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Les TOUBIBASS des Equipes Médico-Sociales Itinérantes (EMSI)

Posté par lesamisdegg le 30 janvier 2018

Algérie 1957-62.

Le rôle humanitaire des E.M.S.I., un aspect méconnu des actions engagées auprès des femmes en Algérie par les « toubibs« , ces femmes de cœur, tout à la fois assistantes sociales, puéricultrices, éducatrices au contact des familles et des enfants dans le bled.

De 1956 à 1962, l’armée française en Algérie et les autorités civiles ont eu le souci de l’assistance sociale et médicale aux populations isolées des campagnes et les montagnes, alors que l’AMG (assistance médicale gratuite) existait déjà dans les villes où le développement était en marche. Le service de santé militaire s’y est consacré partout où il était présent : des dispensaires médicaux et des centres d’animation, pour le progrès, l’hygiène et l’éducation ont été ouverts, notamment auprès des SAS (sections administratives spécialisées) ; des missions itinérantes ont été créées et parmi elles les EMSI .

Les EMSI, familièrement appelées les toubibass avaient pour ambition de donner un visage humain à notre pays. Des centaines de jeunes filles, de toutes origines et de toutes religions, furent ainsi recrutées pour porter sur leur blouse blanche l’insigne des EMSI. Après un stage de formation, elles se consacrèrent aux femmes et aux enfants, aux malades et aux vieillards, plus tard aux Harkis et à leurs familles. Elles ont servi avec courage et abnégation dans les périls et les difficultés de la guerre, au temps des promesses et de l’espérance.

J’ai eu l’honneur d’être l’une d’entre elles. Native de Picardie, une région particulièrement meurtrie par la guerre. J’ai vécu l’exode et retrouvé au retour mon village entièrement détruit. C’est un souvenir pour moi, encore à ce jour, difficile à effacer de ma mémoire. Reçue en octobre 2003, par le président du Sénat Christian Poncelet, dans ce cadre prestigieux de « la maison des Sages », entourée d’anciennes EMSI j’ai rappelé :

« J’étais donc une métropolitaine comme l’on nous désignait à cette époque, lorsque je suis partie en Algérie, fin 1957, œuvrer dans les « Equipes médico-sociales itinérantes » dites « EMSI ». Imaginant naïvement, pour ma part, que l’amitié pouvait favoriser le difficile chemin menant au calme et à la compréhension. Ces équipes créées en 1957 avaient une mission bien définie, celle d’aller dans les douars les plus excentrés afin d’aider les femmes à évoluer vers un avenir meilleur.

Quarante années d’écrits de témoignages, de récits, où tant de personnes ont exprimé leur souvenir, leur opinion, certaines persuadées d’être les seules à détenir la vérité, leur vérité, hélas trop souvent confiée à une certaine presse avide de sensationnel. Mais sur les « EMSI » rien… Le silence !

Le rôle humanitaire des femmes auprès des femmes et des enfants en Algérie est un sujet « tabou ». Il faut se rendre à l’évidence. Le mal a toujours priorité sur le bien, triste réalité de notre époque. Cinq longues et difficiles années d’activité dans les « EMSI » me donnent le droit et le devoir d’en parler.

Que ce soit l’été sous un soleil torride, ou l’hiver dans la neige et le froid glacial, j’ai parcouru la Petite Kabylie, la Vallée de la Soummam, les Aurès Nementcha, la presqu’île de Collo et bien d’autres régions.

Oui, il y a eu une action humanitaire en Algérie. Ce fut le travail harassant de ce millier de femmes natives de France métropolitaine et d’Algérie française comme aussi de jeunes musulmanes conscientes des difficultés, des risques encourus et de la valeur de leur mission, et qui, main dans la main, sont allées porter aux femmes et aux enfants de ce pays ce que la France avait de meilleur à offrir : les qualités de cœur ; en un mot : aide, secours et amitié.

Familièrement appelées « Toubibass », elles étaient à la fois assistantes sociales, puéricultrices, éducatrices et amies tentant par leur présence, au côté de cette population rurale désorientée par les événements, de faire obstacle à la misère et à la peur, avec pour seule et unique ambition, donner un visage humain à notre pays..

J’ai, pour ma part, le souvenir de l’inconfort de mes étapes. Les éprouvantes marches sur des pistes sans fin. Les pluies diluviennes qui transforment les oueds en torrents. Les inondations qui emportent dans leurs eaux bourbeuses et tumultueuses les modestes biens nécessaires à la vie de tous les jours. Les glissements de terrain, fléau de ce pays qui arrachent les mechtas sur leur passage, laissant des familles traumatisées face à ce douloureux coup du sort. Le village de torchis qui, à cause d’une malveillance, est la proie des flammes.

Devant ces situations trop souvent tragiques les « EMSI » étaient toujours présentes, afin de résoudre au mieux ces problèmes a priori insolubles. Bien souvent, avec ténacité et courage elles y sont parvenues, malgré le manque de moyens et de matériel.

J’ai tout au long de ce difficile parcours, connu de très grandes peines, lorsque l’on ne peut donner que ce que l’on possède. Nos moyens n’étaient pas à la mesure d’une population aussi dense et qui était démunie.  Je dois dire que j’ai également connu de très grandes joies : un enfant que l’on aide à naître, un autre à guérir, une adulte que l’on a secourue et qui vous exprime sa gratitude par un simple sourire. Tous ces petits riens qui m’autorisent aujourd’hui à témoigner ici.

L’action humanitaire en Algérie, ce fut : les médecins et infirmiers militaires qui ont prodigué des soins gratuits à la population, les longues files de patients présents chaque jour devant les infirmeries témoignaient de leur dévouement. Les « sections administratives spécialisées » dites « SAS » dans leur difficile travail administratif et leur énorme difficulté à gérer une population dont les identités se mélangent souvent et se confondent en un imbroglio invraisemblable. Les jeunes appelés pédagogues qui, avec volonté et ténacité, inculquaient leur savoir à des enfants analphabètes.

Enfin les « EMSI » ayant la lourde tâche d’orienter la population féminine vers une évolution, assurance d’un avenir meilleur. Le seul regret que je puisse exprimer à présent sur ce sujet, c’est que nous aurions dû être plusieurs milliers pour favoriser l’évolution des femmes de ce pays et éradiquer la misère, contrecarrée par une démographie galopante.

Je le dis haut et fort, j’ai été et reste fière d’avoir accompli cette noble tâche, qui était d’apporter l’amitié, le réconfort et d’alléger la souffrance de ces gens. Vouloir à présent occulter cette action, c’est mépriser ce qui fait le ferment de l’humanité. Ces cinq années de présence en Algérie m’ont permis de vivre tous les événements qui ont bouleversé l’histoire commune de nos deux pays : le  mai 1958 dans l’enthousiasme ; le  avril 1961 dans l’espérance et le 19 mars 1962 dans la honte et le désespoir.

Après cette date, le devenir des dix « Equipes-médico-sociales-itinérantes » de la zone sud-est constantinoise dont j’avais la responsabilité, fut réglé dans la première quinzaine de juin, par une banale note de service déposée sur mon bureau, un texte sans ambiguïté : « A compter du la juillet 1962, les « EMSI »de la Zone-sud-est constantinoise seront mises à la disposition du gouvernement algérien ». Notre avis sur la question n’avait aucune importance, pour la simple et unique raison qu’on ne nous l’avait pas demandé. Pour les Européennes le problème pouvait être résolu. En ce qui concerne les jeunes musulmanes, il ne faisait aucun doute que c’était pour elles une condamnation à mort certaine (hélas l’avenir nous l’a prouvé). C’est alors que nous avons dû faire appel à notre conscience pour régler au mieux ce douloureux problème.

Les « EMSI » ont pour la plupart assuré le rapatriement des Harkis, du moins le petit nombre d’entre eux qui ont eu cette chance. La France, terre d’accueil et patrie des Droits de l’homme, avait failli à sa réputation. Une fois de plus, l’humanité était bafouée.

En 2003, dite « L’année de l’Algérie en France », qu’il me soit permis d’aborder le sujet dont se repaissent les médias et une certaine presse, sous la houlette d’une intelligentsia calomnieuse. Je veux parler de la « torture ». On ne peut nier que celle-ci ait existé et le regretter. Il faut se rendre à l’évidence, tous les conflits en ce bas monde, engendrent cette sorte de pratique condamnable. Et il ne faut pas oublier la barbarie des fellagas. En Algérie, toutefois, il faut se garder de voir en chaque militaire, qu’il soit d’actifs ou simples appelés du contingent, un tortionnaire. S’acharner à culpabiliser des innocents est une intoxication dangereuse.

Je voudrais terminer mon intervention par cette phrase enfouie dans ma mémoire d’enfant, à qui l’on a inculqué certaines valeurs : « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ont droit, qu’à leur cercueil, la foule vienne et prie ».  C’est pourquoi je tiens à citer les noms des « EMSI » qui ont perdu la vie lors d’une embuscade ou lâchement assassinées. Leur souvenir est toujours vivace en nos mémoires. Nous réitérons ici le vœu que leurs noms figurent enfin sur le Mémorial édifié à Paris. Juste reconnaissance de leur sacrifice : Christiane Guenon, Kedassa M’Barka , Yamina Ouali , Zoubida Mustapha , Keira Djamilla Madani , Saadia Chemla , Zhora Nichani , Nadia Lassani , Germaine Kintzler. Le silence des morts ne doit pas favoriser leur oubli.

Le devoir de mémoire, concernant cette période de notre passé, est désormais le travail des historiens. Ecrire l’histoire de ces années tumultueuses demande sagesse et honnêteté. Il n’est pas permis d’exclure ce qui dérange et de promouvoir les idées qui arrangent. La mémoire doit être lucide, sans faille. Nous admettons les critiques, mais que l’on reconnaisse également nos mérites de bâtisseurs et d’humanité. La vérité ne doit pas être parée d’idéologie, quelle qu’elle soit, pour semer la confusion dans les consciences. La vérité doit être nue. Il est temps de nous rendre notre fierté, et notre honneur. Ceci est la mission des dirigeants de ce pays.

Ginette Thévenin-Copin 2003

 

 

TOUBIBAS 1957

TOUBIBASS 1957

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CASTEL et SAHUQUET de la famille HERNANDEZ

Posté par lesamisdegg le 22 janvier 2018

Robert Castel  était Robert le Bègue dans La Famille Hernandez

-Que représentait La Famille Hernandez?
-Robert Castel RC
: La matrice de l’humour pieds-noirs. Jusqu’alors, seule existait la parodie du Cid en pataouète par Edmond Brua, qui avait remporté un succès local, et même algérois. La Famille Hernandez a été créée le 12 septembre 1957 en France, au théâtre Charles-de-Rochefort. Nous étions 19 amateurs sur scène, représentant toutes les composantes de la population algérienne: des Espagnols, des Français d’Algérie, des Algériens. La pièce a fait l’effet d’un petit coup de tonnerre. 15 soirées étaient prévues. Mais les critiques parisiens, et non les moindres – Claude Sarraute, Pierre Marcabru, etc. – nous ont soutenus. Pour ma part, j’ai joué la pièce 1 700 fois.

- A quoi attribuez-vous ce succès?
- RC A la naissance d’un style, jailli de scènes de la vie populaire algéroise, de trouvailles d’écriture et d’autodérision. Geneviève Baïlac dirigeait le Centre régional d’art dramatique d’Alger, Lucette Sahuquet, Anne Berger, moi et les autres, nous nous moquions tendrement de notre accent. Nous caricaturions nos excès et notre bonne humeur. Et puis Lucette avait du génie dans l’improvisation. Son fameux « Crie doucement! » est intemporel. – Que racontait Purée de nous z’otres?
- Le retour en France d’un couple de pieds-noirs. Purée de nous z’otres avait des résonances plus dramatiques que La Famille Hernandez. Après huit ans de bombes, nous étions 1 million à quitter la patrie pour rejoindre la mère patrie, à vivre un exil dans notre propre pays. Nous avions du chagrin, de la nostalgie, mais pas d’amertume, et aucune visée politique. Moi, quand je veux envoyer un message, je vais à la poste. Cela dit, nous avons peut-être su montrer que la communauté était digne de respect, à une époque où « Cinq Colonnes à la Une », et beaucoup d’autres émissions, esquintait les Pieds-Noirs. Le message, inconscient, résidait dans la douleur de laisser de l’autre côté de la Méditerranée nos souvenirs, nos terres, nos maisons et nos morts. 

la famille HERNANDEZ 1957

la famille HERNANDEZ 1957

 

Lucette SAHUQUET   née le 6 septembre 1926 en Alger rencontre Robert Castel au Centre Régional d’Art Dramatique d’Alger dirigée par Geneviève Baïlac en 1956. Au cours de soirées privées, elle s’amuse avec son amie Anne Berger à créer un personnage proche de «La famille Hernandez» et demande à Robert Castel d’écrire des sketches. Ainsi leur premier spectacle «Scènes de la vie algérienne» allait au fil des improvisations devenir «La famille Hernandez» de Geneviève Baïlac.C’est le 17 septembre 1957 que «La famille Hernandez» est créée au «Théâtre Charles de Rochefort» à Paris avec la troupe du CRAD d’Alger: Lucette Sahuquet et Robert Castel entre autres et une débutante nommée Marthe Villalonga. Cette pièce qui évoque la vie des Pieds-Noirs dans l’Algérie Française de la fin des années cinquante est un succès immédiat et la pièce sera jouée près de mille-huit-cents fois en France (Théâtre du Gymnase en 1958 ou Théâtre Antoine en 1960) et à l’étranger.

 

SAHUQUET et CASTEL la purée de nouz'otres !

SAHUQUET et CASTEL 1963
la purée de nouz’otres !

 

Après l’indépendance de l’Algérie, le couple s’installe définitivement à Paris. En 1962, Lucette Sahuquet et Robert Castel jouent à l’Olympia des sketches orientés sur la vie des Pieds-Noirs. A cette occasion, leur prestation est gravée sur disque par le label RCA. Par la suite, ils signeront chez Barclay et enregistrerons plusieurs 45 tours qui remporteront un certains succès. En 1963, ils écrivent avec Jacques Bedos une fantaisie musicale intitulée «Purée de nous z’ôtres» qui relate le retour d’un couple de Pieds-Noirs en France. Créée au Théâtre des Trois Baudets, cette pièce sera donnée plus de cinq cents fois, Marthe Villalonga complétant la distribution.

 

 

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ARROSS CALDOSSO à la mode Pieds-Noirs

Posté par lesamisdegg le 22 janvier 2018

-Arroz Caldo -

Ingrédients (pour 4 personnes :

- 4 blancs de poulet – 1 oignon – 4 poignées de haricots verts surgelés – 3 poignées de petits pois surgelés – 2 cuillères à soupe de concentré de tomates
- 1 sachet de safran  – 1 grand verre ou 125 g de riz (rond, pas basmati)

Il faut savoir que ce plat se mange l’hiver et qu’il se mange comme une soupe.

Commencer par couper les blancs de poulet en petits morceaux, de sorte qu’on n’ait pas besoin de les recouper une fois dans la soupe. Couper l’oignon en fines lamelles.

Faire revenir les morceaux de poulet et l’oignon dans un fond d’huile d’olive dans un faitout. Une fois bien dorés, ajouter le concentré de tomate, puis recouvrir d’eau (3/4 du faitout). Ajouter les haricots verts, les petits pois et le safran. Saler et poivrer à votre convenance et laisser mijoter 1/2 heure.

Enfin, rajouter le riz et laisser mijoter encore 10 min, afin que le riz cuise. Quand le riz est cuit, vérifier si le sel et le poivre ne manquent pas, ne pas hésiter à rallonger avec un peu d’eau si le mélange s’épaissit trop.
C’est prêt, à déguster pour se réchauffer et s’il en reste, c’est encore meilleur le lendemain !!!

Temps de préparation : 10 minutes Temps de cuisson : 45 minutes

arroz en caldo

arross caldo

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ALBERT CAMUS : homme révolté, homme déchiré

Posté par lesamisdegg le 15 janvier 2018

Lorsqu’une guerre est franche, tout est simple : il y a deux ennemis face à face, et l’unique  préoccupation consiste à gagner la guerre, militairement d’abord, politiquement ensuite. Mais en ce qui concerne la « Guerre d’Algérie », la situation était infiniment plus complexe. Il s’est agi, en fait d’une double, voire triple guerre civile : Français contre indépendantistes, Adeptes du MNA (Messali) contre FLN, Français contre Français… Que peut ressentir un intellectuel français, un artiste, un Pieds-Noirs, devant tant de déchirements ?

La sensibilité à l’injustice

Albert Camus est né dans une famille pauvre, très pauvre. Orphelin de guerre à 1 an, sa mère sourde et pratiquement muette, faisant des ménages pour assurer le quotidien… Pas de jouets en nombre, mais un simple ballon de football et le plaisir des petites joies simples : la beauté de la nature, la mer, le soleil…  De cette enfance aux conditions étriquées, le futur auteur puise sa sensibilité extrême aux conditions de vie précaires et la sensualité face à la nature dont il parera plus tard ses œuvres. De sa condition sociale, il tient son sentiment aigu devant toute injustice. Dès l’enfance, le petit garçon fait preuve d’une remarquable curiosité intellectuelle.  Une bonne fée place sur son chemin un instituteur avisé qui reconnait en lui son potentiel et lui ouvre le goût de la connaissance : Louis Germain, auquel il aura plus tard l’élégance de dédier son Prix Nobel. Un parcours scolaire brillant, études à la faculté de lettres d’Alger… et le voilà prêt à mettre toute son énergie au service du monde.

Journaliste engagé, auteur dramatique, directeur du théâtre populaire d’Alger, présentant des pièces à caractère résolument social, Albert Camus n’a cessé de vouloir communiquer, et d’en appeler à un dialogue fructueux entre les hommes de toutes conditions, respectueux de toutes les convictions, et ferme sur ses positions lorsqu’il sentait qu’il était dans le vrai de sa logique.

Un homme engagé

En septembre 1935, il s’engage auprès du Parti Communiste Algérien. Deux ans plus tard, il claque la porte. « Rester clairvoyant, ne jamais céder aveuglément », telle est sa devise. Il ne reviendra pas au Parti Communiste et ne s’engagera jamais plus dans telle ou telle formation politique. Le communisme fort de son implication dans la Résistance, s’est lourdement entaché de stalinisme. « Nous aimions trop la liberté d’esprit et nous respections trop les droits de l’individu pour marquer le moindre intérêt aux régimes totalitaires », écrit Camus. Il conservera toutefois sa sensibilité de gauche. « Je suis né dans une famille, la gauche, où je mourrai, mais dont il m’est difficile de ne pas voir la déchéance » dira-t-il plus tard. Ou encore : « oui, je suis de gauche, en dépit d’elle et malgré elle ».

En 1939, pour le compte du journal communiste Alger Républicain, il rédige une série d’articles dénonçant ce qu’il a vu, de ses propres yeux vu, en Kabylie : la misère des populations, leur frustration de ne pas ne pas pouvoir exercer de droit politique… Il ne s’agit pas de jeter sempiternellement l’anathème sur « le système colonial », qui correspondait à l’ère des grands empires : la France, l’Angleterre, le Portugal…etc… rivalisaient dans l’extension de la puissance européenne hors métropole. L’administration locale s’exerçait  le biais de protectorats qui, un siècle plus tard, devaient soit être renouvelés, soit prendre fin.

 « C’est la force infinie de la Justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants », affirme-t-il en 1945, après les événements de Sétif.

En 1943, il s’engage dans la Résistance. Il insiste même, car son état de santé lui vaut la réticence des membres du mouvement. La situation est claire : il y a deux pays distincts, deux systèmes politiques antagonistes. Il n’existe pas de nation franco-allemande. Dans le journal Combat, Camus prend des positions, ce qui témoignait d’un grand courage pour l’époque.

Toutefois, il s’oppose aux pratiques d’ « épuration » de l’après-guerre, préférant tourner la page sur les années sombres. Chez lui, le dogmatisme rigoureux n’a point de mise : Camus reste un humaniste. Camus n’est pas qu’intellectuel, il est avant tout artiste, donc un affectif. A la Libération, le journal Combat continue de lui offrir ses colonnes.  Il y décrit le malaise régnant en Algérie : la Charte de l’Atlantique a présenté un nouvel espoir aux Musulmans dont les revendications se sont radicalisées. « C’est la Justice qui sauvera l’Algérie de la haine », clame Camus, ou encore « On ne sauvera rien de français sans sauver la Justice ». Il ajoute même « On n’a jamais fait des citoyens français par le mépris ». Il s’engage davantage en écrivant : « Devant les actes de répression que nous venons d’exercer en Algérie, je tiens à dire ma conviction que le temps des impérialismes occidentaux est dépassé »

« J’ai mal à l’Algérie »

A Paris, Camus est très apprécié des intellectuels français, dont Jean-Paul Sartre. Mais le ciel se couvre de nuages lorsqu’éclate vraiment la « guerre d’Algérie ».  Ces mêmes intellectuels lui reprochent de ne pas prendre de position ferme, soit de ne pas s’engager auprès des indépendantistes. Comment ce Pieds-Noirs  ardent, viscéralement attaché à son pays natal et à la culture qui l’a fait devenir ce qu’il est, le pourrait-il ?

Convaincu que la situation politique de l’Algérie française ne saurait perdurer en l’état, déplorant sans cesse que le Statut de 1947 ne soit pas appliqué, il s’inscrit dans la lignée des libéraux, tel Jacques Chevallier, député-maire d’Alger, Ministre de la Guerre,  qui pensent que le maintien de l’influence française en Algérie ne peut exister que dans la forme fédéraliste, dans l’accession des Algériens musulmans aux responsabilités politiques, en prônant incessamment le dialogue : « Ou nous réussissons à nous associer pour limiter les dégâts, et nous favoriserons une évolution satisfaisante, ou nous échouerons à nous réunir et à persuader, et cet échec retentira sur tout l’avenir », dit-il. Quant à Jacques Chevallier, il avait initié, dès novembre 1950, dans les colonnes de l’Echo d’Alger, la rubrique « le Dialogue entre Algériens », ouverte à toutes les sensibilités et, en 1953, dès son accession à la mairie d’Alger, il avait pris dans son équipe municipale des opposants déclarés, membres du M.T.L.D., parti de Messali,  ce qui n’a pas manqué de déclencher à son égard bien des méfiances et des hostilités, tant de la part des Européens que dans les rangs des messalistes. Le M.T.L.D. ne s’est-il pas alors scindé entre « centralistes », qui considéraient que le dialogue était encore possible avec les Français, et les « messalistes », engagés dans la voie de l’indépendance ? Devenu délégué à l’Assemblée Algérienne, il a fondé, avec Ferhat Abbas, l’Intergroupe des Libéraux, réunissant 17 délégués européens et 17 délégués musulmans, dans le but d’émettre des propositions satisfaisantes pour les deux parties.

Face au terrorisme, les deux hommes parlent d’une même voix : « De malheureuses et innocentes victimes françaises tombent, et ce crime lui-même est inexcusable. Mais je voudrais que nous répondions au meurtre par la seule Justice pour éviter un avenir irréparable », dit Camus »

« Le ministre que je suis du gouvernement de la France ne peut que comprendre et admettre que les rigueurs de la loi viennent frapper ceux qui complotent et qui couvent des hommes qui tuent » répond en écho Chevallier,  qui précise par ailleurs : « Toutes les troupes que je pourrais envoyer, toutes les forces de police mises à disposition par le Ministre de l’Intérieur ne règleront pas le problème de fond. Je ne le conteste  pas, nous ne saurions tolérer le désordre, les attentats dans la ville, les maquis, dans le bled. Mais je crois urgent et nécessaire de faire ce que l’on n’a pas ou trop peu fait dans ce pays jusqu’à présent. C’est en sortant de ces structures archaïques que l’Algérie évoluera. Et c’est sans doute le meilleur moyen de  la lier intimement à la France ». Prenant le risque de rencontrer le nationaliste clandestin Mohammed Lebjaoui, le maire d’Alger plaide ardemment pour l’arrêt des violences : « la guérilla urbaine fait des victimes innocentes, des deux côtés d’ailleurs ; si vous acceptiez de la stopper, je vous promets, moi, de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que la répression ne s’abatte pas, de manière aveugle et systématique, sur les Musulmans »…

Quand l’affectif côtoie le rationnel…

Tout le monde connait la célèbre phrase de Camus : « Entre la Justice et ma mère, je choisirais ma mère ». Au plus les tensions se durcissent, au plus l’aboutissement final devient évident, au plus l’homme blessé se tait. Ce silence même symbolise la douleur d’un homme clairvoyant, humaniste, épris de justice, pétri des émotions dues à ses origines, face à une situation qui sombre dans l’absence totale de dialogue, dans un affrontement inconditionnel, où les passions prennent le pas sur la raison.

Une vision mondialiste et idéaliste

Camus et Chevallier partagent la même conviction que cette guerre repose sur des bases beaucoup plus larges qu’une simple revendication territoriale. Tous deux mettent les consciences en garde contre le communisme, ou plutôt  le stalinisme et l’impérialisme soviétique, tous deux s’inquiètent de l’éveil du panarabisme qui, depuis Le Caire, souhaite se réaliser dans la formation d’un «  République Arabe Unie », le grand rêve de Nasser. Selon Camus,  « Il faut considérer la revendication de l’indépendance nationale algérienne en partie comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe, dont l’Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que, pour le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie anti-occidentale … Le bonheur et la liberté des peuples arabes ont peu de choses à voir dans cette affaire»

Autre rêve nourri par les deux hommes : l’Algérianité. Deux peuples pour une même patrie qu’ils chérissent tout autant. La formation d’un seul peuple riche de ses différences acceptées, peuple pionnier dans l’univers méditerranéen. Ecoutons Camus : « Une Algérie nouvelle… L’exemple rarissime de populations différentes imbriquées sur un même territoire… Arabes et Français réconciliés dans la liberté et la justice ». Il est allé jusqu’à défendre l’idée de faire reconnaitre une véritable culture méditerranéenne  « L’orient et l’Occident se rejoignent dans une culture qui favorise l’homme au lieu de l’écraser ». Ecoutons Chevalier : « Il faudrait faire d’Alger une ville fraternelle, un lieu de rencontres exemplaire entre Français et Musulmans… A nous, algériens français et musulmans de dégager ensemble une politique réaliste pour notre patrie commune »…« L’heure est venue pour tous les Algériens de se serrer les coudes, de ne plus nous diviser en nous regardant en fonction de nos origines comme des adversaires ou comme des ennemis, de ne plus nous fermer les portes les uns aux autres. Il n’est point d’hommes privilégiés, nous sommes tous égaux devant Dieu.

L’image de Camus

Pour les Pieds-Noirs, Camus apparaissait comme un « progressiste » de même que Chevallier  qu’ils considéraient comme un « traître », persuadés que l’Algérie devait rester française, régie par un système exclusivement français. Et les libéraux n’attiraient guère leur sympathie. Lorsque Camus a reçu le Prix Nobel,  d’amères réflexions ont accueilli cette nouvelle : au-delà de l’écrivain, le monde cautionnait le libéralisme. Et puis, le temps faisant son œuvre, Camus est maintenant considéré comme un modèle. L’écrivain illustre, l’homme qui s’est exposé en déclarant « entre la Justice et ma mère, je choisis ma mère », a su reconquérir les cœurs dans leur majorité.

Les intellectuels français restent plus divisés. Ainsi, lors du colloque tenu à Nanterre en 1985, les jugements se sont avérés très divers : « Camus n’a pas compris que les Algériens voulaient leur patrie, dit Paul Thibaud. Il a parlé de la Justice, du développement, de l’éducation et sous-estimé le caractère politique de la revendication algérienne. Son humanisme et son mondialisme l’aveuglent. Pourtant, il est lucide sur la guerre, ses effets, et sur le terrorisme … ». Il ajoute toutefois : « sans doute parce qu’il est de ceux que l’événement a le plus blessés, Camus pourrait être au départ d’une reconsidération non manichéenne du passé et d’une ouverture vers un avenir libéré des rancunes, même justifiées »

Aït Ahmed remarque que Camus est resté essentiellement français et n’a pas fait référence à la culture arabe  (Ce qui est inexact et de nombreux articles de Camus le prouvent) : « Il n’a pas fait l’effort pour apprendre la langue ou étudier la civilisation musulmane. …Si  Les Kabyles avaient la volonté d’apprendre la langue française, il existait aussi une langue kabyle et une soif d’identité algérienne »  « Camus a dénoncé le terrorisme. C’est la guerre qu’il fallait éviter. »

Albert Memmi était un ami de Camus.  « Tel qu’il était, avec son choix et son immense talent, Camus représentait un aspect essentiel de l’Afrique du Nord et les Algériens s’honoreraient-ils  en le réintégrant pleinement dans leur tradition culturelle. Pourquoi pas, à Alger, une grande rue Albert Camus ?

On vient de célébrer l’anniversaire de la mort de Camus. Nicolas Sarkozy a proposé de transférer ses cendres au Panthéon. Des protestations se sont levées, non pas parce que l’idée était incongrue, mais parce qu’elle venait du Président de la République dont la personnalité n’évoque pas spontanément l’esprit et l’engagement de l’écrivain… En Algérie,  il est question de reconnaître à Camus son « algérianité ». Circulant sur Internet, un tract est même étonnant de violence et d’affirmations sommaires, émanant d’intellectuels algériens : « Le journaliste colonial Camus, militant avéré et définitif de l’Algérie Française… », « Le lobby colonial en est à sa deuxième campagne »… « Dès 1937 et jusqu’en 1939, Camus n’a cessé d’appeler à des mesures de charités pour couper l’herbe sous les pieds des nationalistes »… « L’Algérie officielle se rend-elle compte qu’en accueillant avec cette chaleur le chantre de l’Algérie Française, elle ridiculise par avance son projet de loi criminalisant le colonialisme, la vide de son sens et devient nul ? »

Michèle Barbier

« Le Mythe Borgeaud », Editions Wallada – 1995

Jacques Chevallier, député-maire d’Alger – La dernière utopie »  Editions Riveneuve- 2010

Albert CAMUS 1959

Albert CAMUS 1959

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l’ORANAIS

Posté par lesamisdegg le 7 janvier 2018

L’oranais est une pâtisserie de type viennoiserie. Il s’agit d’une pâte briochée ou feuilletée qui contient de la crème pâtissière, deux demi-oreillons d’abricot et des petits morceaux de sucre. Sa particularité consiste surtout en sa forme, qui peut rappeler des lunettes (les deux verres étant représentés par les abricots), d’où un de ses autres noms : la lunette aux abricots.En Bretagne, l’oranais est très répandu dans les boulangeries, sous l’appellation croissant aux abricots et dans le sud de la France, il est appelé abricotine.

 

oranais-patisserie-

oranais-patisserie-

 

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LA «SAISON» EN ALGÉRIE !

Posté par lesamisdegg le 6 janvier 2018

Alger, 6 janvier 1890

Je me rends compte de la rapidité avec laquelle Alger et l’Algérie se sont imposées comme stations d’hiver. Autrefois, il fallait deux grandes journées –  j’ai rencontré ici des vieux qui en ont mis quatre –  pour aller de Marseille, par exemple, à Alger. Aujourd’hui, il n’en faut guère qu’une, par le service quotidien de la Compagnie Transatlantique, et l’on cite des bateaux comme le Pereire et le Duc-de~Bragance qui trouvent parfois le moyen de rogner une heure sur le trajet, Que sera-ce avec le bateau dont la construction s’achève, ce Maréchal-Bugeaud dont le nom seul contient des idées de conquête ? Le voyage par mer a donc cessé d’être une danse du ventre malgré soi.

Il dure si peu vraiment qu’à certains égards le mal peut bien passer pour un remède. Les passagers augmentent en raison des sacrifices qu’on fait pour eux, et quand la Compagnie aura résolu le double problème de la vitesse et de la stabilité, il se lèvera une génération nouvelle de majors de table d’hôte : les majors de table d’hôte pour la Méditerranée.

Ces temps sont proches. La Compagnie P-L-M est venue joindre ses efforts â ceux de la Compagnie Transatlantique pour faciliter aux hiverneurs le voyage d’Alger de la relation directe entre les rapides de l’une et de l’autre, il résulte clairement qu’on va de Paris à Alger en trente-six heures (méditez ceci, bonnes gens qui avez connu les coches de terre et les coches d’eau ).Pour les détails, je vous renvoie aux indicateurs, ou mieux à ces livrets spéciaux que les Compagnies font paraître à chaque saison, et où elles offrent aux touristes les combinaisons circulaires les plus tentantes avec des réductions de prix .

Pivot de ces combinaisons heureuses, Alger a dû s’organiser pour le plaisir. C’est la besogne ordinaire du Comité des Fêtes et j’aurai l’occasion de dire prochainement de quelle manière il s’acquitte de sa mission. On commence à s’apercevoir ici qu’il ne suffit pas de posséder un climat exceptionnellement favorable aux poitrines délicates et une température hivernale qui ne bat jamais la breloque. Puisque d’autres vendent le soleil ou le louent, c’est logiquement sur le littoral algérien que sera le gros marché, parce que c’est là qu’il sera le moins cher. Demandez plutôt aux Anglais qui ont pris les devants sur ce point comme ailleurs, et qui occupent paisiblement ces hauteurs de Mustapha, dont nous avons eu tant de peine à déloger les Arabes Ils insisteront sur le bon marché de la vie qui leur permet de passer l’hiver ici avec des théories interminables d’enfants et de gouvernantes. Ne maudissons pas les Anglais Ils nous auront rendu Je service d’importer ici le confortable. Les hôtels de la ville ont fait des progrès sensibles sous ce rapport ils ont senti la nécessité de lutter avec ceux de Mustapha. Qui pouvaient leur servir de modèles. Je les engage à persévérer dans cette voie et à ne pas considérer que tout est dit quand on a mis sur une étiquette « Maison de premier ordre. » II est beaucoup plus difficile de prouver que de prétendre. N’importe 1 Cette concurrence a déjà, produit des fruits, et on sait que les fruits sont très beaux en Algérie.

Cette question des hôtels est la grosse question partout. Les grands hôtels font les grandes villes. Ils font même les grands pays témoin la Suisse. Sans hôtels, point de stations d’hiver. Le maire d’une des premières villes d’Europe, une des villes les mieux placées pour attirer l’hiverneur, m’écrivait tout récemment «, Je ne me fais pas d’illusions nous n’avons que le climat pour nous, et ce n’est pas assez. Pas de spectacles, pas d’hôtels, pas de maisons à louer. Je travaille à changer tout cela. Nous allons avoir des quartiers neufs, où l’on bâtira de vrais hôtels, entre de vraies cours et de vrais jardins d’ici là, Dieu me garde d’attirer les étrangers chez nous. » Eh bien la municipalité d’Alger pourrait tenir un langage plus fier.

La Ville a fait beaucoup pour l’étranger depuis vingt ans elle construit des égouts, elle a fait venir les eaux du Sahel, elle s’est éclairée, assainie de toutes parts au point d’être devenue l’une des plus belles du monde par ses quartiers nouveaux. Elle l’était déjà par sa situation naturelle, dans un décor merveilleux qui n’a de rival que Naples. Enfin, elle pourra défier toutes les stations hivernales, lorsqu’elle aura édifié le Casino dont on parle depuis si longtemps et pour lequel l’opinion publique a déjà trouvé un emplacement magnifique sur une pointe qui s’avance au milieu de la baie, entre Alger et Mustapha. Je ne sais si la municipalité s’occupe de politique – si elle ne s’en occupe pas, c’est la seule – mais le jour où elle aura décidé la construction du Casino elle aura accompli sans le savoir le plus grand acte politique de sa carrière.

En attendant, le Comité des fêtes supplée par cent moyens ingénieux aux distractions du Casino. Entre temps, l’hiverneur a, je ne dirai pas sous la main, mais sous le pied les promenades toujours vertes, les environs toujours fleuris qui s’étendent autour d’Alger et refluent jusque dans Alger même. Je suis partisan de ces corsets-là, faits par Dieu avec des orangers, des pins, des tamarins, des oliviers, des figuiers, que sais-je encore?

Des chemins de fer qui vont lentement, mais sûrement, portent le voyageur jusqu’à ces montagnes, bleues en bas, blanches en haut, qui couronnent l’horizon d’Alger. C’est ainsi que la petite ligne de Tizi-Ouzou vous amène au cœur même de la Kabylie qu’il était si difficile d’aborder autrefois. Il y a ici une section du Club alpin où vous rencontrerez des guides qui connaissent les sommets et les points de vue comme vous connaissez le pas de votre porte. Autre nouveauté et significative Des voitures restaurants de la Compagnie des Wagons-Lits circulent, au moment où vous lisez ceci, entre Alger et Oran. Si je suis bien informé, elles ont été débarquées le 17 décembre de manière à pouvoir être attelées sans retard aux trains du P-L-M. Dans la note relative à cette innovation – une révolution - je lis ce ` passage, un trait de lumière pour les voyageurs économes « Les prix des repas et consommations sont fixés en conformité des usages du pays et sensiblement inférieurs à ceux fixés pour les restaurants circulant sur le continent. » Le succès est certain on espère arrêter par là le cours des gastralgies entretenues par les buffets.

Au lieu de vous laisser influencer par la grippe, venez donc ici manger des légumes verts et prendre votre café sur la terrasse. C’est le traitement qui convient. N’attendez pas que je vous développe le programme du Comité des Fêtes. Venez ici, vous dis-je. Le soleil vous y donnera lui-même la plus belle de toutes les fêtes, du haut des cieux tranquilles. Le vent et la pluie se livrent bien parfois à quelques petites mutineries, mais le soleil en rit dans sa barbe d’or, et quand il le veut or il le veut il montre bien qu’il est le maître.

Arthur Heulhard.

 

journal des hiverneurs

journal des hiverneurs

hiverneurs 1909

hiverneurs 1909

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Robert RANDAU -une sale blague-

Posté par lesamisdegg le 2 janvier 2018

« Un hectare de bonne terre au Frais-Vallon, ça suffit ! nous dit Salvator Nin ; moins ce ne serait pas assez ; plus, ce serait trop. Un hectare. Un point c’est tout. Le fils est au service, la fille est établie. La mère et moi on est deux ; à la maison elle commande ; au potager c’est moi, sauf quand je donne un coup de rein pour blanchir la maison ; aussi c’est moi qui saigne le cochon et qui le découpe et c’est la mère qui fait la soubressade. Je suis le roi du jardin ; quand le travail presse, j’embauche des manœuvres kabyles. Pour l’arrosage, vous en faites pas ; dans le haut de mon terrain, j’ai une fameuse noria, un mulet pour la tourner, une pente douce où l’irrigation se fait toute seule. Aux environs il n’est personne qui conduise aussi bien l’eau que moi. Et les collègues tous ils viennent me demander conseil pour le bassin et les rigoles. Je suis de compte à demi avec un copain qui a un camion ; on partage les frais d’essence et d’huile et je lui donne en plus une bagatelle pour l’amortissement ; c’est lui qui conduit ; le matin à deux heures on charge les légumes, les siens devant, les miens derrière. Je monte à côté de lui ; nous allons aux halles. Et les affaires terminées, ensemble on revient pour le travail du jour.

J’achevais, guidé par le maraîcher, de me promener sur les sentiers étroits ménagés entre les plates-bandes. Mon amie Nina nous suivait et cueillait, parmi les grands roseaux qui formaient haie autour de l’exploitation, un bouquet de liserons et de marguerites. Le jardin formait un long rectangle dont un grand côté dominait le ruisselet de la vallée, l’autre longeait le chemin vicinal établi à flanc de coteau ; sur l’un des petits côtés s’élevaient la maison mahonnaise, à simple rez-de-chaussée, de notre hôte, les hangars et quelques paillotes ; l’autre petit côté du quadrilatère était mitoyen d’un enclos que j’avais récemment acheté. Les opérations de courtage que je traitais avec un succès croissant, grâce à mes relations anciennes avec les commerçants du golfe de Guinée m’avaient rapporté de tels bénéfices, depuis plusieurs mois, qu’il me parut désirable de me mettre, comme on dit, dans mes meubles, d’acquérir une villa aux environs d’Alger, et de cultiver des roses et des œillets à mes moments perdus.

A vrai dire, ce fut Nina qui me harcela pour avoir la joie d’habiter une maison qui fût sa propriété. Mon Dieu, je confesse que la bonne fille avait, selon l’expression commune, gentiment rôti le balai à la Côte d’Ivoire, en compagnie des coupeurs de bois ; si elle était maîtresse dans l’art de shoker un cocktail, elle n’estimait point l’intellectualité, alors que j’avais des lettres, voire des diplômes d’université. Nous n’appartenions pas au même plan social. Mais nous avions bu ensemble le poison des tropiques et nulle force même de convenance n’aurait pu séparer l’un de l’autre deux bohèmes de la forêt dense.

Mon ami de jadis, Orner Joyce, qui avait couru avec moi la belle aventure et qui était à ce jour l’un des principaux patrons de la police d’Etat en Algérie, m’informa qu’un pavillon avec jardin était à vendre non loin de celui qu’il occupait au Frais-Vallon où il avait naguère émigré avec sa jeune épouse. Le site était des plus agréables ; le propriétaire menacé de poursuites par des créanciers coriaces, fut raisonnable dans ses prétentions ; bref l’affaire se conclut fort vite ; nous emménageâmes, et j’acquis, pour établir la liaison avec Alger une automobile à deux places que Nina apprit à conduire.

Le matin de notre installation, notre voisin Salvator Nin, galamment, nous avait offert son concours, et, comme Nina n’avait pas eu le loisir de faire son marché, il l’avait gratifiée d’un panier de ses produits choisis. Nous nous étions rendus chez lui aujourd’hui pour le remercier de sa politesse et le régaler d’un gros gâteau. Madame Nin nous accueillit avec la-plus grande bonté ; derrière son mari nous processionnâmes dans le jardin, où poussaient avec ordre et propreté d’admirables légumes.

Vous verrez que vous serez très bien ici, nous disait-il ; c’est un coin vert du paradis ; la terre est un gras terreau. Avec de l’huile de bras, de l’eau et du soleil, tout pousse dans cette vallée comme au pays de Canaan. Et il fit un grand signe de croix.

— Par malheur, Monsieur Nin, dit mon amie, il y a une ombre au tableau ; votre closerie est isolée dans la banlieue d’Alger et je ne vous apprendrai pas que le patelin est plein d’armées roulantes qui exploitent les environs de la ville. Supposez que vous soyez attaqué par surprise chez vous, la nuit, dans votre ferme, par une bande de sacripants, comment les repousserez-vous ? Sans doute, accourrions-nous, mon époux et moi, au cas où nous entendrions du bruit. Mais s’il y a pas de bruit?

— Ho, Madame, vous êtes logée à la même enseigne que moi !

— Non, parce que nous sommes reliés par téléphone à la maison d’Orner Joyce, où sont des plantons de permanence et au poste de police du quartier. Puis nos fenêtres ont des grilles, nos portes sont solides et nous possédons de bonnes armes dont nous savons nous servir. Nous avons même adopté un dispositif ingénieux de phares pour éclairer, en cas d’agression, les approches de la villa. Or vous n’avez ni téléphone, ni grilles.

— Mais j’ai Patrick ! Oh ! Vous ne connaissez pas Patrick ! Je vais vous présenter à lui.

Par une sente pratiquée au milieu de carrés où des femmes indigènes jacassantes ramassaient des pois, nous retournâmes à la maison mahonnaise ; Salvator nous introduisit dans l’arrière-cour du logis ; là étaient groupés des resserres, un hangar où bêlaient trois chèvres, l’écurie du mulet et une souille à porc ; un molosse à poil fauve dormait, enchaîné à sa niche, entre un colombier et la fosse à fumier. A notre approche l’animal s’éveilla, se mit debout, flaira l’air, eut une sorte de râle, et nous regarda sans aménité.

— C’est un bon copain, notre Patrick (et le chien en entendant son nom, agita la queue). Il n’accepte de nourriture que de ma femme et de moi, ne connaît que nous et est muet. Oui, il n’aboie pas. A la tombée de la nuit, nous le lâchons et il se ballade de l’angélus du soir à l’angélus du matin entre les choux et les navets, bien tranquille, sans galoper après les passants sur la route, sans fréquenter les chiens des voisins. Il fait le tour du propriétaire, quoi, mais gare à qui pénètre dans la propriété, s’il n’est pas dans ma société ou dans celle de ma femme. Il lui saute à la gorge sans prévenir, et cherche la carotide. C’est une bête qui est dressée à se méfier. Voilà !

Au crépuscule nous regagnons la villa par le chemin, désert à cette heure, qu’assombrissent des oliviers et les arbustes du maquis qui couvre au-dessus de nous les pentes du vallon ; notre jardin est encore à l’état de friche ; son entrée est étrécie par des ronciers qu’il a fallu dès le premier jour élaguer quelque peu pour permettre à notre petite auto d’accéder au pavillon. Le linge d’une abondante lessive est étendu sur des cordes auprès de la buanderie où chantonne du nez une laveuse indigène, alliée de la famille Mohand, le jeune auxiliaire kabyle à qui Orner Joyce reconnaît les qualités du policier avisé. Nina va distribuer des ordres à son, ouvrière et à sa bonne et je pénètre dans le vestibule où se tient Mohand soucieux et grognon.

— Bonsoir, mon petit,  lui dis-je. Y a-t-il longtemps que tu es ici en sentinelle ?

— Je suis arrivé, monsieur, deux minutes après votre départ, et ne suis point ressorti.

— Tu avais sans doute des raisons d’agir ainsi. Ton patron t’a-t ‘il chargé d’une commission pour moi ?

— Oui ; il est retenu à son bureau d’Alger par une enquête. Mais il y a autre chose qui nous est personnel, à vous et à moi. Je m’explique. Monsieur, il y a un sale type qui est couché au milieu des arbousiers, de l’autre côté de la route, devant l’entrée de la villa. Depuis plus d’une heure il est embusqué là ! Il attend le moment propice pour barboter votre lessive. Il est dangereux ; Salem est un brigand ; un type de mon village ; il a six ou sept condamnations pour vol et coups et blessures. Prenez garde à ses manigances.

— Très bien, Mohand, j’ouvrirai l’œil. Laissons ce qui me concerne. Qu’y at-il entre toi et lui ?

— Il y a cette affaire, entre ma famille et la sienne, qu’on appelle la rekba ; nous lui devons un sang, une vengeance, quoi ! Peut-être sait-il que je suis ici. Il surveille, pour me zigouiller quand l’occasion se présentera, mes allées et venues.

— Salem est donc à la fois un voleur et un assassin. Je Comprends ton émotion.

— Je ne suis pas ému. Il croit être bien caché; et ignore que je l’ai dépisté. L’avantage est donc pour moi. En définitive vous avez à craindre pour votre linge et moi pour ma peau.

— Eh bien, mon petit, nous allons tâcher d’arranger ça. Préviens ta parente que pour éviter une mauvaise rencontre elle dînera et couchera ici.

— Que se passe-t-il ? demande Nina qui survient à ce moment. Oh ! Mes enfants, qu’il est bon de se sentir enfin chez soi, entre des murs dont on est le propriétaire ! Ça, ma laveuse est terrorisée ! Il paraît qu’un malandrin rôde autour de la baraque !

— Oui, et, si tu veux bien m’écouter, nous le réduirons à une pénible extrémité, et Mohand nous y aidera.

Notre conférence ne dura guère. En bonne fille de la brousse Nina n’était guère portée à s’effrayer d’un risque et Mohand ne manquait ni d’habileté ni de bravoure. Il fut convenu qu’à la franche tombée de la nuit la lessive qui séchait au jardin serait remplacée par trois ou quatre vieux draps et les loques à nettoyer les dallages. J’exécutai un petit travail dans la salle basse qui me servait d’atelier où j’avais un banc de menuisier et les outils de divers métiers. Nous dinâmes à notre heure, sous la tonnelle, à la lumière d’une lampe à incandescence ; pendant que la bonne achevait de laver sa vaisselle, je fumais ma pipe et mon amie raccommodait des hardes. Nous devions en effet donner au guetteur l’impression d’être dans une parfaite quiétude. En temps et lieu les feux furent éteints, les portes fermées ; la lune ne se lèverait qu’à dix heures ; l’incursion de l’ennemi sur notre territoire serait retardée aux premières clartés de Phoebe au berceau.

— Tu peux déguerpir, dis-je à Mohand, par la porte de derrière avec ton matériel. Sois prudent. Et à propos, lui demandai-je en arabe, ton Salem croit-il aux prestiges des démons de la nuit ?

— Et quel est, me répondit-il dans la même langue, le paysan parmi les paysans qui n’y croit pas ? Moi-même, par ta tête, j’en ai vus dans le lit des oueds où ils dansaient avec les rayons de la lune.

Quand il s’exprimait en français, Mohand était voltairien, et n’avait foi ni à Dieu ni à diable. Parlait-il arabe, il redevenait crédule.

Il nous quitta. Il n’y eut plus, dans la vallée, d’autre bruit que des abois lointains de chiens dons les fermes, les coassements des grenouilles, les chants des grillons. Couchés à plat ventre sur la terrasse Nina et moi montions la garde et observions la campagne par une mince meurtrière. Bientôt le ciel devint opalescent, et l’on distingua confusément les arbres et les masses. Je frôlai du coude le coude de mon amie.

— Voici le camarade ! Murmurai-je.

Il s’avançait, pieds nus, lentement, l’oreille au guet, pliant le corps, fléchissant sur les genoux ; arrivé près de la cuisine il détacha avec prestesse les pièces de linge et les empaqueta sur son bras. A ce moment, je me redressai et modulai le rauque cri de guerre des Bobos de la Boucle, cri à la fois féroce et lamentable. Cette clameur sauvage surprit si bien le larron qu’il tourna les talons, bondit, et à toutes jambes s’enfuit vers la sortie, mal discernable entre les deux ronciers. Soudain II heurta un obstacle invisible qui le culbuta sur le sol. A peine s’était-il relevé qu’un fantôme phosphorescent se dressait sur son chemin et secouait une tête hideuse à la chevelure hérissée.

Sans attendre son reste le voleur s’échappa et courut comme s’il avait l’enfer aux trousses, vers la haie de roseaux qui séparait mon bien de celui de Salvator Nin. A deux mains il écarta la haie et je l’aperçus qui sautait dans le jardin voisin. Et à, cet instant un hurlement de douleur et d’effroi jaillit dans la nuit.

— Bigre, murmurai-je à l’oreille de Nina, je ne voudrais pas être à sa place. Le chien Patrick !

— Quel chien ?

— Le molosse muet qui veille sur les légumes de Salvator vient de s’immiscer dans l’affaire ; te rappelles-tu que d’après son maître il a l’humeur féroce ?

Mohand frappe à la porte ; je descends lui ouvrir.

Dans le vestibule j’allumai une lanterne, tirai les verrous. Le garçon était impassible. Il me rendit le rouleau de fil de fer, le manche à balai, la touffe de filasse et le cerceau de barrique tendu de papier rouge barbouillé de cette pâte phosphorée que les droguistes vendent comme mort aux rats. Je lui avais confié ces objets une heure auparavant.

Puis il se laissa choir sur la natte et sans un mot, la tête entre les bras, se mit à rire, mais à rire…

 

Robert RANDAU

Grand Prix Littéraire de l’Algérie 1930 

alger frais vallon 1937

frais vallon

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