Sartre et Camus

 

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Jean-Paul SARTRE (1905-1980) et Albert CAMUS (1913-1960) 

ou l’histoire d’un Saint laïc

 

 

Je suis bien sûr très flatté que le président Gérard GARCIA m’ait demandé de vous parler d’Albert Camus, sans doute le plus célèbre et le meilleur d’entre nous. J’en suis flatté, mais aussi confus car rien ne me qualifiait particulièrement pour le faire : je ne suis ni professeur de lettres, ni philosophe, ni membre du jury du prix Nobel. Bien d’autres participants, comme on vient d’ailleurs de le constater, ont plus de titres que moi pour évoquer ce grand moraliste dont les romans, les pièces de théâtre et les essais philosophiques, traduits dans le monde entier, lui ont valu, en 1957, le prix Nobel.

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A la réflexion, j’ai néanmoins accepté la proposition. Non pas avec l’ambition d’analyser son œuvre, ce que d’autres, je le répète, font mieux que moi, mais pour évoquer le personnage dont je me sens très proche. Pour en parler, non pas comme un objet d’étude, mais comme un être familier. Avec tout le respect que je lui dois et qu’il mérite, je le considère comme un membre d’une grande famille à laquelle j’appartiens aussi.

Ma proximité d’Albert Camus est tout d’abord d’ordre géographique. Il est né à Mondovi, village de la plaine de Bône (Ennaba), situé à une dizaine de kilomètres de Penthièvre (Oued Berda), le village de colonisation qui, vers 1853, fut créé par mes tris aïeux et quelques autres émigrés rhénans. À l’époque, une dizaine de kilomètres, ce n’était rien. Une distance aussi courte n’effrayait personne. À pied ou en carriole, entre les deux villages, on circulait presque quotidiennement.

Quand le chemin de fer fut construit, Mondovi devint la gare desservant Penthièvre. L’un de mes grands oncles (Edouard Mayer) fut forgeron à Mondovi où il mourut en 1908. Deux de mes cousins y sont nés, dont l’un était le neveu de Deluca, le Maire socialiste de Sétif, qui fut assassiné dans cette ville, le 8 mai 1945, il y a aujourd’hui, jour pour jour, soixante-cinq ans.

Je me sens également proche d’Albert Camus en tant qu’originaire d’une famille très modeste. Enfant pauvre, c’est comme lui un « hussard de la République », race aujourd’hui éteinte, qui me « poussa » vers les études.

Le maître d’école d’Albert Camus s’appelait M. Germain. Il avait baptisé le futur prix Nobel : moustique. Plus tard, alors que ce dernier aura quarante ans, il l’appellera encore petit. Quand Camus apprendra que le Prix Nobel lui a été attribué,  il n’écrira que deux lettres de remerciement : l’une à sa mère, qui ne sait pas lire, et l’autre à M. Germain: « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé« .

Après M. Germain, ce fut un autre enseignant d’Algérie, le professeur Jean Grenier, qui prit le relai pour soutenir Albert Camus, cette fois dans ses études supérieures. Même si leurs lignes philosophiques n’ont pas toujours été identiques, Albert Camus et le professeur Jean Grenier resteront toute leur vie très attachés l’un à l’autre. Albert Camus dédiera à Jean Grenier son premier livre L’Envers et l’Endroit, édité à Alger en 1937 par Edmond Charlot, puis L’Homme révolté, publié en 1951. Réciproquement, en 1959, c’est le professeur Jean Grenier qui demandera à son ancien élève, devenu prix Nobel, de préfacer la réédition de son ouvrage, Îles, que Camus aimait tant jadis, quand il n’était encore qu’étudiant.

Mon M. Germain à moi s’appelait M. Famelard. Il est venu un soir, à la maison, rendre visite à mes parents pour leur dire qu’il fallait absolument m’envoyer au Lycée. Ils n’avaient pas à se faire de souci. Pour couvrir les frais de scolarisation (car, à cette époque, le lycée était payant) et pour  acheter les livres et fournitures, je n’aurais qu’à passer le concours qui me permettrait de bénéficier d’une bourse.

Plus tard, comme Albert Camus, j’ai eu aussi mon Jean Grenier. Il s’appelait Frédéric Pons. En octobre 1946, après la guerre et après ma démobilisation, il m’a pris en surnombre dans sa classe préparatoire de Louis-le-Grand, a été un enseignant exceptionnel et m’a soutenu de sa présence chaque fois que j’ai du passer un oral de l’un des concours d’entrée aux Grandes Écoles.

Rendons hommage à ces héros de l’enseignement, généreux pédagogues et défenseurs pas­sionnés de l’école de Jules Ferry sans lesquels nul ascenseur social ne peut fonctionner !

 

La tuberculose pulmonaire dont a souffert Albert Camus est également pour moi un facteur de rapprochement. Mon père aussi en avait été atteint. Comme Albert Camus, il avait été réformé et dispensé de service militaire. Mais, comme Camus en 1940, mon père s’était, en 1914, engagé volontairement. Tous deux ont ainsi fait tout leur possible pour défendre leur pays, la France. 

 

Je me sens proche enfin de Camus en raison des tentatives que nous fîmes lui et moi, et moi non sans peut-être une certaine naïveté, pour essayer d’arrêter le déchaînement de violence et de sauvagerie que la guerre d’Algérie, cette affreuse guerre civile, allait entrainer. Sans nous concerter préalablement, nous avons tous les deux lancé un appel pour que la négociation soit substituée à l’usage du terrorisme et à la répression par les armes.

Pour lui, ce fut l’Appel à une Trêve civile. Il vint à Alger le 22 janvier 1956, accompagné de plusieurs amis intellectuels et pieds-noirs : Emmanuel Roblès, André Rossfelder, l’auteur du Onzième Commandement, Jean de Maisonseul etc. pour lancer cet appel et demander que le mouvement FLN et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contact ni à s’engager à rien d’autre, déclarent, simultanément, que pendant toute la durée des troubles, la population civile serait, en toute occasion, respectée et protégée.

Pour moi, ce fut en juin 1955, l’Appel de Constantine. Ce document qui fut signé par une trentaine de personnalités politiques, autant européennes que musulmanes, demandait « que cesse la violence, d’où qu’elle vienne« .

Aucun des deux appels, hélas, n’attint son objectif.

Malgré un service d’ordre musclé, la foule qui accueillit Camus à Alger fut menaçante. Les uns l’injurièrent : « Votre trêve de la violence, on s’en fout ! C’est l’indépendance que nous voulons, quel qu’en soit le prix !« 

Les autres l’accusèrent de « trahir la cause sacrée de l’Algérie française. »

Quant à l’Appel de Constantine, alors qu’il s’apprêtait à être publié dans la presse, il obtint un résultat, mais pas celui qui était attendu: un résultat sinistre. Le 20 août 1955, l’un des principaux signataires : Allaoua ABBAS, pharmacien constantinois, neveu et fidèle disciple du leader indépendantiste Ferhat ABBAS fut assassiné. Ce même jour, quatre autres signataires musulmans, dont le député apparenté socialiste Dr Benbahmed, firent l’objet de tentatives d’attentat.

Au lendemain de l’assassinat de son neveu, Ferhat Abbas, se sentant menacé, quitta l’Algérie pour se réfugier au Caire. Le docteur Benbahmed fit bientôt de même. Leurs fuites furent présentées par le FLN comme des ralliements à sa cause. Des ralliements dont chacun appréciera  la spontanéité…

Dans Autopsie d’une guerre, ouvrage publié vingt-cinq ans plus tard, Ferhat Abbas fait une brève allusion à cet appel, rédigé et signé par son neveu et par moi-même et qu’il avait corrigé de sa propre main[1]. Évidemment, Ferhat Abbas minimise l’évènement et dénie toute intervention de sa part dans la rédaction du texte.

 

Compte tenu de la personnalité d’Albert Camus, l’Appel pour une trêve civile eut évidemment un retentissement sans aucune commune mesure avec celui qui accueillit l’Appel de Constantine. Ayant été muté à Alger, je me retrouvais bientôt dans la capitale algérienne, plongé dans un monde où les sympathisants d’Albert Camus étaient nombreux. C’étaient souvent des amis communs : tels Jacques Chevalier, le maire d’Alger, Jean de Maisonseul, poète et peintre, etc. Pour moi, tout ce qui concerne Albert Camus évoque donc d’intenses souvenirs personnels.

La seconde raison que j’ai eu d’avoir accepté de parler de Camus est qu’elle m’offre l’occasion de m’inscrire en faux contre une malveillante stupidité que rapporte Mme Jeannine Verdès-Leroux, directeur de Recherche au CNRS. Elle faisait une enquête sur les Pieds-noirs. Elle devait d’ailleurs ensuite publier deux livres, fruits de ce travail. Un jour, de retour au bureau du CEVIPOF, ses collègues gauchistes l’interpellèrent avec ironie :

          « Alors, ils vont bien tes fascistes ? »

          - Quels fascistes ? Pourquoi des fascistes ? Les Pieds-noirs sont-ils des fascistes ? Albert Camus était-il fasciste ? »

          - Ah non ! Pas lui ! Mais Camus, c’était l’exception qui confirme la règle. »

 

J’aimerais profiter aussi de ce bref exposé pour montrer que non seulement Albert Camus ne fut pas une exception parmi les Pieds-noirs mais que, bien au contraire, il est emblématique de ce petit peuple dont il fut l’un des plus authentiques et des meilleurs représentants.

 

*

 

Un parallèle avec Jean-Paul Sartre met en évidence l’appartenance de Camus au monde des Pieds-noirs, un monde méditerranéen animé de morale chrétienne, tandis qu’à l’inverse la personnalité de Sartre fait de lui le plus représentatif des bobos et des gauchistes parisiens. Confrontons en effet leurs attitudes respectives face à quelques repères déterminants.  

 

La guerre, la Shoah, la Résistance. 

Les ambitions que le professeur Jean GRENIER nourrissait pour son étudiant et son disciple ne se sont pas concrétisées de la manière qu’il avait envisagée. Camus n’a jamais été membre de la puissante et très orientée corporation des Normaliens à laquelle appartiendront en revanche tant de ses futurs adversaires idéologiques. La tuberculose lui a en effet fermé les portes du concours d’entrée à l’École de la rue d’Ulm et de l’agrégation. Elle le fit aussi, et par deux fois, réformer du service militaire actif par le Conseil de révision. L’armée ne lui a donc jamais offert l’occasion de défendre la France comme il souhaitait le faire. La Résistance, oui.

Journaliste à Alger Républicain, journal algérois de gauche, il réalise notamment dans les villages montagneux de Kabylie, un reportage exemplaire: Misère de la Kabylie. Le reportage, cette école du réel, fut pour lui une expérience qui structura sa formation littéraire et son langage. Celui-ci sera toujours « de chair et de sang ». Cette première enquête fut également fertile pour sa formation politique.

En mars 1940, à la veille de ces deux semaines au cours desquelles l’armée française s’effondra sous les coups des blindés de Guderian, et grâce à son ami Pascal PIA, ancien collègue d’Alger Républicain, il devint secrétaire de rédaction à France Soir. L’exode de juin 1940 obligea le quotidien à se replier à Lyon. Camus y épousa en secondes noces Francine Faure qui l’avait rejoint. Mais il perdit son emploi début 1941 et rentra alors à Alger. Gallimard, replié à Cannes, avait accepté de publier L’Étranger.  Il envoya à Camus, à Alger, des exemplaires d’auteur qui ne lui parvinrent jamais.

En août 1942, pour mieux combattre la tuberculose, Camus quitta à nouveau le climat brûlant de l’Algérie dont, les médecins considéraient qu’il ne convenait pas à son état. Il vint alors se soigner en Métropole, dans une zone fraiche et boisée, de moyenne altitude (un millier de mètres), située en Auvergne, en Haute Loire, au Panelier, à Chambon-sur-Lignon, où une parente de sa femme tenait une pension de famille. Ce lieu est aujourd’hui surtout connu pour la dignité de son attitude face aux persécutions que les Nazis firent subir aux Juifs. Selon le film documentaire Les armes de l’esprit, de Pierre SAUVAGE, environ 5 000 Juifs ont trouvé refuge à un moment ou à un autre dans cette région de Chambon-sur-Lignon. Elie WIESEL et Samuel PISAR, deux déportés rescapés des camps de la mort et figurant parmi les plus grands hérauts de la cause juive, s’en sont notamment portés caution. 

En 1990, le gouvernement israélien a reconnu toute la contrée et ses habitants comme « Justes parmi les Nations« , distinction collective qu’il n’a accordée que très exceptionnellement. C’est là, en Haute Loire, que Camus eut ses premiers contacts avec la Résistance. 

Pour s’y soigner, il n’avait prévu de ne rester en Auvergne que deux ou trois mois. Mais à la rentrée scolaire, Francine, dut regagner l’Algérie. Un mois plus tard, le 8 novembre 1942, le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord obligeait Camus à prolonger son séjour en Métropole. Le couple était séparé. Camus rejoignit alors Paris où Pascal PIA, son ancien collègue d’Alger Républicain - qui l’avait déjà introduit à France Soir – le fit entrer au réseau Combat. Ce réseau de Résistants diffusait clandestinement un journal dont Camus devint le Rédacteur en Chef. Il en fit monter le tirage à 300 000 exemplaires.

Maria CAZARES, fille d’un ancien ministre républicain espagnol et magnifique artiste de théâtre et de cinéma, contribuait à sa diffusion. En particulier, sur son vélo, elle en transportait des paquets d’exemplaires à travers Paris.

Deux journalistes de Combat furent arrêtés par la Gestapo. Albert Camus, lui, échappa d’extrême justesse aux mailles du filet. Il confia à Maria Cazarès, que les Allemands ne fouillèrent pas, la maquette du prochain numéro de Combat qu’il portait sur lui.

Maria Cazarès devint un grand amour de la vie d’Albert Camus.

En 1944, le débarquement des Alliés dans le Var (parmi lesquels figuraient 170 000 Français d’Afrique du Nord appartenant à la 1ère Armée française) puis la Libération de la France permettront à son épouse, Francine, de revenir en Métropole. Le couple Camus se reforma alors. Deux jumeaux, Jean et Catherine, naquirent le 5 septembre 1945.

Dans ce même Paris occupé où Camus rédigeait et diffusait Combat, Jean-Paul SARTRE supportait fort bien que ses thèses (L’Être et le Néant – 1943) soient soumises à la censure allemande et que ses pièces (Les Mouches – 1943, Huis-clos – 1944) soient jouées devant des parterres où figuraient des officiers allemands. Le théâtre sur la scène duquel ces pièces étaient présentées, anciennement théâtre Sarah Bernhardt, dont le propriétaire juif avait été spolié, avait été rebaptisé théâtre de la Cité afin de ne pas déplaire aux nazis. Car Sarah Bernhardt était juive.

Albert Camus ne s’est donc pas contenté de rendre hommage à la Liberté par ses écrits. Pour la défendre, il a offert sa vie comme enjeu.

 

Confiance dans l’amitié 

CAMUS rencontra SARTRE pour la première fois à la générale des Mouches. Il publia sur lui un article particulièrement flatteur, reconnaissant à Sartre un talent sans limite.

C’est encore Camus qui, en 1944, dans la France libérée, recrutera SARTRE pour en faire un reporter du journal Combat. En revanche, en octobre 1945, quand Sartre créera la revue Les Temps Modernes,  il sera moins complaisant envers Camus que ce dernier l’avait été pour lui-même. Sans se découvrir, en signant lui-même ces attaques, il fit écrire par l’un de ses disciples des articles fort réservés sur Camus.

 

Le capitalisme La posture des deux hommes face au capitalisme souffre de la même ambigüité. Sartre est anticapitaliste. Mais sa condamnation du capitalisme est d’origine livresque. Elle trouve ses racines dans les théories marxistes. La disparition du capitalisme serait, selon celles-ci, inscrite dans un prétendu « sens de l’Histoire ».  

Camus est également critique envers le capitalisme. Mais il l’est pour des raisons « sensibles », celles de la justice, de la dignité et de la valeur humaine.

La misère, il ne l’a pas lue dans les livres, il l’a vécue. Je suis né, écrit-il, à mi-chemin de la misère et du soleil. La capacité de pardonner 

A la Libération, Camus se sépare de certains Résistants qui exigent une épuration radicale. Il ne rejoint pas pour autant François Mauriac qui prône une amnistie générale. Mais il intervient auprès de Malraux pour demander la grâce d’écrivains collaborateurs tels que Brasillac. Sartre fait partie des ouvriers de la onzième heure dont on sait bien qu’ils sont toujours plus revanchards que ceux qui ont réellement participé au combat.

En raison de son indulgence pour les collaborateurs, Sartre croit pouvoir mépriser Camus. Il est, dit-il, un faible et un utopiste. On a vu plus haut, face aux nazis, lequel des deux fut en vérité le plus faible.

De la même manière, quatorze années plus tard, durant la guerre d’Algérie, le 11 janvier 59, Camus introduit un recours en grâce auprès du Général de Gaulle et d’André Malraux en faveur de huit condamnés à mort. Le 21 août 1959 à nouveau il demande la grâce pour Bouyaed Radhid, Berkouk Areski, Sahnoum Ahmed. Mais il refusera toujours de valoriser l’idéologie du terrorisme. Il n’aidera jamais matériellement les terroristes. Il privilégiera, comme il le dit à Stocholm le 17 octobre 1957, la vie de (sa) mèreLe communisme 

Avec le problème algérien et celui posé par un ciel vide, c’est sans doute à propos du communisme que le contraste entre les attitudes respectives des deux penseurs est la plus marquée.

Camus fut, durant deux années passées à Alger Républicain, membre du PCA, le Parti communiste algérien. Mais l’histoire officielle du communisme, brossée par les Soviétiques, était pour lui l’exemple même du truquage, du mensonge, de la non-intégrité intellectuelle : « D’année en année, de mois en mois parfois, la Pravda se corrige elle-même, les éditions retouchées de l’histoire officielle se succèdent. Lénine est censuré, Marx n’est pas édité. A ce degré, la comparaison avec l’obscurantisme religieux n’est même plus juste  ». (L’Homme Révolté, p. 291)

L’Humanité tente de lui rendre ses coups. Le 18 octobre 1957, elle dira de Camus : « C’est le « philosophe » du mythe de la liberté abstraite. Il est l’écrivain de l’illusion ».

S’il critique les falsifications communistes, Camus n’est pas, pour cela, tombé dans un anticommunisme viscéral, systématique et de mauvais aloi. Dans Actuelles I, revenant sur ce point dans la partie morale et politique (p. 271), il déclare : « Si nous ne sommes pas d’accord avec la philosophie du communisme, ni avec sa morale pratique, nous refusons énergiquement l’anticommunisme politique, parce que nous en connaissons les inspirations et les buts inavoués  ».

Sartre ne fait pas le détail. Il ne se compromettra pas jusqu’à adhérer officiellement au Parti dont il se bornera à rester toujours un fidèle « compagnon de route ». Il brossera de Staline un portrait dithyrambique. Et pour stigmatiser les adversaires du communisme, il aura une formule à l’emporte pièce. Parodiant les dénonciations staliniennes empruntées à l’argot russe, il écrivit :

« Tous les anticommunistes sont des chiens ! »

Sartre ne prendra ses distances avec le communisme que très tardivement, au moment du « coup de Prague ».

Démocratie tout court et démocratie populaire.

 

Camus est partisan de la démocratie. Il récuse les idéologies messianiques. En aggravant la misère du peuple, elles s’auto justifient.  

« La démocratie n’est pas le meilleur des régimes. Elle en est le moins mauvais. Nous avons goûté un peu de tous les régimes et nous savons maintenant cela. Mais ce régime ne peut être conçu, créé et soutenu que par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout, qui refusent d’accepter la condition prolétarienne et ne s’accommoderont jamais de la misère des autres, mais qui justement refusent d’aggraver cette misère au nom d’une théorie ou d’un messianisme aveugle. » Camus. (Les Essais). Un démocrate est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et accepte de réfléchir à ses arguments.

À l’inverse de Sartre, Camus récuse toute dictature, fut-elle celle de la pensée ou celle « du prolétariat. »

 

Le terrorisme 

Dès le début de la guerre d’Algérie, Camus prend partie contre le terrorisme.

« Un but qui a des moyens injustes n’est pas un but juste ». Autrement dit, la fin ne justifie pas tous les moyens.

Nous avons rappelé plus haut son qui visait à épargner les violences de la guerre à la population civile.

Tandis qu’Albert Camus et ses amis lançaient l’Appel à la Trêve civile et à la négociation, Jean-Paul SARTRE, à Paris, soufflait sur les braises. Avec ses camarades porteurs de valise de Normale Sup, Francis Janson et Michel Launay, il organisait un réseau chargé de s’opposer au départ des appelés pour l’Algérie et il collectait en Métropole des fonds au profit du FLN. Dieu est mort. Le monde est absurde, mais subsiste « l’honneur de l’homme » 

Dans l’une des formules lapidaires qu’il affectionne, Nietzsche a écrit : Dieu est mort ! (Ainsi parlait Zarathoustra). Sartre comme Camus doutent de l’existence de Dieu. Du moins d’un Dieu anthropomorphique tel que nous l’a légué la tradition judéo-chrétienne. Mais on ne peut dire sans nuance qu’ils sont tous les deux athées, c’est-à-dire « sans Dieu ». Surtout pas Camus.

Si Dieu n’est plus là pour révéler aux hommes la morale à laquelle ils doivent se conformer, n’y aurait-il donc plus de morale du tout ? Si Dieu n’existe pas, tout est-il permis ? interroge Yvan Karamazov, le héros de Dostoïevski ? Si Dieu est parti sans laisser d’adresse, ce départ laisse-t-il le champ libre à l’absurdité et à la sauvagerie ?

Camus approfondit ce thème de l’absurdité dans le triptyque: L’Étranger, Caligula et Le Mythe de Sisyphe. Il n’existe, écrit-il, qu’une question philosophique vraiment sérieuse : c’est le suicide. Car si tout est absurde, si la vie n’a plus de sens, pourquoi continuer à vivre ? La peste est dans la ville. Mais est-ce une raison pour jeter le manche après la cognée ? Le manque de sens ne nous décharge pas de tout devoir envers nous-mêmes ni envers notre prochain.

 

Pour Sartre, Camus est un incurable naïf, un utopiste en quête d’une agaçante sainteté laïque. Dieu en partant a laissés les hommes seuls sur Terre. Ils n’ont d’autres choix que de prendre en main leur destinée. Ils doivent s’y résoudre avec rationalité et « réalisme », à travers les conditions historiques dans lesquelles ils se trouvent placés.

Machiavel aussi soutenait que ses conseils au Prince relevaient du réalisme… Mais quelle distance sépare le réalisme du cynisme ? Pourquoi la fin ne justifierait-elle pas les moyens ? Au service d’une cause jugée « juste » (mais qui en juge ?), la violence, pense-t-il, se justifie.

Ainsi, sans état d’âme, Sartre écrit une apologie de Staline. Ce dernier n’est-il pas destiné par le sens de l’Histoire, à « modeler un homme nouveau » et à construire « une société nouvelle », supposée être débarrassée des vices de la société capitaliste ? Silence sur l’archipel du Goulag!

De même, le terrorisme anticolonialiste est-il, pense Sartre, légitime. N’a-t-il pas pour objet de lutter contre l’horreur colonialiste ?

Dès que Frantz Fanon, un psychiatre antillais enseignant en Tunisie le lui demande, Sartre accepte sans hésitation de préfacer Les Damnés de la Terre, cette bible du terrorisme. On y enseigne en particulier que plus un attentat est horrible, plus il est efficace. Jean-Paul SARTRE préface donc froidement : Abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ; restent un homme mort et un homme libre !

 

Loin du réalisme sartrien, Camus soutient que « la noblesse de l’homme » est justement de ne pas s’incliner devant l’absurdité. Elle exige même de lui qu’il ait le courage de se révolter contre elle. Tel est le thème de L’Homme révolté. Pour être vraiment un homme, l’homme a le devoir de se révolter contre l’absurde.

L’homme révolté n’est pas un homme du ressentiment. Il ne baigne ni dans la haine, ni dans le désir de vengeance, ni dans le mépris. Sa révolte enfante même d’autres valeurs qui s’imposent à lui.

Telle est la clé du retournement inattendu du docteur Rieux, le héros de La Peste. C’est elle aussi qui motive l’idéalisme du jeune Tarrou quand celui-ci tente d’aider le Dr Rieux à lutter contre le fléau. C’est encore elle qui soutient le courage qui anime le journaliste Rambert lequel, par solidarité avec ses concitoyens d’Oran, préfère rester dans la ville où sévit l’épidémie plutôt que de s’enfuir, comme il a les moyens de le faire, en sauvant sa vie et en rejoignant sa belle.

 La « noblesse de l’homme » ? Mais en quoi cette noblesse est-elle si différente de la sainteté religieuse du Père Panelou, le quatrième des mousquetaires de La Peste ?  

Animés par des motivations d’apparence différente, tous les quatre témoignent contre le pessimisme « réaliste ». Leurs raisons d’agir s’abreuvent à des sources apparemment distinctes. Mais leurs actes convergent.  

D’où leur vient cette connivence ? Serait-elle le fruit de l’ardent soleil d’Oran ? Cette noblesse de l’homme serait-elle inhérente à l’inépuisable espérance qui anime l’esprit pionnier ? Serait-elle de même nature que le courage qui, face aux vicissitudes de l’Histoire, donne aux hommes la faculté de défricher, de rebondir, de reconstruire et d’équiper ? Tâches dans lesquelles ils ne réussissent d’ailleurs pas si mal [2] !

Peut-être parviendrait-on, par des larges enquêtes de caractère ethnosociologique, à démontrer que l’adoption d’une morale est statistiquement plus propice à la survie que l’absence de morale. Mais Camus n’éprouve nul besoin de recourir à de telles démonstrations. Quelque part, sa croyance en la noblesse de l’homme rejoint la foi.

Le parallèle entre Sartre et Camus que, non sans quelque imprudence, je viens d’esquisser, est jalonné de contrastes. Partis des mêmes propositions, les deux penseurs ont  abouti à des moralités antagonistes. Sartre se voulait philosophe. Camus fut un moraliste. A coup sûr le plus grand, peut-être même le seul moraliste du XXème siècle. Nanti d’une immense supériorité éthique sur le premier, il fut un produit emblématique de cette mosaïque méditerranéenne où germa la culture judéo-chrétienne qui fut propre à un éphémère petit peuple baptisé de ce côté-ci de la Méditerranée – Dieu sait pourquoi ! – pied-noir.

Le 8 mai 2010 – signé : René MAYER



[1] Le dossier correspondant est malheureusement resté en Algérie et je ne peux administrer aucune preuve de cette affirmation.

[2] Cf. op. cit. Français d’Afrique du Nord, ce qu’ils sont devenus, par René MAYER

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Un commentaire

  1. Belasco dit :

    Sur la relation Camus-Sartre, voir les passages sur le sujet dans le livre de Michel Onfray (philosophe de gauche) intitulé « L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus » (Flammarion).
    Ouvrage remarquable sur Camus avec quelques réflexions pertinentes (et, divine surprise plutôt favorables) sur les Pieds-noirs On y voit très bien dans cet ouvrage qui de Sartre ou de Camus a vraiment eu « les mains sales ». C’est un réquisitoire implacable sur Sartre et les « intellectuels » du Café de Flore qui vivent dans le monde qu’ils se sont fabriqué.
    C’est long, c’est difficile à lire mais chaque phrase est à méditer.

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