Les salaouètches font manqua

Posté par lesamisdegg le 8 juillet 2019

Long garçon au sourcil dur, au teint basané, de ceux qui à douze ans sont encore loin du certificat d’études mais qui savent en imposer à une cour, une classe, voire à Costantini l’instituteur…

— Moi M’sieu ? Aïe, Aïe, Aïe… . A-moi vous m’le dites. Et alors ? Apolitain je suis…

Et il se frappe la poitrine et ses deux mains, doigts écartés, s’agitent sur leurs axes, s’adressent de leurs paumes étalées, au ciel, à la Madone, tous les témoins de cette hérésie.

Il s’amuse, Costantini. Il plaisante comme on ne doit pas plaisanter avec le grand Borsogliano. Qu’il y prenne garde, ou des rancunes vont naître sourdes, latentes, qui vont dresser contre lui ce fils de pêcheurs et après…

Après, les dessins lubriques crayonnés sur les préaux, les boulettes au plafond, les bagarres, les escapades : Borso, toujours Borso.

— C’est juste ou non ?

— Ça va, ça va…

Et Borso qui triomphe. Et son triomphe c’est ce geste large qu’il fabrique, derrière le dos de l’instituteur, d’un coup de paume sur son avant-bras…

 

bradonneir

bradonneir

 

— A qui i’se croit d’le mettre ? Puis dans un grand sursaut d’énergie :

— Qui va s’la prendre ! On fait manqua…

Le voilà le grand mot lâché, c’était prévu, le voilà… Les rancunes sont là, je vous le dis, toutes en réserve sous ce front bosselé, prêtes à surgir, à s’étaler. Un coup de tête dans le ventre ? Ça ne se fait pas, mais il y a contre les instituteurs d’autres vengeances à l’usage des fils de pêcheurs qu’on a enfermé entre quatre murs et qui en ont assez. On fait manqua, on fout le camp, on disparait. Plus de Borso. Où est-il? Il trouvera bien une excuse, il fabriquera un billet, il sera malade. Mais plus de Borso pendant une journée. Quelle vengeance !

Manquaora! On va faire des lionces

Le voilà le grand mot, le voilà. Résister ?

— Et si le Maître le sait ?

— Le Mait’ Aïe, Aïe, Aïe. Quoi i’sait le Mait’ ? Que falso que tu fais. N’en casses pas d’une et si tia peur, n’as pas peur.

Résister ?… Où sont les autres ?

— Ho Sintès ! Vinaqua !

Il en sera, lui, Sintès, il en est toujours, c’est un manquaoreur de première…

— Ho Sintès ! Vingua Mi !

Et peu importe le patois dont on se sert, il viendra toujours. Sintès c’est un Algérien comme les autres. Qu’on lui dise « Arroua Mena » et il viendra. Contemplez-le, Sintès… Il est de tous les jeux, de toutes les batailles, — et il ne tranche pas, ce fils d’épicier maltais, parmi tous ces fils de Napolitains, de cheminots italiens, de tonneliers mahonnais. Et la course aux noyaux, Dieu sait s’il en est, lui. Les noyaux, c’est de l’or. Les noyaux, on en emplit des chaussettes et on en bourre des cartables et on se bat pour des noyaux.

— Ho tricheur !…

— A qui t’ia dis tricheur ? On se bal, ça en vaut la peine.

— T’i en veux? Sors dehors !

— Ho Sintès !

Il court, furtif, d’un groupe à l’autre, l’œil malin, des mines de banquier juif.

— Ho Joseph ! La rascasse de tes morts…

Le voilà, il vient. Il a raflé vingt noyaux à plus malin que lui.

 

pignols

pignols

 

— Quoi y a, ho Borso ?

On fait manqua !

— Manqua? Va, va t’la prendre, va…

— O dé, grand fartasse !

— Qui c’est grand fartasse? Aïe, Aïe, Aïe ! Bon, je viens.

Je vous le disais. Sintès s’en fout de votre école, il est là pour gagner des noyaux. Il s’en fout…

— Allez ! Marche la route, aucun il a rien vu.

Un moment encore on entend la grande rumeur de l’école.

— Canette ? Vingua !

— Fava ? Vingua !…

Puis la rumeur s’en va, trop faible vraiment, pour lutter avec le grand silence confus de la campagne.

****

Un ciel bas, terne, des nuages en frange sale au bas de l’horizon. Il v a tout au haut du Chemin de Fontaine-Bleue un terrain vague qu’on connaît bien de réputation dans notre école, un terrain embroussaillé, plein de taillis, plein de guimauves hautes comme nous et plein d’arbres et de buissons et plein de chardons qui sont bons à croquer. Le Maquis de Borso. On l’appelle ainsi. Et le jeune Napolitain s’y est taillé à coups de tête dans les dents, à coups de, genoux dans les ventres, une solide réputation…

— Borso ? I’ en a pas deux comme lui pour la donade…

— Obligé ! dit-il. Et il a l’air, en disant ça de s’excuser.

— Obligé !

On s’accroche à un sentier, on escalade la colline. De la sueur perle, coule entre les sourcils, griffe les yeux, atteint la lèvre où on l’essuie d’une main rageuse.

— J’ai une gazouze terrib’, souffle Sintès.

— Payes à boire !

Et vraiment, il a eu raison, Borso, de répondre ça. On n’est pas ici pour se plaindre. La manqua, depuis quand est-ce une partie de plaisir ? Il faut suer, se cacher, se battre, escalader des clôtures.

— Ahusse moi, après j’t'ahusse.

Il faut s’égratigner aux épines des taillis, se cogner aux branches basses, trébucher sur les éboulis… Mais aussi quelle impression de fraîcheur — comme un souffle de liberté — vous frappe au visage quand vous pénétrez dans les taillis. Quelle frénésie alors de courir, de grimper aux arbres, de crier, de vivre. Et quand on a découvert des lionces, qu’on s’en est bourré à crever, quelle splendide bataille on se fait, à coup de noyaux ! Ça siffle, ça blesse. Vive la manqua ! Quelle splendide bataille… — Attrape cui-Ià dans les dents ! Et quand on n’a plus de noyaux on prend des pierres, et c’est encore plus beau, et ça siffle mieux, et ça fait des bosses, ça casse des dents, viva, viva la manqua !…

El nos rires d’éclabousser la sérénité de la campagne et nos injures de claquer :

— Aïdess !

La rascasse de ta race !

Les morts de tes morts !

Le bras fait mal, la sueur, la terrible sueur pique. Borso quille son tablier, étale son torse où une petite croix bleue, sur le sein gauche, se dessine.

— Aïdess !

Et c’est la vraie guerre avec des appels homériques et des mouvements tournants.

 

Et vous le voyez Sintès, avec sa figure de fouine essayer de nous prendre à revers. Il rampe sur Borso, voyez-le, il rampe, il se dresse, il court. Un type comme Borso, ne pas voir ça ! Regardez bien. Sintès court, court…, et on le retrouve dans la boue, étalé.

— Ho Borso, la mort de tes os, lu fais pas des gambettes. Ho !

El Borso rit, rit largement.

— Le sousto i’me vient, crie-t-il.

Borso rit comme peut rire un fils de pêcheur à la poitrine large, velue et tatouée d’une petite croix bleue à la hauteur du sein gauche.

— Le sang i’ se mange, le Sintès…

Il n’en peut plus de rire, de rire et de se frapper les cuisses.

El puis assez d’amusements. On n’est pas encore arrivés au but. Assez de batailles. En route. On se met à courir.

Voilà la clairière enfoncée entre deux mamelons broussailleux où poussent à foison les hautes guimauves et les ronces. Le « ravin », C’est-à-dire le maquis de Borso. Le ravin, c’est quelque chose. Un tressaillement de bonheur angoissé vous prend au cœur.

Oualla ! dit Borso, gravement.

On y est, soit. Mais quelque chose est-il moins sûr que notre tranquillité? Sintès ne vient-il pas de vous prendre le bras, inquiet…

— Mira ! Souffle-t-il.

Et il désigne une mauresque fardée, obscène, de celles qui, quelquefois, ici, viennent passer leurs marchés avec les maquereaux du quartier. On la dérange, c’est sûr, on interrompt ses pourparlers. Et la voilà qui nous crie :

— Qu’est-ce que vous foutez ici les gosses ?…

Sintès ricane :

— Ho Fathma ! Si ton- père i’ te voirait…

Inn al dinn Babak ! Bande de salaouètches…

 

salaouètches

salaouètches

 

— Et ta sœur !

Borso est grave. Il attend. Il est chez lui ici, et qui l’en ferait sortir ?

Ce gitan, peut-être, ce grand diable de gitan qui vient de surgir derrière nous, avec des mains énormes, des yeux cagneux…

— Qu’est-ce qu’il dit le morpion ?

— Quoi je dis ? (Sintès crâne). Quoi je dis ?… La nature elle est à tout le monde…

Marche la route !

Atso ! Y alors ?

— T’as compris ?

— Aïdess ! A qui vous vous croyez de causer…

Une gifle le cingle. Et le voici qui se rapproche, le grand Borsogliano, son air des mauvais jours au coin de la lèvre et qui défie le voyou :

— T’i en veux ?

L’autre peut ricaner et prendre la fille à témoin :

— Regar’-moi le minot !…

Borso recule, se contracte. Il peut ricaner. Un coup de tête dans le ventre, voilà qui vous met rapidement un géant hors de combat, un coup de tête dans le ventre, un coup de pied ans les tibias…

— T’i en veux ?

Et là, sur la gauche, un autre gitan qui surgit, fuyant… On recule derrière un barrage de figuiers.

— Bande de fouraïnas ! Rugit le nouveau venu.

— Ramasse les blocs, commande Borso, et donn’ zy sa mère !

Et les pierres de siffler à nouveau, les injures de claquer.

— T’i as di fouraïna ? Lance Borso, et sa pierre louche un crâne, une jambe.

Pas de repos décidément. Sintès peut avoir soif. Il n’est pas question de ça.

— On les aura, dit Borso, tape cinq. Et du sang peut bien se mêler à notre sueur…

— Mata la Police !…

Les adversaires décampent, furtifs. Sintès est déjà loin.

— Camés, Ho Borso ! Il bondit.

La Poulice ! On se pique la fissa !

Quelle peur atroce vous prend aux jambes, vous lance à corps perdu dans les broussailles, vous livre aux pentes. La fatigue vous serre la gorge, elle vous pince les bronches… Courir, courir. La police c’est quelqu’un, la police. Et le vieux pêcheur napolitain et l’épicier maltais, et l’instituteur corse, c’est quelqu’un tous ces gens-là… Courir coudes serrés, sans souci des autres, dévaler, par le Chemin Fontaine-Bleue, la rue Collo, l’avenue Bois-la-Reine, le ‘ Chemin des Mandariniers courir jusqu’à la rue de Lyon, la rue large, encombrée, le port. Se séparer furtivement…

Chacun i’ se les met de son côté!

Courir comme si des hordes de gitans étaient sur vos talons avec leurs mains énormes, leurs yeux louches…

Ah ! Le souvenir de ces courses éperdues qui vous prend encore à la gorge comme une asphyxie…

****

Borso ? Le lendemain, il n’est pas à son banc. Et Sintès, furtif, de raconter qu’on l’a amené à son père. Qui, on ? Le garde champêtre, bien sûr.

Borso ne remettra plus les pieds à l’école.

Au môle, près du nouveau phare, douze ans après, j’ai rencontré le grand Borso. Un individu aux épaules énormes engoncées dans un tricot de marin, une casquette sur l’œil. Il se plante devant moi.

— Ça va ?

Il n’a pas changé. Cet œil têtu, triple pli au front, cette lèvre tombante. Mais ses rides se sont fait un lit plus profond dans cette peau brune. Il me tend une large main, comme celle de l’autre, du gitan.

— Ça va ?

— Ça va.

Alors ?

Et oualla…

Et puis il ne dit rien. Ses yeux se durcissent. Un souvenir douloureux doit tordre un peu plus celte lèvre tordue. Le souvenir de l’école, peut-être, et peut-être seulement celui de celte vexation que lui a imposé quand il avait douze ans, le garde-champêtre, devant les autres et devant son père, dans son maquis. Il balance ses gros poings.

La mort de ses morts, souffle-t-il, les dents serrées.

 

EDDEP.

Publié dans ARTS et LETTRES, MEMOIRE, PATAOUETE | Pas de Commentaire »

ALGER, rampe Valée, huit heures du matin. Louis LATAILLADE

Posté par lesamisdegg le 9 juin 2019

 

Une aube hésitante de février –1934- s’est levée sur la ville. Là-bas, au-delà de l’Amirauté, c’est un ciel allègre, un horizon marin dépouillé. Mais de lourdes nuées traînent sur la haute ville, mal contenues par le dôme de la Médersa et les bâtisses neuves dont la Casbah est bordée. On les devine gorgées d’eau comme une éponge. Leur suie contraste avec la blancheur des murailles, donnant à tout ce plâtre un éclat livide.  Et les yeux, d’instinct, laissent ce décor blafard pour chercher sur la mer des couleurs familières. C’est l’heure où le pas des ouvriers sonne plus clair sur le trottoir. Place du Lycée, les yaouleds crient l’Echo, la Dépêche et la Presse, la chéchia enfoncée jusqu’aux yeux et les pieds nus raidis de froid. Un tram grince,  et l’autobus bleu tendre s’élance vers le Frais-Vallon.

Sept heures. L’armée des balayeurs part à la conquête d’Alger. Voici les poubelles montées sur roues, chères au gouverneur Lutaud, piquées chacune d’un balai, superbe comme un étendard. Ce noir, qui pousse la sienne avec tant de dignité, on l’imagine, masque camus, torse musculeux, prosterné aux pieds d’un empereur romain ou debout dans l’arène des gladiateurs. A son bras, la plaque de cuivre du service vicinal devient un trophée.

Sept heures et demie. Mon ami Joseph boit sa première anisette.

Je prends alors la rue Sidi-Abderrahmane-el-Salhi, que plus communément on nomme escalier Marengo. A gauche, les murs du lycée; à droite, la grille du jardin. « Il est défendu, sous peine d’amende, de jouer au ballon dans cet escalier », annonce par deux fois un écriteau municipal. C’est pourquoi, sans doute, en attendant l’heure de la classe, ces gamins s’acharnent après une maigre pelote. Tout en haut des marches, un bec de gaz en forme de croix se découpe sur le ciel gris. Deux ouvriers, les mains aux poches, la casquette narquoise, grimpent à grandes enjambées. Trois filles en cheveux, qui descendent bras dessus, bras dessous, les frôlent au passage. Ils se retournent, elles rient, mais un coup de vent disperse leur rire et franchit la grille pour agiter toutes .les palmes du jardin. Les larges feuilles des bananiers ont ployé sous les averses nocturnes. Des débris de pots cassés s’enfoncent dans l’humus et, de toute cette végétation matinale, se dégage une odeur humide, une vapeur mouillée. On aurait presque le cœur serré si, là, parmi la verdure, n’éclataient point les taches dorées des oranges, des oranges rondes, menues, naïves, comme dans une miniature de Racim. Il semble qu’il suffirait de tendre la main pour les cueillir. Ne doit-il pas les regarder, comme les fruits d’un paradis si proche à la fois et si lointain, l’éternel meskine qui psalmodie sa complainte à la porte de la mosquée ? En face de lui, un taleb enturbanné, assis à la turque sur une mince natte, des lunettes d’acier sur un nez bourgeonnant, lit son Coran en dodelinant de la tête. A portée de la main, le simple attirail des écrivains publies : deux encriers, du papier et des plumes. Une lettre finie, il plonge dans sa lecture sacrée.

Rampe Valée, ce sont toujours des gosses qui trottent vers l’école, cartable sous le bras. Mais leurs cris agitent peu le carrefour, encore mal éveillé sous le ciel menaçant. Un Arabe traverse, tangue nonchalamment sur ses jambes maigres, et mord dans un large beignet, tout dégoulinant d’huile grasse et de miel. Le parfum du pissoir inondé encense les affiches du Bijou-Cinéma. Le long de la mosquée, des formes immuables, accroupies en tas, et qu’on retrouvera, des heures après, dans la même posture, au même endroit. Déjà, deux petites mendiantes haillonneuses se collent au passant, comme de mauvaises mouches, répétant avec obstination : « Don’ moi un sou… Don’ moi un sou… Don’ moi un sou !… » A la porte de la mosquée, un vieux regarde l’effigie du paquebot Madonna, qui vient de partir vers la Mecque, et reste là, figé dans son burnous et dans sa méditation. Le  dôme de la Médersa est rond comme une mamelle. Ici s’ouvrent les escaliers de la Casbah. Mais pourquoi ces marches achoppées, ravinées, visqueuses, où la pluie a creusé des trous pareils à des chancres, pourquoi les a.-t-on baptisées « Boulevard de Verdun » ? Ce n’est pas là le moindre mystère de la Casbah d’Alger. Des Sénégalais descendent prudemment, se gardant de déraper sur leurs grosses semelles douteuses. Une vieille monte, ses pieds lourds d’œdème à l’étroit dans les souliers tordus, se hisse ‘péniblement, ahane, rajuste son voile. Comme elle, je m’arrêterai à chaque plate-forme, et ce sera pour regarder Bab-el-Oued et la mer. Voici le Lycée à vol d’oiseau, avec ses terrasses pavées de rouge, l’avancée du quartier Nelson, et l’enseigne du Majestic, soleil candide hérissé de rayons, comme ceux que les enfants tracent sur leurs cahiers. Là-bas, des vagues se gonflent, courent vers les rochers de Saint-Eugène, brisent leur écume. L’horizon s’est gâté et des brumes blanchâtres gagnent Notre-Dame d’Afrique et les coteaux de la Bouzaréa.

 

ALGER 1934

ALGER 1934

 

Ici, les immeubles de la Croix-Rouge attendent l’heure des consultations habituelles. Des femmes sont là, par groupes, debout, assises sur les marchés, ou quelque pâle enfant accroché à leur dos. Quelles misères, sous ces haïks bien ajustés? Une fillette contemple ses pieds soigneusement teints de henné, mais dont le talon n’est qu’une plaie. Tout à l’heure, elle repartira, faisant claquer dans l’escalier ses socques de bois, avec un pansement bien propre. Et quelle rue, quelle tanière absorbera son doux visage un peu grave, ses cheveux bien séparés par deux raies perpendiculaires, sa petite tresse dans le dos, raide comme une momie, et son sarouel de velours rose ?

Tout là-haut, le campement des gitanes est silencieux, abandonné. On cherche la magnifique pouillerie en plein air, les jeux des gosses demi-nus, l’opulence échevelée des matrones, l’éclat des jurons espagnols. Peut-être, toute la tribu s’est-elle serrée frileusement sous cette tente, dont une étrange auto, jaune et noire, défend l’entrée. Mais devant l’école franco-arabe, c’est une bousculade de chéchias criardes autour de la plaque, de zinc du marchand de calentita.

Je laisserai la triste Prison Civile pour emprunter le chemin d’El-Kettar. Face aux terrains militaires, des badauds se sont attroupés, et je m’approche. C’est un manège en plein vent, une simple piste, où un sous-officier fait tourner un cheval au dressage. Chômeurs invétérés, vagabonds sans pain et sans gîte, que le refuge voisin a sans doute abrités cette nuit, ils sont tous là, mangeant des yeux, sans dire un mot, la belle bête, crinière volante, qui trotte, s’arrête, repart, soumise à la voix et au fouet. Je songe à l’instinct qui a immobilisé tous ces miséreux en extase devant ce cheval, devant le cheval, antique orgueil de leur race. Et soudain, une fanfare éclate; dissimulé derrière les eucalyptus, un orchestre militaire répète, arrachant à tous ses cuivres un air désolant de musique foraine, qui s’étire sous le ciel bas et m’emplit le cœur d’un sourd désespoir. Je chasse avec peine l’image d’une fête de village, en France, dans la boue. Mais des pigeons tournent dans le ciel, et le marteau du ciseleur arabe, devant le cimetière, frappe les stèles de marbre, blanc. Une passerelle franchit la brèche des fortifications, si légère qu’on l’imagine s’effondrant. Un homme passe, tenant deux chiens en laisse. Et comme j’ai suivi le mur du cimetière, Bab-el-Oued, tout d’un coup, a surgi sous mes yeux. Un fragile arc-en-ciel, né là-haut des casernes, de l’acropole du dey Hussein, perd vers la Cantera une arche impalpable. Comme je cherche à la saisir, parmi la masse des maisons, une pluie fine et froide se met à tomber, qui m’oblige à fuir. Mais je me retourne encore, et le faubourg, une dernière fois, me tend son visage, tout mêlé de larmes et de soleil.

Louis LATAILLADE.

 

Publié dans ARTS et LETTRES, LIEUX | Pas de Commentaire »

Jean BRUNE 1912-73 écrivain d’Algérie française

Posté par lesamisdegg le 5 mai 2019

Jean Brune Ain-Bessem (Algérie), 1912 Nouméa (Nlle Calédonie), 1973

Personnalité complexe et attachante, Jean Brune est un écrivain de grand talent. Ses prises de position en faveur de l’Algérie française lui ont fermé les portes de la notoriété.

Son père, administrateur en Algérie, occupe divers postes. A la mort de sa mère, Jean a dix- huit mois. Il est donc, en partie, élevé par sa grand-mère ainsi que son frère. A la retraite de son père, les enfants le rejoignent à Chéragas. Jean fait de fréquents séjours à Maillot chez un oncle administrateur. Il va aussi beaucoup en Kabylie, à Tala Rana, un hameau accroché aux flancs de Lalla Khadîdja, et c’est là que naît cet amour profond qu’il aura toujours pour la Kabylie.

En 1924, il sort de son univers familial et entre comme interne au lycée Ben Aknoun, jusqu’en troisième, puis il va au lycée Bugeaud où il sera condisciple de Camus. Il poursuit un entraînement sportif intensif et en gardera toute sa vie une allure trapue de lutteur. En 1930, l’année du bac, il se casse le poignet droit, se représente en septembre mais échoue à l’examen. Il renonce au bac et préfère s’éloigner. Il sera pion à l’E.P.S. de Boufarik mais en sera renvoyé pour avoir fait le mur avec des copains. Il part, alors, en 1932 pour le Maroc, chez un frère de sa mère. Là, il apprend l’arabe et fait ses débuts de journaliste à La Bougie de Fez. En 1933, il fait son service militaire aux Chasseurs d’Afrique, à Alger, au Champ de Manœuvres. Il mène ensuite une vie assez bohême, dessine beaucoup, en particulier lors de spectacles auxquels il participe et fait des portraits-seconde. Des amis lui font découvrir Maurras et l’Action Française et les livres de Jacques Bainville. Il se sentira alors royaliste.

C’est avec le 5ème Chasseurs d’Afrique qu’il participera en 1944 au débarquement en Provence, sous le commandement du général Touzet du Vigier ainsi qu’aux combats de la 1ère D.B. Il publiera un livre de croquis remarquables sur cette période. A son retour à Alger, il fait ses véritables débuts de journaliste, et de technicien de l’imprimerie, tout en continuant à dessiner et à peindre.

Il commence par le Journal d’Alger puis, en 1948, il entre à la Dépêche Quotidienne d’Alger où il fait les pages régionales puis écrit les éditoriaux et mène de grands reportages. En 1958, il y ajoute des « billets » à Radio­Alger. Ayant exprimé trop haut et trop fort son opinion de défenseur de l’Algérie Française, il est expatrié d’Alger en 1961. C’est l’époque où commencent les rendez-vous, à travers l’Europe, avec les « copains d’exil ». Une errance qui le mène d’Italie en Suisse, en Belgique, en Espagne, au Portugal. Il écrit beaucoup pour défendre ses opinions. Cette haine qui ressemble à l’amour (1961) est son premier roman important qui analyse avec talent la complexité de cette époque. Il collabore à Esprit Public, Aspects de la France, Valeurs Actuelles, Spectacle du Monde, tout en continuant à publier des ouvrages défendant les valeurs auxquelles il croit. Il fait des reportages dans une Asie qui le fascine mais se brouille avec son éditeur. Quand il est en France, il se plie difficilement à cette vie métropolitaine. Il part pour la Nouvelle-Calédonie en 1969 et prend la direction du Journal Calédonien. Il revient en France pour un bref passage à Besançon comme directeur de journal mais ne supporte décidément pas cette vie et repart à Nouméa en 1971. Il est rédacteur en chef de la France Australe, puis de Nouméa-Soir.

Il entretient une importante correspondance avec ses amis auxquels il reste très fidèle. Sa vie sentimentale qui avait été assez tumultueuse, semble avoir trouvé un équilibre, une sorte de paix et même de bonheur. Malheureusement, la maladie qui va l’emporter ne fait qu’empirer et il souffre beaucoup, en particulier de la gorge. Il meurt assez brutalement en 1973 et sera enterré à Nouméa.

Voici, en forme d’épitaphe, une phrase tirée d’un de ses livres: « nous cherchons désespérément où nous irons retrouver comme un reflet des paysages d’Afrique qu’ont bercé les premiers émerveillements de notre enfance. »

La personnalité de Jean Brune était très complexe et Francine Dessaigne qui lui a consacré une excellente biographie a bien souligné la difficulté qu’il y avait à cerner le personnage. A la fois plein de vie et profondément mélancolique, sinon même pessimiste, Jean Brune n’est jamais si bien lui- même que dans ses livres. Malheureusement son talent n’a pas vraiment été reconnu par le milieu littéraire, occulté par la franchise de ses opinions qui n’étaient pas dans la ligne du moment. Un universitaire allemand Wolf Abbès a découvert son talent et, grâce aux archives d’un fidèle ami de Jean Brune, le commandant Sapin Lignère a décidé de publier l’intégralité de son œuvre dans sa maison d’édition, Atlantis. Ce qui nous vaut de découvrir des reportages et des textes inédits de théâtre non publiés, La guerre de Troie commence demain et les Mutins.

Jeanine de la Hogue

 

Jean BRUNE 1972

Jean BRUNE 1972

 

 

BIBLIOGRAPHIE : * Francine Dessaigne : Jean Brune Français d’Algérie, éditions Albatros, 1983.

* Jean Brune et Albert Camus. Wolf Abbès, Atlantis.

SES ŒUVRES :

* Cette haine qui ressemble à l’amour. Table Ronde, 1961, Atlantis.

* Journal d’exil. Table Ronde, 1963. Atlantis.

* La révolte. Robert Laffont, 1965. Atlantis.

* Interdit aux chiens et aux Français. Table Ronde, 1966.

* La guerre de Troie commence demain. Atlantis.

* Les Mutins. Atlantis.

* Algérie 1955. La bataille de la peur. Atlantis.

* Les aventures prodigieuses de Georges Untel. Atlantis.

* Lettre à un maudit. Appel à la réconciliation. Atlantis.

 

Publié dans ARTS et LETTRES, MEMOIRE | Pas de Commentaire »

Geneviève BAÏLAC 1922 2019 -in memoriam – La famille Hernandez

Posté par lesamisdegg le 7 avril 2019

La Famille Hernandez est une pièce de théâtre sur le thème de la vie des Pieds-Noirs dans l’Algérie française de la fin des années 50, créée par Geneviève Baïlac le 17 septembre 1957 au Théâtre Charles de Rochefort à Paris, avec la troupe du CRAD (Centre régional d’Art dramatique) d’Alger.

Geneviève Baïlac 1957

Geneviève Baïlac 1957

 

Dans cette pièce jouent plusieurs comédiens qui deviendront rapidement célèbres : Robert Castel, Lucette Sahuquet, Marthe Villalonga.

Pendant plusieurs années, Geneviève Baïlac avait vainement essayé d’écrire une pièce de théâtre faisant vivre sur scène la cohabitation des diverses communautés pittoresques caractéristiques de l’Algérie des années 1950. Ses essais ne la satisfaisaient pas, mais elle avait en tête les idées générales de sa pièce. Devant l’exubérance créative de ses amis, Geneviève Baïlac eut l’idée de leur proposer de jouer la comédie tous ensemble en s’exprimant avec spontanéité autour de ces idées générales. La pièce se construisit ainsi en s’appuyant sur la spontanéité des comédiens.

Elle permit à la métropole de découvrir le folklore et les expressions typiques des Pieds-Noirs ; elle connut un grand succès qui se poursuivra par l’adaptation cinématographique de 1965.

 

 

 

la famille hernandez

la famille hernandez

Clément Bairam : le père Hernandez

Alice Fabri : la mère Hernandez

Lucette Sahuquet : Carmen Hernandez

Anne Berger : Rosette Hernandez

Alain Castiglia : Paulo

Robert Castel : Robert

Marthe Villalonga : Mme Sintés

 

 

Publié dans ACTUALITE, ARTS et LETTRES, PATAOUETE | 5 Commentaires »

OREILLETTES

Posté par lesamisdegg le 4 mars 2019

Les OREILLETTES de l’aouéla pour carnaval

Pour le « mardi gras », avant le « mercredi des cendres », avant la période du carême, l’aouéla Emilia cuisinait des OREILLETTES –orejas de carnaval- à déguster en famille, à partager avec le voisinage et les connaissances.

-800 gr de farine – 2 œufs -1 petit verre d’anisette – 100 gr de beurre – 1 verre de lait

- sel et sucre en poudre

L’aouéla se mélangeait, bien bien, le beurre et le lait avant d’ajouter les œufs, le sel et l’anisette.

Poc à petit elle introduisait la farine pour en faire une masse qu’elle travaillait  longtemps.

Cette pate bien étalée était livrée à nos mains enfantines qui avaient le privilège de la découper en losanges.

Ces derniers étaient frits dans une huile bien chaude avant d’être égouttés puis saupoudrés d’une abondante pluie de sucre en poudre.

Pépico de Saintugène

OREILLETTES -orejas de carnaval-

OREILLETTES -orejas de carnaval-

 

Publié dans ACTUALITE, ARTS et LETTRES, cuisine, MEMOIRE, PATAOUETE | Pas de Commentaire »

Noël à Ghardaïa

Posté par lesamisdegg le 25 décembre 2018

Après le terrible été de 1931, tous ses moutons morts les uns après les autres, l’unique puits de son jardin tari, ses palmiers comme pétrifiés par l’haleine embrasée des vents du sud, Bagdadi décida d’abandonner pour toujours son village natal, ce Metlili des Chaambas perdu dans un coin du Sahara comme une rose des sables que le temps ronge lentement. Il irait vers la grande ville, la capitale du M’Zab, Ghardaïa, la populeuse, la commerçante, la joyeuse qui dresse vers le ciel au-dessus de l’immense ruche des maisons de granit son minaret quadrangulaire, Ici un phare au milieu des étendues mûries du Désert.

Il travaillerait, il se louerait comme jardinier aux riches marchands gras et vêtus de laine pure qui dans la pierre et la cendre ont su, à force de patience et de labeur faire pousser les jardins fabuleux aux cent mille palmiers. Ou encore, il apprendrait un métier. Et puis, il ferait du commerce. Qui sait, peut-être un jour pourrait-il acquérir un magasin où il vendrait des épices, des étoffes, des lapis. Il fallait fuir, abandonner son jardin, sa maison qui s’émiettait au vent comme un gâteau trop sec. Et un matin, un malin froid d’hiver avant même que le soleil n’ait colorié de rose et de lilas les immensités mornes,… ils partirent.

et ils partirent

et ils partirent

 

Sa jeune femme Meriem, à califourchon sur le maigre âne gris rayé de noir, ouvrait la marche. Le chameau pelé portant les bardes et deux sacs de dattes, toute la récolte de l’année, suivait talonné de près par Bagdadi, pieds nus sur les gros cailloux de la piste. Les trente-sept kilomètres qui séparent Metlili de Ghardaïa furent un calvaire abominable pour la pauvre Meriem qui ne cessait de gémir et de pleurer. Quelle folie que ce dur voyage. Jamais elle n’arriverait au bout. Mais Bagdadi n’avait pas voulu renoncer à son projet, ni même le remettre. Aussi, quand au milieu de l’après-midi la caravane arriva devant la ville qu’on nomme Beni-Isguen, lu sainte, la blanche, la pure, Bagdadi, à la prière de Meriem, livide sous ses voiles et en proie à d’atroces douleurs, décida de s’y arrêter. Et ils entrèrent par la porte de la ville. Les rues étaient propres et silencieuses.

Des mozabites à longue barbe frisée passaient longeant les murs, comme des fantômes, d’une main retenant les lourdes draperies dont ils étaient velus et de l’autre au bout d’une lanière de cuir noir, la longue clef en fer de leur maison. Tous jetaient sur l’étrange cortège des regards courroucés. Bagdadi comptait vendre tout de suite ses dattes el même… qui sait… son chameau. Mais sur la petite place triangulaire le marché finissait. Des nomades rechargeaient sur leurs bêtes les marchandises qu’ils n’avaient pas vendues, un étameur juif aussi noir que ses chaudrons se hâtait de partir. Seuls les mozabites, aux gestes mesurés, se levaient lentement des bancs de pierre et continuaient à deviser avant de regagner leurs logis. Bagdadi à la stupeur des passants, avait poussé sa caravane jusqu’auprès du puits autour duquel s’assemblent les marchands et les notables. Mais le cavalier du caïd l’interpella bruyamment : « Que viens-tu faire ici, à celle heure, chien ? Ne sais-lu pas que tous les étrangers doivent repasser la porte de la ville avant la fin du jour. Allons, demi-tour… N’as-tu pas honte de venir ici, au milieu de nous, accompagné d’une femme ? »

Baissant le Iront sous l’outrage ils sortirent du marché. Passée lu porte de la ville, gardée à celle heure par des vieillards vigilants qui n’attendaient que la fin du jour pour la barricader, Bagdadi, Meriem, sur son une, et le chameau se retrouvèrent sous les murs de Beni-isguen où des nomades s’installaient pour y passer la nuit. Mais gêné par les regards inquisiteurs des arabes, Bagdadi décida de poursuivre sa route vers Ghardaïa. A droite de la route, perchée sur la colline, la petite ville de Mélika rougeoyait aux derniers rayons du soleil. Buis après avoir laissé derrière elle la poste, bloc blanc sans grâce et l’hôtel du Sud aux murs ocrés, la caravane arriva enfin au terme du voyage.

Hélas tous les fondouks étaient pleins. C’était veille de marché et l’étroite rue principale qui conduit à la grande place était envahie par la populace. Des mozabites se bissant sur leurs ânes, des chameliers poussant leurs bêtes affolées, des juifs en calotte rouge, des mendiants aveugles, encombraient le chemin. Bagdadi eut bien de la peine à faire déboucher la caravane sur la place entourée de maisons à arcades et que domine la ville et son minaret rouge à cette heure comme un tison dans le ciel décoloré du soir. Si les fondouks étaient pleins, il n’était pas plus facile de s’installer au milieu de la place. Bagdadi avançait péniblement au milieu de celle foule, quand tout à coup deux personnages de blanc vêtus, immaculés au milieu de celle pouillerie, l’arrêtèrent avec de grands gestes. L’un d’eux, le visage pale encadré d’une barbe noire et tenant dans ses mains une canne d’ébène à manche d’argent levait les bras au ciel cl se mit à invectiver Bagdadi : » Comment, o toi étranger, oses-tu venir ici camper pour la nuit avec une femme I Allons dehors, hors la ville si tu ne veux pas goûter de la prison ! Et surgissant derrière lui le cavalier du caïd les poussa brutalement hors du marché.

Après les feux du couchant, la cendre du soir avait étendu sur les murs et la terre son manteau sombre et Bagdadi se trouva avec Meriem sur un chemin qui sortait de la ville. A droite un grand mur blanc percé d’une porte surmontée d’une petite croix de pierre blanche. Nulle animation en ce lieu. Au loin dans la nuit se dessinait à peine la tache sombre de l’oasis el, éparses dans le bled, des tentes noires de nomades d’où sortaient des aboiements lointains. N’en pouvant plus el voyant l’endroit désert, Bagdadi cédant aux prières de Meriem, décida de ne pas aller plus loin. Le clair de lune bleuissait déjà le grand mur blanc. Bagdadi descendit Meriem de son âne, plus morte que vivante ; il déchargea son chameau, entrava l’âne cl près du mur, avec quatre petits piquets, eût tôt fait de tendre au-dessus de Meriem allongea sur le sol, une modeste tente. La nuit était sereine, au ciel d’innombrables étoiles s’allumaient. Nul bruit alentour. Bagdadi songea qu’ils seraient tous bien ici et il s’allongea à son tour. De temps en temps Meriem poussait de longues plaintes. Après avoir épuisé sa provision de tabac, Bagdadi vaincu par la fatigue s’assoupit enfin.

Mais ce n’était pas le repos. C’était comme un songe qui prolongeait son dur voyage. Le départ matinal de son village qu’il ne reverrait peut-être plus, les pierres du chemin, les plaintes de Meriem, les cris des mozabites le chassant de Beni-lsguen puis du marché de Ghardaïa, tout repassait inconsciemment dans sa mémoire. El tout alentour, le grand silence de la nuit… le grand silence… El pourtant de temps en temps, à ses oreilles bourdonnantes de lièvre et de fatigue, entre deux aboiements lointains, arrivaient des ondes de musique… Oui, des musiques bizarres, des tambourins battus sur une cadence inconnue et… des chants… Pourtant le café où dansent les Ouleds-Naïls était bien loin, à l’entrée de la ville. Ils les avaient bien aperçues tout à l’heure debout au seuil de leurs portes, parées et maquillées comme des idoles barbares. Mais par respect pour Meriem il avait vite tourné la tête… Et puis dans son rêve il se rendait bien compte que ces chants et ces musiques ne rendaient pas le même son frénétique que ceux entendus là-bas à la fin du jour.

Meriem de temps en temps le lirait de son sommeil : « Tue-moi… Tue-moi… Je souffre trop ».

Les yeux fixés aux étoiles Bagdadi se demandait d’où venait par bouffées cette musique qui accompagnait d’une façon si mystérieuse les plaintes de sa Meriem. La lune glaçait de bleu les roches, les maisons blanches de l’oasis. Soudain un grand cri, un cri de bête qu’on égorge, ou plutôt oui… un cri de femme qu’on assassine déchira le silence. Alors derrière le mur blanc, des lumières s’allumèrent, la petite porte surmontée d’une croix blanche s’ouvrit brusquement et dans l’encadrement parurent d’abord, encore revêtu de ses ornements d’or, mitre et la crosse en main. Monseigneur l’Evêque du Sahara qui venait de célébrer la messe de minuit et derrière lui, en grand uniforme, Monsieur le Capitaine Chef d’Annexe dirigeant vers la nuit le faisceau de lumière d’une grosse lampe électrique, et derrière eux des fidèles affolés par le cri. Dans le cercle de lumière dirigée contre lui, un jeune arabe s’était dressé, connue un ressort, la main droite au front dans un salut militaire impeccable, el à ses pieds, se soutenant mal sur un bras, une jeune femme attirait contre elle un petit négrillon vagissant. Monseigneur, souriant dans sa barbe grise cl bénissant l’étrange groupe, se retourna vers les fidèles sortis en hâte de la chapelle des Pères blancs : « Qu’on n’inquiète pas ces pauvres gens, nous les garderons avec nous. Nous leur assurerons le gîte et la subsistance contre d’honnêtes travaux. Quant au nouveau-né nous l’élèverons et nous l’appellerons Noël en souvenir de celle nuit bénie ».

 

l' Eveque du Sahara

 

Maurice BOUVIOLLE Ghardaïa Décembre 1931.

Publié dans ACTUALITE, ARTS et LETTRES, LIEUX | Pas de Commentaire »

Alger Casbah 1959

Posté par lesamisdegg le 18 décembre 2018

Choses vues dans la cabah-II- Expédition rue du Diable et aux trémies de la rue des Zouaves

      M. Moussa, qui doit me guider dans ma randonnée à travers la Casbah, est exact au rendez-vous. M. Moussa est fonctionnaire; il contrôle à longueur de journée le travail des âniers dans la haute ville depuis trente ans. C’est dire qu’il a vu défiler toute une génération d’âniers et d’innombrables petits ânes au cours de sa carrière.

Je fus jadis, en compagnie de mon camarade le grand peintre Jean Launois, un familier de la Casbah. Nous la parcourions en tous sens durant les années heureuses, et nous y comptions de solides amitiés : Postillon, le commissaire borgne des dames de petite vertu de l’endroit; José, mon vieil ami gitan; Jean le Maltais, qui tenait une cave au comptoir de laquelle se présentait chaque jour un énorme bourricot, équipé de ses chouarris.Cet âne avait été gratifié, un matin, par un des clients de la cave, d’un morceau de sucre. Il s’en était régalé et depuis, chaque jour, il faisait irruption dans l’établissement de Jean pour réclamer sa ration. Deux autres ânes faisant équipe avec lui l’attendaient patiemment au bas de la rue. Ce manège avait duré cinq ans, ce qui représente un nombre respectable de morceaux de sucre…

 

l'asnier ouargli  , chiari et bourriquot

l’asnier ouargli , chouari et bourriquot

 

M. Moussa se souvenait fort bien de cette histoire. A son tour, il évoqua l’aventure de « Il est fort », un bourricot qu’on avait surnommé ainsi à cause de sa prodigieuse vitalité. Celui-là ne se contentait pas d’un simple carré de sucre : il exigeait du pinard ! Cette déplorable habitude lui était venue du jour où, descendant la rue de la Casbah, il avait eu la fantaisie de tremper ses babines dans la cuvette aux trois quarts pleine de vin où « Messaoud », le mouton-fétiche de « La cave des amis » (un autre phénomène), était accoutumé à venir se désaltérer. Cette cuvette, destinée à recueillir les gouttes s’écoulant du robinet de bois d’un tonneau mis en perce pour la vente de vin au détail, se trouvait toujours à même le sol, à l’entrée de la boutique. Tout le quartier en avait bien ri, mais « Il est fort » avait vu son surnom troqué contre celui de « kilo ». Ce dont il se moquait éperdument, les ânes ne comprenant rien au pataouette. Cependant, de telles facéties ne sont point en honneur chez les ânes du dépôt Nord. Il s’y rencontre encore quelques loustics, mais qui se contentent de fouiller de leur museau les chouarris de leurs coéquipiers pour y cueillir quelque croûton de pain ou quelque reste de macaronis. Ce qui est anodin…

La plupart des âniers sont originaires d’Ourgla, l’oasis des ânes. Les Ouarglis montent à dos d’âne très jeunes, et s’ils apprécient les qualités de ces animaux, ils en connaissent fort bien les défauts. Et les ânes le savent bien qui ne se font pas prier pour obéir docilement aux injonctions gutturales de leurs maîtres. Pour un bourricot, « Harrré…hi » signifie : avance ; « Ohhôôô » signifie arrête ! Encore faut-il savoir lancer ses commandements avec énergie et avec l’intonation désirable sans quoi, ouallou ! L’âne n’en fait qu’à sa guise ! M. Moussa, lui, est né plus au Nord. Il est originaire de Ghardaïa, pays où les gens se consacrent traditionnellement au négoce. Il a choisi d’être fonctionnaire. C’est un sage…

Après une rapide prise de contact, dans la haute Casbah, avec le chef d’îlot qui abrite ses services dans une minuscule pièce dotée d’une table et d’un téléphone qui le tient en liaison constante avec le dépôt, nous partons à la recherche d’une des équipes assurant le nettoiement de la Casbah. La centaine d’ânes valides qui constitue l’effectif actif du dépôt y est répartie par équipes de trois.     Chaque équipe a la charge de six rues dont elle connaît admirablement la topographie, le même secteur étant affecté une fois pour toutes à la même équipe. Nous choisîmes pour la circonstance un secteur au relief mouvementé : celui de la rue du Diable, qui porte bien son nom. Lorsqu’on en gravit les marches, tout en haut, on aperçoit pourtant, à la sortie du tunnel qui la couvre entièrement, un petit coin de ciel bleu. Mais lorsqu’on en dégringole les marches, il fait sombre, on risque à chaque instant de se rompre le col et cette « descente aux enfers » ne manque pas d’être impressionnante. Au moment où nous y arrivons, un petit âne s’apprête à tenter l’escalade. L’air goguenard -je me trompe peut-être en prêtant aux ânes des sentiments qu’ils n’ont jamais eus- ses deux compagnons d’équipe se sont effacés pour le laisser partir seul à l’assaut de la rue du Diable. Il en est ainsi chaque fois qu’une impasse débouche -tel un affluent- sur la ruelle principale. Un seul âne suivi de l’ânier pénètre dans l’impasse, tandis que ses co-équipiers attendent patiemment, dans la rue, son retour pour éviter d’irrémédiables embouteillages. Un énergique « Harrré…hi » ponctué d’un coup de baguette fait comprendre à notre bourriquet que le temps des tergiversations est passé, et c’est poussé par son ânier qu’il se décide enfin à gravir les premières marches. Mais les chouarris obstruent le passage et une vieille Mauresque qui descend ne doit son salut qu’à la rapidité avec laquelle elle s’est plaquée contre la muraille. Suit un concert de protestations indignées qui ne troublent en rien l’ânier et son âne grimpant obstinément la ruelle. Seul, maintenant, le bruit des poubelles vides heurtant le sol parvient jusqu’à nous, et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’apparaîtront deux points brillants trouant l’obscurité. Ce sont les yeux de l’âne qui redescend en assurant posément ses pattes sur chaque marche pour ne pas être entraîné par le poids des chouarris pleins à ras-bord. De son côté, pour faciliter la manœuvre, l’ânier remplit l’office de frein. Il retient de toute sa force le bourricot par la queue… Il en ira ainsi chaque jour où les mêmes scènes se renouvelleront dans chaque ruelle de la Casbah.

 

rue du diablerampe des zouaves

rampe des zouaves

 

Puis, les chouarris remplis-ce qui représente un poids de 80 kilos environ par bourricot-, les équipes s’achemineront à petits pas vers la trémie de la rampe des Zouaves où s’effectue la collecte des ordures. Le spectacle y est assez divertissant. Des files d’ânes font la chaîne devant la plate-forme de la trémie, avant de déverser le contenu des chouarris dans l’orifice du tuyau aboutissant aux camions de maraîchers stationnés en contre-bas. En attendant de se présenter à reculons, sans qu’on les en prie, devant la trémie, les petits ânes goûtent des instants de repos qu’ils mettent à profit pour se régaler de quelque tranche de pastèque piquée dans le chargement du voisin.

Quant aux âniers, ils profitent de cette détente pour plaisanter : « Ya Hamou! Combien as-tu récolté de petites cuillers ce matin, dans ton sac? «  (Les âniers portent, suspendu à la ceinture, un petit sac destiné à recevoir tous les objets hétéroclites égarés dans les poubelles par les ménagères distraites.). Hamou de répondre en découvrant ses dents blanches : « Toutes celles que tu n’as pas ramassées en faisant ta tournée, ya H’amar, car toi, tu dormais debout, ce matin.  Ce qui, d’après les dires d’un troisième larron, n’avait absolument pas d’importance, car dans le monde des âniers on sait bien que les ânes sont capables de se diriger seuls, et même de guider leur maître. J’avais l’occasion, le soir même, de vérifier l’authenticité de cette boutade en assistant à la rentrée des ânes.       Une fois débarrassées de leurs chouarris, les bêtes se dirigeaient seules, en effet, dans les écuries, vers leurs places respectives où les attendait dans leur mangeoire une abondante ration de paille fraîche et d’avoine, récompense bien méritée de leurs bons et loyaux services.

Charles Brouty  (textes et dessins de l’auteur 1959) 

Publié dans ARTS et LETTRES, HISTOIRE, LIEUX, MEMOIRE, PATAOUETE | Pas de Commentaire »

Angèle Maraval-Berthoin 1875-1961 femme de cœur et de lettres

Posté par lesamisdegg le 15 décembre 2018

Angèle Maraval-Berthoin a raconté dans « Le Drac » l’histoire de son père, Jean, Louis, Joseph Berthoin, parti tout jeune de Grenoble, son pays natal, pour Marseille où, au sein des usines Bérard, il s’était élevé de simple ouvrier à associé. Puis, enrôlé volontaire dans l’Armée d’Afrique, il devint armateur, exportateur, colon. Le général de Montauban, commandant la division d’Oran disait : « Où passe Berthoin, passent le courage, l’intelligence et la bonté. » Ce sont bien ces hautes qualités qu’il avait transmises à sa fille. Il est vrai que son épouse n’en était pas dépourvue : Célina était la dernière des six enfants des Labuxière-Lasniers, et la plus artiste, élève pour le chant et le piano d’Emile Prudent et du célèbre Marmontel . Amédée et Arthur Labuxière étaient amis d’enfance des fils du Roi Louis-Philippe et leurs camarades de collège. Ils étaient les enfants de Pierre-Théodore Labuxière, directeur des messageries royales de France et de Minnie Lasniers de Lachaise. De cette famille de seigneurs de la Creuze, le plus connu est Philippe, procureur du Roi à Argelès et qui fut nommé par Henri IV, seigneur des Barres. Par tradition, les Lasniers de Lachaise, tous des intellectuels, devenaient Maîtres de pension lorsque des revers de fortune les obligeaient à travailler. C’est ainsi que toute la famille des Labuxière de Lachaise vint s’installer à Oran, où les deux fils étaient enrôlés dans l’armée et les quatre jeunes filles, aidées de leur mère et de leur tante Adélaïde de Lasniers, filleule de Madame Adélaïde de France, sœur du Roi, fondèrent la première institution de jeunes filles. Cette institution dura jusqu’au mariage des quatre jeunes filles. C’est donc d’un hardi pionnier et d’une noble dame qu’est issue Angèle Maraval-Berthoin.

 

1915

1915

 

Elle a mis son cœur et son esprit d’organisation au service des plus pauvres tant à la Croix-Rouge qu’à la Goutte de Lait et son talent d’artiste au service de cette Algérie qu’elle aimait de toute son âme, cette Algérie qu’elle a su écouter et traduire. A une époque, où bien rares étaient les voyageurs qui osaient se rendre dans le grand sud, elle a séjourné par trois fois à Tamanrasset. Elle disait : » J’ai pu pénétrer plus avant dans l’âme de ce Hoggar fier et distant qui barricade la porte de sa demeure, comme celle du coffre de sa pensée et de tous ses autres coffres, par une serrure à trois clefs. J’ai écouté les vieilles marnas fredonner leurs berceuses à leurs tout petits enfants, et les jeunes vierges, les jeunes femmes échanger leurs confidences avec le jour, avec la nuit. Elle a écouté la parole de l’Aménokal Moussa-Ag-Amastan et celle de Dassine, la douce, la belle, la forte, celle qui fut l’amie confiante du Père Charles de Foucauld qui lui avait dit : » Je crois que notre pensée, passée par tes chants à toi, serait écoutée… » Et elle a porté la parole du Hoggar vers les rives frelatées de la Seine où ces contes, ses légendes, sont apparus comme une source d’eau fraîche. Ce furent  » Les Clefs du Hoggar «,  » Le chapelet des vingt-et-une Koubas  »  » Les sultanes du jour et de nuit «,  » Les voix du Hoggar «. L’Académie Française couronna cette œuvre éditée chez Fasquelle.

Amie des arts, Madame Maraval-Berthoin avait fondé une association, les 4 A : Association Amicale des Artistes Africains, qui, par ses prix, récompensait chaque année romanciers et poètes, peintres et sculpteurs et qu’elle dotait généreusement. Voici ce qu’écrivait Paul Reboux, à qui les Allemands avaient proposé de reprendre la direction de  » Paris Soir  » sous leur contrôle. Il préféra mettre entre eux et lui la Méditerranée et, coupé de la métropole en 42 par l’arrivée des américains à Oran, il y séjourna quatre ans : » C’est pendant ces quatre années que j’ai pu juger combien la Ville d’Oran, où je m’étais fixé, devait de gratitude à Madame Maraval-Berthoin, tant pour son activité artistique et littéraire que pour son sens admirable des organisations sociales. (…) De son salon, elle avait fait un centre littéraire et artistique digne des grandes dames du XVIIIe siècle et des salons qui, à la Belle époque, groupaient à Paris les écrivains et les artistes en des réunions où brillaient perpétuellement les étincelles de l’esprit français. «

Des trois fils, seul survivra Théo, qui deviendra médecin, épousera Germaine Sendrars et aura un fils Henri et une fille Hélène.

Angèle Maraval-Berthoin, qui s’exprimait alors en tous sens : peinture, musique et poésie, ne tarda pas à conquérir Paris en ce qu’il avait de meilleur. Le vieux Charles Lecoq, le père de  » La Fille Angot «, mit ses vers en musique, François Coppée, se souvenant qu’il dut son renom à un acte en vers créé par Agar et Sarah Bernhard, fit bon accueil à celui qu’elle apportait : « Rêve d’un soir » qui fut monté par Irénée Mauget au Pré Catelan, en ce fameux théâtre des fleurs de l’Impératrice Eugénie, avec Andrée Pascal, la créatrice des  » Bouffons  » dans le principal rôle. Adolphe Brisson, dans  » Les Annales «, reproduisait ses premiers vers illustrés par Suréda et consacrait une grande place dans son feuilleton du  » Temps  » à ce frais dialogue. Franc-Nohain, dans  » L’Echo de Paris  » saluait ses  » Poèmes Algériens «  et ses  » Terres de Lumière  » et Gaston Deschamps, dans  » Les Débats «, disait très longuement sa sympathie à la débutante. En résumé, ce fut un salut unanimement élogieux de la grande presse parisienne à celle qui allait, pour nous, faire tomber le voile du Hoggar magique et mystérieux.

Madame Maraval-Berthoin était très coquette. Elle cachait avec soin sa date de naissance en 1875.Toujours vêtue de noir, très élégante, avec des chapeaux à voilette ravissants, elle gardait grande allure à un âge avancé. A Oran, elle était une  » Institution  ». Pourtant, lorsqu’elle fit une mauvaise chute en 1956 et se cassa le col du fémur, l’Algérie était la proie aux flammes du terrorisme FLN et son monde, notre monde, chancelait sans que nous nous en rendions bien compte. C’est à cette époque que je fus le plus près d’elle. Je lui faisais la lecture et l’écoutais parler littérature et poésie. Elle aimait à rappeler qu’elle fut la première femme à survoler le Sahara en avion.

Elle me parlait aussi de son amitié pour ma grand-mère et confirmait ce que celle-ci m’avait raconté : Alors qu’elles étaient toutes deux très jeunes, paraissait à Oran une feuille hebdomadaire satirique : « Le Charivari Oranais et Algérien ». Son rédacteur directeur, Zimmermann y déversait l’esprit montmartrois. Il avait une fille devenue Madame Lerebourg, dont l’époux était préfet. Ces trois espiègles racontaient dans ses colonnes les potins de la ville sous le nom de « La Tia Bolbassa  » et chacun s’étonnait de cette mystérieuse personne au courant de toutes les petites intrigues… Ma mère, Yvonne Herelle, succéda à Madame Maraval à la tête de la Croix Rouge d’Oran alors que le Docteur Malméjac prenait la direction de la Croix-Rouge pour le département. C’était une lourde charge dans cette époque troublée. Ma mère avait été longtemps la vice-présidente de Madame Maraval à la Croix-Rouge et à la Goutte de lait. Elle disait de maman : » C’est mon plus fidèle lieutenant !  » C’était beaucoup car elle n’était guère prodigue de compliments, quoique d’une parfaite courtoisie.

En dépit de sa volonté farouche, elle ne put reprendre une vie active. Les « événements » la bouleversaient. Se rendre à Sainte-Eugénie devenait hasardeux : on frôlait les quartiers de la Ville Nouvelle où les enlèvements, les assassinats étaient fréquents. Seul le téléphone nous reliait à elle mais sa voix n’était plus qu’un souffle. La providence miséricordieuse a permis qu’elle parte en janvier 1961 et, ainsi, ne connaisse pas l’exode du printemps et de l’été 1962 qui emportait avec 132 ans d’histoire, le beau rêve d’un pays de cultures conjuguées.

Pourtant, la belle histoire ne s’arrête pas là. En 1999, la fille d’Henri et Jacqueline Maraval a soigné une jeune musulmane à l’hôpital de Nanterre. A la vue de l’ordonnance, celle-ci lui dit qu’elle portait le nom de l’endroit où vivaient ses parents à Oran : Maraval ! Ce n’était pas comme on pouvait le penser au quartier Maraval, mais bien à Sainte-Eugénie. La mère de cette jeune femme, lui expliquait alors qu’ils avaient protégé Sainte-Eugénie du pillage. Ils y habitaient et l’entretenaient, mais surtout, en souvenir de tout le bien fait par madame Maraval-Berthoin, ils s’efforçaient de donner à plus malheureux qu’eux des vêtements et du lait. Ainsi, quarante ans après sa mort, Angèle Maraval-Berthoin continue de rayonner et son œuvre sociale se perpétue tandis que son œuvre littéraire murmure à l’oreille les mots des sultanes du jour et de la nuit.

Geneviève de Ternant 05 2000

PARMI SES ŒUVRES:

Editions Fasquelle : Les Clefs du Hoggar Dassine, sultane du Hoggar – Le Drac -

Alphonse Lemerre : Poèmes algériens – Terres de lumière

Albin Michel : Miguel – Cœurs rouges (couronné par l’Académie Française)

Piazza: Légende de Lalla Marnia -Le chapelet des vingt-et-une Koubas – Chants du Hoggar (couronné par l’Académie Française) +La sultane rose -Les voix du Hoggar -

Publié dans ARTS et LETTRES, MEMOIRE | Pas de Commentaire »

ALGER : la vie des petits ânes du service municipal du nettoiement

Posté par lesamisdegg le 14 décembre 2018

Visite du « dépôt Nord »

Au pied de la colline où s’étayent les innombrables petites tombes blanches du cimetière d’El-Kettar, une vaste bâtisse longe la route du Frais-Vallon. Elle abrite le dépôt Nord des services du nettoiement de la Ville d’Alger.  Dépôt singulier : des écuries y tiennent lieu de garages, de petits ânes y font l’office de camions-bennes et aux nocives vapeurs d’essence se substitue, ici, une bonne odeur de campagne fleurant la paille et la bruyère.  D’aucuns prétendent que ça sent tout bonnement le crottin. Ceux-là préfèrent sans doute aux braiments sonores des ânes, l’appel bruyant des klaxons et la pétarade des moteurs.   Qu’importe ! Tant que demeureront les ruelles escarpées, les couloirs des escaliers de la casbah, seuls les petits ânes équipés de chouarris pourront assurer la propreté de la haute ville.

L’hôpital des ânes

Lorsque je pénètre dans la grande cour du dépôt quelques ânes somnolent le long d’un mur. Ce sont les malades. Les autres, les valides, sont déjà partis.  Une propreté méticuleuse règne partout. Les écuries, l’infirmerie, les ateliers sont « briqués », lavés à grande eau.   J’aurai l’impression de m’être égaré dans quelque service hospitalier lorsque j’apercevrai tout à l’heure, le vétérinaire du lieu, en sarrau blanc, sortant d’un laboratoire ripoliné, une impressionnante seringue à la main. Le liquide jaune contenu dans la seringue de 25 centimètres cubes n’est autre que du sérum antitétanique qui a dû être injecté à un animal sévèrement blessé.  Les ânes malades ont l’oreille basse, le regard voilé. Ils courbent tristement l’échine. J’étais bien près de me les imaginer accablés sous le poids de quelque affreux malheur lorsque l’homme au sarrau me confia en riant

« L’air malheureux ! … Pensez-vous… ils ont sommeil, tout simplement. Les ânes adorent dormir… ».

Sur ces quelques mots raisonnables mes illusions prenaient fin.          Parmi les malades, quelques-uns soufraient de rhumatismes, d’entorses ou de maladies articulaires imputables à la gymnastique que leur impose de continuels va-et-vient dans les ruelles escarpées de la Casbah; d’autres étaient atteints de maladies inhérentes, malgré toutes les précautions prises, au contact de la peau avec les détritus des poubelles.    D’autres, enfin, étaient vieux. Leurs pelages blanchis l’attestaient. A ceux-là on donne à boire non point de l’eau de jouvence, mais quelque potion vitaminée destinée à les ragaillardir.         La balnéothérapie est également prodiguée avec succès au « dépôt Nord ». L’air béat, un âne subissait une séance de balnéation continue. Des heures durant un mince filet d’eau échappant d’un tuyau fixé au garrot irriguait sa patte malade.    Ainsi, placées sous la surveillance constante de vétérinaires spécialisés, les bêtes seront capables d’assurer dans de bonnes conditions et pendant de longues années – dix à douze – une dure besogne quotidienne.

La fabrique de balais

Après avoir souhaité, du fond du cœur, un prompt rétablissement à tous les malades, je vais me rendre, en compagnie d’un chef de service, aux ateliers où l’on confectionne les balais.         Chemin faisant, j’apprends que la ville en consomme à elle seule, en moyenne de cent à cent vingt par jour… Pas étonnant, après cela, qu’Alger ait la réputation d’une des villes les plus propres du monde…         Dans une petite cour, une dizaine de noirs d’Ourgla – des Ouargli – assis à même le sol sont occupés à trier des tiges de bruyère qu’ils assemblent méthodiquement selon leur longueur et leur grosseur en faisceaux équilibrés.    Ces bruyères, venues des environs (c’est la forêt de Zéralda qui est maintenant exploitée) sont apportées par camion entiers deux fois par semaine.. Quel merveilleux emploi que celui de préposé à leur cueillette ! …  Les ébauches de balais sont confectionnées en un temps record. Devant l’habileté de ces hommes je ne peux m’empêcher de remarquer à l’oreille de mon cicérone que ce sont de véritables artistes.  Ce qui me vaut cette réponse sibylline : « Aouah ! C’est pas des artistes « ça » ! Ici, c’est le refuge des affligés !…Eh oui, m’sieur ! Tous ceux qu’on ne peut pas employer sur la voie publique, on les met sur une voie de garage… alors c’est ici ! » En tout cas,  affligés ou pas, je constate que les artistes seront toujours de grands méconnus.     Les ébauches sont ensuite dirigées vers l’atelier de finissage où elles sont immergées dans l’eau bouillante d’une énorme chaudière, afin de les assouplir et leur donner un galbe qui augmentera considérablement la surface portante au sol du futur balai.    Cette opération, désignée sous le nom de coudage, est réalisée grâce à un appareillage qui a été entièrement conçu et fabriqué au dépôt « avec les moyens du bord », me fait-on plaisamment remarquer. Dans un local voisin, on borde des muselières de tresse du plus gracieux effet. Mais les ânes méchants – ça existe – n’en paraissent pas plus fiers pour ça…

Nous accédons ensemble, par une une rampe en pente douce, aux magasins et entrepôts du premier étage. Tout un impressionnant matériel allant du boulon aux manches de balais, en passant par des pelles, les crochets, les pots de peinture, les tinettes et les poubelles de toutes formes – et de tous gabarits – (il existe des poubelles de marché, des tinettes à pansements pour les hôpitaux, des tinettes hermétiques en pêcherie) – est soigneusement étiqueté et rangé.       Une pièce est réservée à l’habillement du personnel. Pendus aux plafonds sur des cintres ou rangés sur des étagères, des bleus, des tabliers, des bottes : l’uniforme du parfait ânier.

Les ânes ont droit, eux aussi, à la sollicitude des pouvoirs publics. Il a été prévu à leur intention des bardas en peaux de mouton que j’aperçois alignés. Ces bardas sont destinés à préserver l’échine de bêtes du contact des chouarris malodorants.       Heureux ânes que ceux du service de nettoiement du dépôt Nord de la ville d ‘Alger ! Il ne leur manque plus, en vérité, pour ressembler à leurs frères d’Andalousie, que des pompons multicolores et quelques petites sonnettes tintinnabulantes pour annoncer, de loin, leur arrivée aux ménagères de la Casbah. C’est là que je m’en irai les retrouver demain, en compagnie de Monsieur Moussa, dans l’exercice de leurs fonctions.

Choses vues dans la casbah

Charles Brouty  (textes et dessins de l’auteur 1959)

l'hopiral des anes

l’hopiral des anes

Publié dans ARTS et LETTRES, LIEUX, MEMOIRE, PATAOUETE | Pas de Commentaire »

Purée de nous z’ôtres !

Posté par lesamisdegg le 4 novembre 2018

En 1963, Robert CASTEL et Jacques Bedos écrivent une fantaisie musicale intitulée «Purée de nous z’ôtres» qui relate le retour d’un couple de Pieds-Noirs en France.

Créée au Théâtre des Trois Baudets, cette pièce sera donnée plus de cinq cents fois, Marthe Villalonga complétant la distribution.

 

Purée de nous z'otres

Purée de nous z’otres

 

« Purée de nous z’otres » racontait l’arrivée en France d’un couple de Pieds-Noirs. « Purée de nous z’otres » avait des résonances plus dramatiques que « La Famille Hernandez ». Après huit ans de bombes, nous étions 1 million à quitter la patrie pour rejoindre la mère patrie, à vivre un exil . Nous avions du chagrin, de la nostalgie, mais pas d’amertume, et aucune visée politique. Cela dit, nous avons peut-être su montrer que la communauté était digne de respect, à une époque où Cinq Colonnes à la Une, et beaucoup d’autres émissions, esquintaient les Pieds-Noirs. Le message, inconscient, résidait dans la douleur de laisser de l’autre côté de la Méditerranée nos souvenirs, nos terres, nos maisons et nos morts.

R. Castel -Le nostalgérien 01/05/1997

Publié dans ARTS et LETTRES, HISTOIRE, MEMOIRE, PATAOUETE | Pas de Commentaire »

1234
 

michelhenrialexandre |
POUR MES POTES |
prostitution etudiante |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ecoblog le blog éco
| Néolibéralisme & Vacuit...
| Maatjes en bier