Manman et mon roseau : une histoire de René MANCHO

Posté par lesamisdegg le 11 mai 2020

Manman a vite compris que le port d’Oran n’était pas très étranger pour moi, donc j’avais désobéi. J’ai droit à toutes les leçons de morale, en long en large, en travers et même plus, sur les dangers du port : la mer, les hélices de bateaux, la noyade, les engins en circulations, les grues, les trains, les mauvaises fréquentations…

Je mets les yeux dans le vague, acquiesçant par des hochements de tête et comme dit le poète je dis oui avec la tête et pense non avec le cœur

- Et ne fais pas semblant de m’écouter, parce que le martinet il ne demande qu’à servir.

Le martinet, je l’ai caché dans la chasse d’eau des cabinets, depuis plusieurs semaines déjà.

- Si tu continues à désobéir à la rentrée je te mets en pension chez les pères blancs.

- Mais maman

- Il n’y a pas de mais maman qui tienne, et tu vas voir, eux, ils vont te dresser les côtelettes.

Dans ces instants il faut se faire tout petit, essuyer la vaisselle, mettre la table, et arme fatale, se jeter dans les bras de sa mère et la couvrir de baisers.

- Grand falso, tu sais trop bien faire les pamplinass, allez vas te laver les mains et à table.

- Oui maman chérie.

 

Oean 1955

Oran 1955

 

Deux jours plus tard, les promesses tombent dans les oubliettes, l’attrait du port est trop fort, et le roseau (canne) découvert à la Mina (ravin de la) se morfond dans sa cachette au fond du couloir. Il  ne demande qu’à montrer son savoir-faire, même entre des mains inexpertes.

Le pêcheur du quai de l’horloge, est toujours là, mais à chaque coup de sirène de bateau son corps frémit, ses yeux s’embrument, son regard saute la grande jetée, comme s’il voulait rejoindre son âme, restée là-bas au pays. Même si nous ne comprenons pas toujours ce qu’il nous dit, car il parle espagnol, cet aouélo devient notre professeur de pêche et à condition de nous taire, il nous laisse l’observer.

Très vite la pêche au port n’a plus de secret pour nous, la quantité et la composition de l’amorçage (bromèdge), l’appât en fonction des poissons à prendre, le type d’hameçon, la longueur du bas de ligne, le nombre de petits plombs pour lester, nous enregistrons tout. Bien sûr que toute la bande ne suit pas les cours de pêche, une bonne partie fait d’autres découvertes et commence à imaginer, de nouveaux jeux avec les installations portuaires.

A l’angle des quais de Marseille et Beaupuy un gros tuyau déverse dans le port des résidus qui attirent les poissons. Marcel et Robert vont mettre au point la pêche à l’hameçon voleur, un gros plomb flanqué d’une trentaine d’hameçons. Ils laissent couler leur ligne au droit du tuyau et d’un coup sec la remonte les hameçons accrochent des petits poissons presque à chaque remontée, ces poissons servent ensuite, une fois broyés et mélangés avec du pain à faire une pâte excellente pour le bromèdge.

Georges qui a une sainte horreur du poisson et que la pêche à la ligne ennuie très rapidement va user de toute son ingéniosité pour fabriquer un magnifique « salabre » unique sur tout le port, du fort Lamoune au Pédrégal. Un gros fil de fer, un morceau de filet de pêche, un manche à balais et une grosse lame de scie trouvée dans la poubelle de l’atelier de rectification vont se transformer en épuisette et grattoir à moules et coquillages.

Les petits escargots de mer sont nos premiers appâts. D’abord les trouver et les ramasser, casser la coquille puis extraire la bête et enfin l’enfiler sur l’hameçon, sans trop se piquer les doigts. La première fois que des petites ondes se forment autour du bouchon l’excitation gagne toute la bande.

 

Oran port

Oran port

 

- Ferre ! Ferre !

- Attendez le bouchon n’a pas fait un « capousson’ ».

Je ne finis pas ma phrase car le bouchon à plongé violemment, un coup de poignet et le roseau me transmet des vibrations, le poisson est pris. Le roseau se courbe, le poisson résiste, c’est une grosse prise.

- Georges le salabre vite !

- Je suis prêt, dit-il en tendant l’épuisette, remonte doucement.

Je remonte, ça vibre et soudain le poisson est hors de l’eau, il est presque noir avec des yeux globuleux. Toute la bande nous entoure pour ne pas manquer la première prise, plus une troupe de badaud et tout ce beau monde éclate de rire.

- Un gabotte et tu nous déranges pour un gabotte.

- C’est quand même un poisson ! Qué léché ! Si j’avais péché une tchancla je comprendrai, mais purée,  mon premier !

- Damélo, ijho, damélo, esta ghenté no sabé lo que es am’bré !

L’aouélo prend, mon bas de ligne, change l’hameçon pour un bien plus gros, d’une innommable boite en fer il sort une sardine, avec des ciseaux tout rouillé et plein d’écailles il en découpe un morceau, de sa poche il extrait un vieux bas de femme, il tire un fil et avec il entortille le morceau de sardine autours de l’hameçon. Du fond de son « sarnatcho » il extrait une petite masse informe entourée d’un chiffon humide, il en soutire une grosse pincée qu’il transforme en boulette et l’envoie juste devant moi. Par gestes, il m’invite à lancer ma ligne.

Les petites ondes caractéristiques de l’attaque de l’appât commencent à apparaître autour de mon bouchon. J’ai une forte envie de ferrer, il faut que je me fasse drôlement violence pour ne pas donner le coup de poignet. Ma patience est fortement récompensée, le bouchon s’enfonce avec violence dans les eaux du port. Je ferre, le roseau vibre et tout mon corps tremble

-Georgeeeeees ! Cette fois c’est pas un gabotte !

Le roseau est plié, et des reflets d’argent annoncent une belle prise, je remonte précautionneusement la ligne, Georges glisse le salabre sous la prise, un magnifique sar, qu’il ramène sur le quai, je saute, je trépigne de joie, le sar frappe violemment le quai de sa belle queue barrée de noir. Avec la même amorce, la première tranche de sardine de l’aouélo  trois magnifiques sars et une oblade de taille raisonnable, deux cents à deux cent cinquante grammes.

- Allez les artistes il est quatre heures il faut remonter au quartier.

- Et comment tu sais l’heure qu’il est ? demande Robert

- Poz si au quai de l’horloge tu sais pas l’heure qu’il est, faut aller chez l’enculiste !

- Quand on va chez l’enculiste c’est pas pour les yeux, l’oculiste !

- Holà, carrica tchitcha mélon’, si on peut plus dire des tontérillass de « tomps en tomps »….

 

Ada ?  ma canne et mon ..?

Ada ? ma canne et mon ..?

 

Et c’est en se racontant des blagues un peu tirées par les cheveux que l’on reprend le chemin de la rue Élisée Reclus. Il est pas loin de six heures de l’après midi et si ma mère me chope avec la canne à pêche, bonjour les pères blancs à la rentrée.

- Demain casse-croûte à la maison, à neuf heures, des beaux poissons et ce que vous apporterez.

- Moi, le poisson…dit Georges, j’amènerai un camembert «TOUKREM» avec des fleurs en plastique dedans.

- Je porte du pain dit Robert.

Sitôt chez moi je cache la pêche miraculeuse derrière le pain de glace de la glacière et le roseau dans le couloir qui mène aux caves, une bonne douche bien savonneuse, et maman peut arriver, je suis comme un sou neuf.

Et la fête dure une bonne partie du mois d’août, le matin casse-croûte avec la pêche de la veille, puis platicoss, tour de France, Tchintchirimbola, cartelettes, parties de pignols, de billes, capitoulé, bourro flaco. La rue résonne de nos cris, nos rires, nos engueulades, la vie quoi. L’après-midi, le port !

Kader le laveur de voitures, dont le meilleur ami est poissonnier rue de la Bastille, nous approvisionne en appâts, crevettes, sardines et quand la pêche est bonne nous lui offrons, une dorade, un pagre ou une salpa. Une fois au port nous partageons les amorces avec l’aouélo, dont les conseils font de nous des vrais pros.

Les quais n’ont pour nous plus de secret, il n’y a qu’au Pédrégal ou nous ne sommes pas les bienvenus, les pêcheurs du coin nous demandent d’aller nous faire voir ailleurs, comme s’ils étaient propriétaires des blocs qui forment l’entrée du port. Alors de temps en temps Georges balance un stacasso sur un des bouchons et quand le pêcheur ferre comme un fou nous « on se pisse de rire » et bien sûr on se fait traiter de mocossoss et de toutes sortes de noms d’oiseaux.

A l’arrière du quai de l’alfa, sur une esplanade gît une énorme hélice, vu la taille de l’engin on peut imaginer l’immense bateau qu’elle devait pousser. L’esplanade devient terrain de foot et l’hélice notre vestiaire, nous y déposons tricots de peau et chemises, le ballon est souvent improvisé, tas de vieux chiffons tenus par une ficelle. Parfois des gamins d’autres quartiers ont un vrai ballon et alors c’est la fête. Le retour au quartier, même si la pêche a été infructueuse, se fait dans la même bonne humeur.

Après la boucherie chevaline, nous voici rue Élisée Reclus, à l’autre bout devant chez Muños, les pièces détachées auto, apparaît Manman. Catastrophe ! J’ai le roseau à la main, plus la boite d’appâts et…trop tard, Manman m’a vu. Mais que fait-elle à si tôt devant la maison, et le travail ?

- D’où tu viens ?

- Du petit jardin et..

- Et au petit jardin avec la canne à pêche tu pêchais dans le bac à sable ?

- Euh….

- Tu te fous de moi, tu viens du port et tu sais ce que je t’ai dit si tu allais au port ?

Les coups commencent à pleuvoir, d’abord avec les mains, puis avec la canne à pêche, ensuite des craquements se font entendre, le roseau que Manman explose rageusement contre le trottoir. Les larmes inondent mes yeux, d’accord je l’ai bien cherché, mais le roseau n’y est pour rien, je ne sens pas les coups, mais mon roseau… La fête ne fait que commencer, car si Manman est là si tôt c’est qu’elle a rendez-vous avec le plombier.

René MANCHO

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Pêcheurs de chez nous

Posté par lesamisdegg le 4 mai 2020

Il existe trois catégories bien distinctes de pêcheurs : Çuila qui l’a « la pastéra » et… les autres, dirait Cagayous. Les autres : celui qui pêche à la canne, sur les blocs du môle; celui qui pêche au boulantin, sur les chalands.

Au total : trois espèces différentes dont les spécimens ne consentent à s’adresser la parole qu’à de rares occasions : en se rencontrant chez Mme Ayache, par exemple. Mme Ayache est la providence des pêcheurs qu’elle connaît tous par leur nom.

— Celui-là, vous confiera-t-elle, c’est Monsieur Anatole ; voilà neuf ans que je le sers. Cet autre ne pêche qu’aux vers de rochers et… tenez, le grand monsieur qui arrive, je lui ai monté sa première ligne qu’il avait les pantalons courts, voyez si c’est vieux déjà… maintenant il est juge d’astruction.

Et un soupir profond, à l’évocation de ces souvenirs, soulève la vaste poitrine. Car voilà bien des années déjà que Mme Ayache occupe, dans les escaliers de la Pêcherie, le même éventaire d’articles de pêche. Assise sur un petit pliant, son imposante silhouette fait partie du décor et il n’y a qu’elle pour écouter, avec une sainte patience, les imaginaires prouesses que lui content ses clients pendant les quelques minutes nécessaires à monter la ligne de celui-ci ou à verser dans le couffin de celui-là les trente sous de « Koukra » qui appâteront le poisson.

— Oui mon petit, répond-elle invariablement… aux bavards.

Cependant, les jours de vent d’Est, Mme Ayache n’est pas toujours de bonne humeur et cela peut s’expliquer : Elle n’a pas de vers de roche !Mme Ayachepatéra

pastéra

 

Mme Ayache

 

 

Tout le monde ne peut s’offrir le luxe de pêcher en « pastéra » : les uns, parce que c’est trop cher ; les autres, parce qu’ils souffrent en mer. Ce genre de pêche est fertile en émotions. Ceux qui la pratiquent sont en général enclins à se donner des allures de vieux loups de mer et en jouant ainsi aux gars de la marine, ils font boire de bons coups à leurs invités. En général ces pêcheurs ont le cœur dur comme une pierre et leur plus bel exploit consiste à ramener leur meilleur ami affolé dans le fond de la barque et en proie aux terribles atteintes du mal de mer. D’ailleurs, la présence d’un malade à bord est la plus belle des excuses.

— Il a fallu que je le soigne, disent-ils hypocritement à ceux qui jettent un coup d’œil ironique sur le couffin… vide.

Cependant, il faut rendre hommage à la vérité et le souvenir de Ramonette qui avait pris à la palangrotte un veau-marin de trois cents kilos, n’est pas près de disparaître de l’imagination des propriétaires de « pastéra ». Si tous n’ont pas cette veine, il se trouve cependant quelque privilégié qui rentre au port après avoir péché quelques petites bogues imprudentes. Et alors… c’est la « cassouela » !

peche au boulantin  , ligne de fondsur le mole

Tout autre est celui qui pêche, au boulantin, sur les chalands. Il occupe, entre ceux qui pratiquent la pêche en pastéra et ces pêcheurs à la canne, qui se font héroïquement asperger de paquets de mer sur les blocs du môle, une situation qui n’est pas nettement définie. D’allure plus que modeste, il passe inaperçu lorsqu’il se rend sur les lieux de pêche. Au retour, il ne peut en faire autant, car l’épaisse couche de poussière noire qui le recouvre des pieds à la tête, et qui est la conséquence d’un séjour prolongé sur ces chalands chargés de charbon, le signale à l’attention des promeneurs du dimanche.

Il est reconnu que généralement ce genre de pêche ne rapporte à ses fervents que des… coups de soleil bien fades. Et, à tout prendre, il vaut bein mieux ça… Car, si par un miraculeux hasard le monsieur qui a passé son après-midi à se griller sur un chaland ramène quelques bazoucks à la maison, il est furieux de les avoir fait frire. Le chat de la concierge, lui-même, repoussera ces poissons dorés à point…! …parce qu’ils sentent le mazout.

Gloire au pêcheur qui part pour l’aventure et qui va, chargé de lourds couffins et d’encombrants roseaux sur les blocs du môle. Celui-là est un héros qui brave, du haut de son rocher, les embruns et le vent du large. Splendidement isolé, il surveille avec une attention qui ne faiblit point un minuscule bouchon qui ne s’enfonce jamais. Rien ne saurait le distraire….Pas même la disparition de son couffin qu’une vague vient de lui ravir et qui coule à pic.

Cependant, ô légitime émotion, le bouchon vient de s’enfoncer. Un sard ? Une murène ? Une rascasse ?

Sous la carcasse du vieux pêcheur à la canne, le cœur bat la générale. Tandis que, dans un effort désespéré il remonte, d’un geste magnifique, le couffin qui venait de s’engloutir sous les flots.

Pêcheur don Quichotte… ô mon frère.

Textes et illustrations de Ch. Brouty

pecheurs

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