la casbah d’Alger -tout l’inconnu de -

Posté par lesamisdegg le 19 décembre 2019

La Casbah, parfois, résonne d’un bruit sec, rauque et bref, tel l’aboiement d’un dogue mais incapable de se prolonger d’une manière fantaisiste, vivante comme dans n’importe quel gosier canin. Au-delà de six aboiements, on ne peut plus rien craindre… Quelque part… n’importe où… maison de filles… rue… café maure, carrefour propice, une mécanique américaine de précision vient de procurer une illusion de puissance excessivement provisoire à un être qui n’en pouvait plus de conserver le besoin de dominer et de détruire qui était en lui. Il est généralement pris et paie chèrement ce déploiement de force ostensible, cet instant d’orgueilleuse suprématie et de contentement relatif ; car s’il savait le comprendre d’bord et l’expliquer ensuite il avouerait, dans la plupart des cas, que ce geste trop rapide et surtout accompli avec le truchement d’une arme ne l’a pas soulagé autant qu’il l’espérait… Le jeu du revolver n’est pas un sport noble ! Les vrais et les beaux meurtriers, ce sont ceux qui possèdent assez de muscles et suffisamment de Courage pour empoigner leur victime résistante à bras le corps et la posséder dans la palpitation de la mort finale comme on possède une femme dans l’assaut du plaisir.

 

casbah d'Alger 1933

casbah d’Alger 1933

 

L’on tue ici en plein jour et en plein air assez souvent. Même avec l’aide banale du revolver c’est une façon originale. Peu de professionnels internationaux s’aviseraient d’opérer ainsi à des heures claires où tout apparaît avec tant d’évidence, où l’on ne peut confondre le visage du meurtrier avec un autre. Dans la Casbah d’Alger, un type qui veut instantanément jouir par le meurtre se satisfait au besoin à midi. Les gens de la Casbah, par rapport au crime, sont donc ce que l’on appelle « des sauvages », c’est-à-dire des gens incapables de se prêter à la tradition quand elle contrarie par trop leur instinct primordial. On ne saurait croire, à quel point, le crime peut paraître anodin, facile, insignifiant quand il se commet en plein jour et que la joie d’une lumière paradisiaque l’éclaire.

On était en train de flâner… On baguenaudait… On venait de laisser derrière soi des rues ou des impasses paisibles ornées d’enfants en tas, en grappes et de femmes fugitives empaquetées de linges… Les enfants ne parlaient, ne riaient qu’à peine… Les femmes trop pressées étaient muettes… une idée de joie édénique paisible, planait. Et l’on débouche soudain sur ce Carrefour plein de cris, de malédictions, de tumulte… Tout d’abord on ne comprend pas… On voit des policiers bien vêtus et il en est même un lauré d’argent, qui s’agitent… des passants européens, mais surtout musulmans beaucoup moins bien habillés, qui restent à distance respectueuse, un pied en l’air et prêts à la fuite, comme s’ils pensaient qu’à défaut du principal Coupable, on pourra toujours choisir un bouc émissaire parmi eux… Ils regardent tous, si obstinément, si fixement, dans une seule direction, que l’on suit cette foulée du regard enfin, soi-même… La maison est excessivement blanche, les volets sont ocres et le motif décoratif principal de la façade, actuellement, c’est une tête de fille qui s’obstine à demeurer bizarrement penchée et coincée dans un contrevent, cependant qu’un lent filet rouge, excessivement ornemental lui aussi, sourd de sa gorge tranchée d’une oreille à l’autre.

Sommet de la Casbah vers la tombée de l’un de ces clairs jours d’hiver que les profanes venus d’autres lieux froids et brumeux confondent trop facilement avec un précoce et définitif printemps, car le vent du soir demeure humide et traître. C’est l’heure où tout enthousiasme commence imperceptible à décroître. L’heure où les rancunes ressuscitent dans certains cœurs dégoûtés pour leur redonner un semblant de courage à vivre… L’heure où les hommes viennent boire aux spiritueuses fontaines des cafés pour se réchauffer l’âme, La Casbah embaume l’anis… Trois hommes ont trinqué sur un comptoir. Us ont discuté aussi, en buvant… C’est peut-être leur dixième verre. L’anisette qui titre 45 degrés est un poison qui tord les nerfs, en fait brusquement une corde de résonance d’une sensibilité de violon… Mais il convient de s’expliquer ailleurs, le cabaretier est un ami et il y a plus de place dans la rue.

L’un des hommes est coiffé d’une chéchia, le second d’un chapeau melon et le dernier d’un béret basque. Ils sont sortis de la salle basse, agrafés étroitement, tels des frères… Un mot bref, sec et net déjà comme un claquement d’arme, retentit… Le groupe se disjoint… chacun de ceux qui le composaient la seconde précédente prend du champ… Pan… pan… pan… L’homme au chapeau melon a fait feu sur le porteur de chéchia qui, d’un mouvement plongeant d’une souplesse précise, échappe à ce premier tir de barrage. Trois nouvelles détonations encore, le chargeur est vide et l’homme à la chéchia toujours debout… Alors l’adversaire au béret qui, jusque- là s’était gardé d’intervenir s’élance à son tour dans la lice et tente de plonger son couteau dans le flanc, évite encore de justesse la pénétration de cette lame… Coup de sifflet poussé par quelque spectateur invisible. La solidarité, dans ces parages, sait rester sous son merveilleux et parfait anonymat… Des importuns attirés par les détonations arrivent… Les agresseurs s’éclipsent… Un seul tournant « Et maintenant va savoir ! » dit aussitôt quelqu’un. Le rescapé qui n’est ni pâle ni ému, considère sa chéchia dans laquelle demeure la trace ronde de deux balles… Il hausse les épaules, remet sa coiffure endommagée sur sa tête, répond à quelqu’un qui l’interroge… « Mektoub ! Ce n’était pas encore écrit ! » S’apprête à s’éloigner… C’est alors que surgissent : placides et solennels, deux gendarmes… Une main grasse et bien nourrie tombe comme au ralenti sur l’épaule de l’homme qui verdit et tente pourtant de discuter, d’éviter le pire (qui n’est pas la mort).

«Quoi? Pourquoi? Et alors… Regarde… mon ami, tu vois ce n’est rien… Je ne suis pas blessé… Eh non, manaarf, je ne sais pas, c’est deux hommes comme ça qu’ils passent et ils sont peut-être un peu saouls et ils tirent».

Les représentants implacables de la loi des hommes hochent la tête. Et l’autre peut bien continuer de feindre et de ne pas comprendre et de répondre «manaarf» (je ne sais pas), voilà qu’ils l’entraînent… Le cabaretier soupire… Il ne sait rien non plus… Il ne pourrait, en aucun sens, témoigner ; il rentre chez lui et recommence à rincer des verres… Trois rues plus bas, accoudés tranquillement à un autre comptoir, les deux agresseurs maladroits se consolent en buvant une nouvelle anisette. Quelqu’un se met à jouer de la mandoline. Un petit gitano, un enfant de loup, ramasse les balles perdues et tente vainement de les écraser entre ses pouces. La Casbah des meurtres et des crimes, des sacrilèges contre la vie et l’espèce humaine, est extrêmement variée et parfois pittoresque dans ses moyens.

Les maisons musulmanes de la Casbah d’Alger, possèdent toutes un puits plus ou moins visible. Il en est qui sont placés au’ plein milieu du patio ou sagement rangés dans un coin. La plupart se dissimulent encore mieux dans l’ombre absolue d’une des pièces qui s’ouvrent dans la cour… On s’en sert quelquefois, dans les maisons publiques, pour mettre au frais les bouteilles de bière… Si l’on s’avisait, un jour, et d’abord par mesure hygiénique de curer ces puits, combien d’anciens cadavres y trouverait-on ?… La maison musulmane qui est souvent un sépulcre de vivant-.., peut être aussi une véritable nécropole pour des corps dont jamais personne ne connaîtra les modalités d’agonie et de mort.

 

Khéira est extrêmement jalousée de ses compagnes… Car elle est plus jolie, elle attire les hommes sur elle comme des mouches et elle est insolente. C’est-à-dire qu’elle se pare ostensiblement, devant certaines malchanceuses, des bijoux qu’elle sait obtenir avec facilité de ses amants… C’est une sorte de provocation que les filles indigènes endurent mal… Un jour, Khéira qui était montée sur la terrasse de la maison, car il faisait extrêmement chaud (mais elle avait mieux à faire à ce moment, sur le seuil de la porte, en bas, et l’on sait qu’il vaut mieux laisser cette vue des terrasses aux femmes honnêtes qui n’ont pas tellement de plaisir et qui ne peuvent se faire offrir, comme tant d’autres, des bijoux d’or). Un jour donc Khéira qui n’en avait pas l’habitude et qui, paraît-il, avait commis l’imprudence de vouloir se percher debout sur le parapet de la terrasse fut prise de vertige… La pauvre et si jeune !… La terrasse était haute… On ne releva qu’un cadavre mou, toutes vertèbres brisées… Lorsque la police arriva, Khéira était déjà retournée à un état de simplicité, de pureté presque monacal. Elle était vêtue de mousseline blanche et n’avait plus sur elle un seul bijou.

 

Kheïra

Kheïra

 

Il y a, chaque année, un nombre relativement important de femmes qui, sur les remparts des terrasses, perdent ainsi l’équilibre et se rompent le cou… Cela se produit aussi bien dans le quartier honnête que dans la fraction réservée de la haute Casbah. Quand les oiselles tombent du nid, l’on ne peut jamais exactement savoir comment et si ce n’est pas un bec fraternel qui les a poussées.

La Casbah des meurtres ignorés est pleine de circonstances atténuantes. Quand ce ne serait déjà que celle du climat… Il est certains jours et surtout certains soirs d’été, dans la Casbah d’Alger, quand une variation peu sensible de la température (c’est-à-dire une soustraction de quatre à cinq degrés, à peine, par rapport à la chaleur de midi) prolonge exagérément l’état de nervosisme et d’irresponsabilité flagrante des habitants, où le crime devient vraiment quelque chose Comme une intoxication mentale inévitable et momentanée à prolongements par malheur infinis ; la manifestation des pouvoirs d’une puissance irradiante, maléfique contre laquelle même la force d’inertie musulmane, parfois, ne peut rien.

On tue alors, dans la Casbah d’Alger, on ouvre une gorge peut-être avec l’idée de respirer enfin un peu mieux, d’étouffer moins sur cette enclave encombrée.

LUCIENNE FAVRE - extrait de « tout l’inconnu de la casbah d’Alger » ; illustrations de Charles BROUTY 

 

 

art ecr favre lucienne -1933 12 L'Afrique_duNord 6z_98 (1)art ecr brouty 1933 12 L'Afrique_duNord6z_98 (2) 

Laisser un commentaire

 

michelhenrialexandre |
POUR MES POTES |
prostitution etudiante |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | ecoblog le blog éco
| Néolibéralisme & Vacuit...
| Maatjes en bier