » C’est mon plus fidèle lieutenant !  » C’était beaucoup car elle n’était guère prodigue de compliments, quoique d’une parfaite courtoisie.

En dépit de sa volonté farouche, elle ne put reprendre une vie active. Les « événements » la bouleversaient. Se rendre à Sainte-Eugénie devenait hasardeux : on frôlait les quartiers de la Ville Nouvelle où les enlèvements, les assassinats étaient fréquents. Seul le téléphone nous reliait à elle mais sa voix n’était plus qu’un souffle. La providence miséricordieuse a permis qu’elle parte en janvier 1961 et, ainsi, ne connaisse pas l’exode du printemps et de l’été 1962 qui emportait avec 132 ans d’histoire, le beau rêve d’un pays de cultures conjuguées.

Pourtant, la belle histoire ne s’arrête pas là. En 1999, la fille d’Henri et Jacqueline Maraval a soigné une jeune musulmane à l’hôpital de Nanterre. A la vue de l’ordonnance, celle-ci lui dit qu’elle portait le nom de l’endroit où vivaient ses parents à Oran : Maraval ! Ce n’était pas comme on pouvait le penser au quartier Maraval, mais bien à Sainte-Eugénie. La mère de cette jeune femme, lui expliquait alors qu’ils avaient protégé Sainte-Eugénie du pillage. Ils y habitaient et l’entretenaient, mais surtout, en souvenir de tout le bien fait par madame Maraval-Berthoin, ils s’efforçaient de donner à plus malheureux qu’eux des vêtements et du lait. Ainsi, quarante ans après sa mort, Angèle Maraval-Berthoin continue de rayonner et son oeuvre sociale se perpétue tandis que son œuvre littéraire murmure à l’oreille les mots des sultanes du jour et de la nuit.

Geneviève de Ternant

05 2000 « l’écho de l’oranie »

PARMI SES ŒUVRES: 

Editions Fasquelle : Les Clefs du Hoggar Dassine, sultane du Hoggar - Le Drac -

Alphonse Lemerre : Poèmes algériens - Terres de lumière

Albin Michel : Miguel - Cœurs rouges (couronné par l’Académie Française)

Piazza: Légende de Lalla Marnia -Le chapelet des vingt-et-une Koubas - Chants du Hoggar (couronné par l’Académie Française) +La sultane rose -Les voix du Hoggar -

Angèle Maraval-Berthoin 1915

Angèle Maraval-Berthoin 1915

 

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TOUSSAINT ROUGE 1 11 1954 par Jean BRUNE

Posté par lesamisdegg le 1 novembre 2017

La guerre subversive ?

« Chaque victime était un otage innocent versé dans les charniers pour satisfaire aux exigences glacées d’une arithmétique de la terreur. Peu importaient les qualités ou les défauts des victimes, leur nom, leur poids d’entrailles humaines et les symboles inclus dans leur métier. Ce qui comptait, c’était le nombre des morts à partir desquels la peur s’installait dans la vie et commençait de la corrompre comme un poison.

On ne tuait pas comme on tue à la guerre pour ouvrir dans les rangs de l’ennemi des brèches dans lesquelles s’engouffraient les soldats. On tuait pour créer un scandale et par ce scandale attirer l’attention du monde non pas sur les victimes, mais sur les bourreaux. L’entreprise supposait une organisation méticuleuse des complicités; chaque nouveau mort étant l’occasion d’exprimer les solidarités qui liaient le meurtrier à un immense camp d’intérêts et d’idées. Chaque nouveau massacre collectif servait de prétexte à une explosion d’indignation en faveur des écorcheurs. Ainsi les hommes étaient-ils immolés sur l’autel d’un calcul, et les morts versés comme un carburant nécessaire au fonctionnement d’une machine.

Pour que s’ouvrît et fût alimentée une controverse, il fallait que mourussent des innocents. On brûlait la vie dans les hauts fourneaux des fonderies d’idées.

Dans cette incroyable logique de l’absurde, les Français d’Algérie fournissaient les morts. Ils étaient les hommes-charbon indispensables au fonctionnement de la grande machine « anticolonialiste » affectée à la subversion de l’Occident.

Pour que les journaux progressistes de France pussent s’indigner du sort des Algériens, pour que M. Sartre pût donner une conférence à Rome en compagnie de l’un des chefs des égorgeurs, pour que l’archevêque d’Alger pût rédiger l’un de ses communiqués abscons qui sont égale injure à la justice, à la charité et à la syntaxe; enfin, pour que l’Organisation des Nations unies pût se poser à New York en gardienne intransigeante des droits de l’homme, il fallait

qu’une femme fût violée dans une ferme d’Oranie, après avoir été contrainte d’assister à l’égorgement de sa fillette et de son mari;

qu’un petit garçon fût assommé à coups de pioche dans un village de l’Algérois;

que des jeunes filles fauchées par le souffle des bombes fussent mutilées à Alger et qu’une explosion hachât des enfants dans un autobus au retour  de l’école.

Pour que M. Mauriac pût jouer des grandes orgues de son talent dans sa chapelle, il fallait que fussent abattus des fidèles anonymes à la porte d’une église de la vallée du Chélif, ou que deux prêtres fussent égorgés aux confins oranais des steppes sahariennes et qu’une vieille femme fût assassinée le jour de Pâques dans un hameau de Kabylie bruissant de ce murmure d’averse qui tombe du feuillage des eucalyptus.

Car c’était cela le mécanisme de la guerre dite « révolutionnaire ». C’était l’assassinat des innocents, conçu comme une technique d’alerte destinée à attirer l’attention sur les revendications politiques des assassins. Et plus le crime était monstrueux, plus l’émotion qu’il soulevait servait la monstrueuse cause.

A Boufarik, près d’Alger, officiait le docteur Rucker. Il avait été mon condisciple au lycée d’Alger; donc, celui d’Albert Camus. C’était un gentil bohème aux gestes un peu gauches, mais dont la charité était inépuisable; l’un de ces médecins algériens toujours penchés sur les humbles, pour qui la médecine était un sacerdoce. Un jour de consultation, l’un des « malades » brandit un revolver et tua le docteur Rucker de quatre balles tirées à bout portant. Le meurtre fit sensation. Fleurirent les articles condamnant le « colonialisme ». Dans ces pages, on accusait la France d’entretenir en Algérie plus de gendarmes que de médecins ou instituteurs; mais les techniciens de la terreur tuaient plus de médecins que de gendarmes le premier mort de la guerre d’Algérie était justement un instituteur.

Peu importait l’état des victimes ! Ce qui comptait, c’était que chaque jour reçût sa fournée de morts pour que ne s’éteignît point la controverse politique. Le sang du docteur Rucker servait d’encre à Mauriac ou à Sartre, et aux procureurs de l’O.N.U.

Longtemps les Français d’Algérie avaient courbé la tête sous l’orage. Ils attendaient que leur fût rendue la justice élémentaire qui exige que soient châtiés les hommes qui attentent la vie des hommes. Au bout de cette longue patience, ils avaient découvert qu’ils étaient seuls à faire les frais du procès. C’est que la subversion avait pris soin de pourrir les esprits et l’occasion est belle d’en démontrer ici une part du mécanisme. La calomnie sur l’exploitation coloniale permettait de camoufler les crimes commis sur les innocents en une sorte de justice sommaire exercée sur des coupables.

Les assassins devenaient des redresseurs de torts. Ce sera l’une des hontes de ce siècle finissant d’avoir admis comme un postulat l’idée de culpabilité collective qui a livré des foules entières aux mains des bourreaux improvisés et fait payer à des enfants les délits imputés à des sociétés.

Le docteur Jean Massonnat a été tué à Alger, au cours de cette fusillade qui a couché sur pavé tant d’Algéroises et tant d’Algérois. Il était mon ami. Comme ce mot paraît soudain démesuré, et comme, en certaines circonstances, on se sent brusquement envahi par la peur de ne pas en être digne. La dernière lettre qu’il m’avait écrite était un cri :

« Non seulement, on veut nous chasser, mais on veut, encore, que nous soyons des salauds, pour que nous soit retirée jusqu’à l’espérance en un mouvement de pitié de la Métropole … ».

Jean Massonnat, agenouillé sur un blessé, a été tué de trois balles tirées dans le dos par ceux que « Le Figaro » appelle « le service d’ordre »!

Pourquoi sommes-nous maudits ? 

Jean BRUNE

Jean BRUNE

Mais à travers ces confusions, on entrevoit ce qui, jour après jour, est devenu la hantise des Français d’Afrique. Ils ont cherché à se laver de la calomnieuse accusation de « colonialisme » pour être rendus à leur état d’innocents injustement frappés et ainsi renvoyer leurs tortionnaires à leur culpabilité d’écorcheurs. C’est le sens des grandes offrandes de mai 1958:  une « Nuit du 4 Août » étalée sur quinze jours de soleil dans un ressac de clameurs et de chants. »      Jean BRUNE

 

 

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CAMUS « le premier homme « 

Posté par lesamisdegg le 16 octobre 2017

Le témoignage du Premier homme :  

le premier homme

le premier homme

« Non, un homme, ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon… »

« 1905. Son père avait vingt ans. Il avait fait, comme on dit, du service actif contre les Marocains. Jacques se souvenait de ce que lui avait dit le directeur de son école lorsqu’il l’avait rencontré quelques années auparavant dans les rues d’Alger. M. Levesque avait été appelé en même temps que son père. Mais il n’était resté qu’un mois dans la même unité. Il avait mal connu Cormery selon lui, car ce dernier parlait peu. Dur à la fatigue, taciturne, mais facile à vivre et équitable.
Une seule fois, Cormery avait paru hors de lui. C’était la nuit, après une journée torride, dans ce coin de l’Atlas où le détachement campait au sommet d’une petite colline gardée par un défilé rocheux. Cormery et Levesque devaient relever la sentinelle au bas du défilé. Personne n’avait répondu à leurs appels. Et au pied d’une haie de figuiers de Barbarie, ils avaient trouvé leur camarade la tête renversée, bizarrement tournée vers la lune. Et d’abord ils n’avaient pas reconnu sa tête qui avait une forme étrange. Mais c’était tout simple. Il avait été égorgé et, dans sa bouche, cette boursouflure livide était son sexe entier. C’est alors qu’ils avaient vu le corps aux jambes écartées, le pantalon de zouave fendu et, au milieu de la fente, dans le reflet cette fois indirect de la lune, cette flaque marécageuse. A cent mètres plus loin, derrière un gros rocher cette fois, la deuxième sentinelle avait été présentée de la même façon. L’alarme avait été donnée, les postes doublés. A l’aube, quand ils étaient remontés au camp, Cormery avait dit que les autres n’étaient pas des hommes. Levesque, qui réfléchissait, avait répondu que, pour eux, c’était ainsi que devaient agir les hommes, qu’on était chez eux, et qu’ils usaient de tous les moyens. Cormery avait pris son air buté . « Peut-être. Mais ils ont tort. Un homme ne fait pas ça . » Levesque avait dit que pour eux, dans certaines circonstances, un homme doit tout se permettre et tout détruire. Mais Cormery avait crié comme pris de folie furieuse : « Non, un homme, ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon… »

Et puis il s’était calmé. « Moi, avait-il dit d’une voix sourde, je suis pauvre, je sors de l’orphelinat, on me met cet habit, on me traîne à la guerre, mais je m’empêche. - Il y a des Français qui ne s’empêchent pas, avait dit Levesque. – Alors, eux non plus, ce ne sont pas des hommes. » Et soudain il cria : « Sale race ! Quelle race ! Tous, tous… » [18]

Il serait facile d’accuser l’auteur d’exprimer le racisme colonial sans le dénoncer, voire de tenter de le justifier en l’expliquant, et de participer à la perpétuation d’un thème caractéristique de l’imaginaire colonial, ainsi défini par Cornélius Castoriadis : « Entre les Français et les Algériens, il y a un couteau. Et ce couteau, c’est tout l’imaginaire français sur les Maghrébins, les Algériens en particulier, à la fois sur le plan du meurtre et sur le plan sexuel » [19]……………………………………………………………Attribuer l’épisode rapporté ci-dessus à l’imaginaire colonial, c’est donc, littéralement, reprocher à l’auteur de justifier le racisme visant les Maghrébins par une accusation calomnieuse. Or, les faits allégués sont-ils fondés ou non ?

Malheureusement oui. La pratique des mutilations sexuelles au Maghreb est attestée par de nombreux témoignages et documents, avant, pendant et après la présence française . Dès 1830, selon Daniel Rivet, « les combats tournent à l’atroce immédiatement. En novembre, des moudjahidin mutilent une cinquantaine de canonniers surpris dans un combat d’arrière-garde dans la Mitidja. Une cantinière a les entrailles arrachées, le nez, les oreilles et les seins coupés et fourrés dans l’abdomen. La sauvagerie des indigènes rejaillit sur l’occupant, par un effet de contagion mimétique » [20]. Pendant la guerre d’Algérie de 1954-1962, Raphaëlle Branche reconnaît que « les réactions qui suivent la surprise de l’embuscade, de l’expérience du feu et de la sensation de camarades qui tombent, sont encore accentuées par la découverte de corps émasculés et/ou égorgés. (…) Ces violences démonstratives viennent alimenter l’imaginaire ancien des Occidentaux à propos des Arabes qui, depuis les Sarrasins, sont assimilés à des tueurs sanguinaires armés de lames coupantes et égorgeantes » [21].

Mais l’indépendance de l’Algérie n’a pas mis fin à cette violence extrême ; selon la presse algérienne, les soldats du poste frontière de Guémar attaqué par un groupe islamiste armé le 28 novembre 1991 ont été pareillement décapités et mutilés [22]. Comme l’a reconnu Mohammed Harbi, « en occultant l’existence de pratiques cruelles enracinées dans une culture paysanne archaïque dominée par un code particulier de l’honneur et de la blessure symbolique à imposer au corps de l’ennemi, on s’interdit de voir dans la cruauté actuelle des actions des terroristes islamistes un ‘retour’ qui en vérité traduisait une permanence culturelle » [23].

[18Op. cit., pp. 65-67. Cf. la phrase rajoutée p. 19 : « J’ai fait la guerre contre les Marocains (avec un regard ambigu) les Marocains ils sont pas bons ».

[19] Cornélius Castoriadis, cité par Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Gallimard, 2001, pp. 312-313..

[20] Daniel Rivet, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, Hachette, 2002, p. 113.

[21] Branche, op. cit., p.44.

[22] Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, 2000, p. 179.

[23] Mohammed Harbi, « La tragédie d’une démocratie sans démocrates », in Le Monde, 13 avril 1994.

Cet article a été publié dans Histoire et littérature au XXème siècle, recueil d’études offert à Jean Rives, paru dans la collection Sources et travaux d’histoire immédiate, Toulouse, GRHI, juin 2003, pp. 431-445.

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recette du ZARANGOLLO : de Murcie à Oran

Posté par lesamisdegg le 1 octobre 2017

Le zarangollo, ou Zarangollo Murciano, est un plat espagnol simple préparé avec les légumes typiques de la région de Murcie comme les courgettes et les oignons. C’est donc à Murcie que cette recette est préparée à la perfection : rien que pour goûter à ce plat, vous pouvez par exemple faire du tourisme à Alicante qui se trouve à proximité.

Le zarangollo murciano se compose d’une importante quantité de courgettes découpées en petits morceaux cuisinées avec des œufs brouillés. Des pommes de terre sont parfois ajoutées à la recette. En effet, vu la popularité de la courgette, les chefs de Murcie ont commencé à ajouter des pommes de terre au plat pour le rendre plus appétissant pour plus de personnes. Cependant, la recette traditionnelle du zarangollo ne cite pas de pommes de terre.

Dans les bars et les restaurants de Murcie, la zarangollo est servi très chaud ou à température ambiante en entrée ou en apéritif – tapas – accompagné d’un verre de vin espagnol ou encore comme accompagnement d’un plat principal. Il peut être aussi servi froid avec une tranche de pain. A vous de choisir comment vous voulez le préparer et le manger !

Recette du Zarangollo Murciano ; Ingrédients (pour 6 personnes) :

½ tasse d’huile d’olive ; 2 gousses d’ail, hachées ; 3 oignons émincés.

1 kilo de courgettes, épluchées et coupées en petits morceaux ; Sel ; Poivre ;

1 cuillère à café d’origan frais / ½ cuillère à café d’origan sec ; 6 œufs

Zarangollo Murciano ; Préparation :

Faire chauffer un quart de la tasse d’huile d’olive dans une poêle à feu moyen. Verser les oignons et l’ail et faire cuire 5 minutes en remuant temps en temps. Réduire le feu et laisser cuire encore 15 minutes.

Faire chauffer le reste de l’huile d’olive dans une autre poêle à feu moyen. Ajouter les morceaux de courgette et laisser cuire 15 minutes en remuant souvent jusqu’à ce que les courgettes aient rendues toute leur eau. Retirer du feu puis verser les courgettes dans la première poêle contenant les oignons et l’ail.

Assaisonner : sel, poivre et origan. Cuire à feu moyen encore 5 minutes.

Verser les œufs sur la préparation et remuer jusqu’à ce que les œufs soient cuits, environ 5 minutes.

Servir très chaud ou tiède.

 

ingrédients

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plat

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O Retornados , les Pieds-Noirs portugais

Posté par lesamisdegg le 1 août 2017

« Les pieds-noirs » à la portugaise
Le retour, traduction du livre de Dulce Maria Cardoso ,O retorno, publié au Portugal en 2011 le roman des «pieds-noirs portugais».
On connaît l’histoire de l’empire Portugais (le pays des explorations maritimes depuis le XVème siècle), déconstruit à la suite de la Révolution des Œillets du 25 avril 1974, conduite en partie par les jeunes capitaines dont le devenir et le terrain d’action promis était celui de l’Afrique, Angola, Mozambique, Guinée-Bissau… Et quand on dit décolonisation on évoque le retour des populations en grande précarité, partis en urgence, rentrant au pays sans «rien» ou presque. Ce fut le pont aérien de 1975 ayant culminé avec l’indépendance d’Angola le 11 novembre 1975.
L’auteur, Dulce Maria Cardoso, qui a vécu son enfance en Angola a construit son roman, pas autobiographique, autour de cette problématique et a eu besoin de temps pour raconter l’histoire de Rui, un adolescent, rentré en métropole avec sa mère et sa sœur, en catastrophe, en attendant son père, arrêté le jour même de leur départ, resté sans qu’on sache précieusement de qui il est prisonnier et pour quel raison.
 Le roman commence avec ce dernier repas en famille, avant que l’oncle ne vienne les chercher pour les conduire à l’aéroport. On est pris par la qualité d’écriture qui retrace un des aspects de la chute de l’empire vue par ce jeune qui nous dit tout de l’épreuve qu’il vit, et nous rend témoins de son parcours initiatique. Aussi bien quitter la terre qui l’a vu naître, se rappeler des péripéties de son monde d’enfance, ses amis, ses camarades de classe, ses compagnons de la première cigarette, des premières images à la sauvette d’Emmanuelle, des clichés sur les autres aussi bien les noirs, les militaires ou les filles de la métropole. L’incompréhension sur ce qui arrive à sa famille et le quotidien de toutes les autres familles autour   .
Et dans la singularité du style de Dulce Maria Cardoso, il y a cette façon dont Rui s’approprie des événements, nous associant à sa pensée, à ses dialogues réels ou imaginaires. Il nous donne finalement le récit des premiers mois vécus à Lisbonne, par des «Pieds-Noirs» dans un grand hôtel cinq étoiles à Estoril-Lisboa (désaffecté par les clients habituels, les riches touristes apeurés par les risques de la Révolution). Réquisitionné par l’État, c’est là que les «retornados» -les rapatriés- sont parqués à plusieurs par chambre, en attendant de trouver une famille, un lieu où aller, un logement où s’installer.   Dans les salons luxueux aux fauteuils confortables en velours rouge, tout se détériore, le matériel comme le relationnel. Ce sont les déracinés, les mal aimés, sans travail, sans espoir qui déambulent, s’invectivent, se plaignent sans fin de leur destinée. Quelques pages savoureuses nous font vivre de l’intérieur la vie collective de cet hôtel, entre une Directrice faussement attentionnée (déclassée), le comité des travailleurs alors en vogue au Portugal et les familles happées par le sentiment d’injustice et le désespoir d’un horizon sans alternative.   Sans jugement, sans parti pris, mais avec un vrai engagement,
* Le retour, Ed. Stock (collection la cosmopolite), 308 p
retornados da Angola

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