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Extraits du discours de Mme Veil à l’Académie

Posté par mdame le 19 mars 2010

        

Comme vous le savez Mme Veil a été reçue à l’Académie Française .

Dans son discours elle a fait, comme il se doit, l’éloge de celui qu’elle remplace à ce fauteuil  : Pierre Mesmer

Voici la partie qui concerne notre histoire et celle de la Légion . Elle y parle aussi des harkis et à ce sujet n’emploie  pas la langue de bois

                                                   

….En avril 1961, il (Messmer) est au Maroc, pour assister, aux côtés du jeune roi Hassan II, au transfert des cendres du maréchal Lyautey vers le sol français. On ne pourrait imaginer circonstance plus significative : une cérémonie à la mémoire d’un des plus forts symboles de la présence française en Afrique du Nord. Lyautey, qui fut membre de votre compagnie, croyait passionnément à la grandeur civilisatrice du rôle de la France au-delà des mers, et, dans le même mouvement, pressentait que les temps conduiraient à changer le rapport de subordination entre la métropole et les peuples sous sa tutelle. Le retour de sa dépouille à cette date sonne comme un glas.

 À Rabat, le ministre des Armées est informé que quatre généraux – le fameux « quarteron », comme le qualifie aussitôt le Général, avec sa prodigieuse capacité à susciter le pouvoir des mots – soutenu par quelques unités, se soulèvent ouvertement contre l’autorité de la République. Le 1er régiment étranger de parachutistes investit Alger.

 Ce régiment, Pierre Messmer le connaît bien : c’est l’unité la plus prestigieuse de l’armée. Quelque temps plus tôt, il l’a visité sur le terrain, allant de compagnie en compagnie, écoutant les états d’âme des officiers, recueillant leurs doléances. À chacun, il a rappelé les consignes : faire la guerre, pas davantage. La politique doit rester l’affaire des politiques.À l’annonce d’un événement qui pourrait dégénérer en guerre civile, Pierre Messmer n’a pas pu ne pas se souvenir de ces journées de 1941, en Syrie, où lui et ses hommes se trouvèrent face aux légionnaires du 6e régiment étranger d’infanterie fidèles à Vichy, sous le commandement du général Dentz. Cet affrontement fratricide, la Légion a voulu l’oublier. Il a d’ailleurs été décidé qu’aucune citation, aucune décoration ne serait décernée pour cette campagne, signe de l’embarras qu’ont éprouvé les protagonistes. Le lieutenant Messmer avait vécu l’épisode dans la douleur, les larmes même, avoue-t-il, lui pourtant si pudique.L’histoire du putsch d’Alger est connue : c’est un coup d’État, un mélange de force et d’improvisation. Rapidement le 1er REP tient la ville ; mais après ? Le général de Gaulle prend la parole à la télévision et à la radio pour condamner une aventure où le désespoir a sa part. L’armée, dans son immense majorité, ne bouge pas, à l’instar des appelés qui demeurent dans leurs casernes. En trois jours, la sédition est à bout de souffle. Sitôt le putsch en échec, Pierre Messmer offre sa démission, parce qu’il considère qu’il a manqué à son devoir. Le président de la République la refuse. Pourtant, il ne décolère pas. Des officiers se sont dressés contre la légalité républicaine, ont entraîné dans cette désobéissance des soldats, notamment étrangers. Devant son ministre impavide, le regardant droit dans les yeux, il prononce ces mots terribles : « Il faudra dissoudre la Légion étrangère. » Comment ne pas imaginer les images qui surgissent dans la tête de Messmer ? Son arrivée à Morval Camp en 1940, où il fit la connaissance de la 13e demi-brigade. La noble figure du colonel Monclar. Les visages des braves Mamuric et Dominguez. Pierre Messmer serait donc l’homme qui bifferait d’un trait de plume le paraphe de Louis-Philippe créant la Légion étrangère, effacerait les grandes heures du Mexique, de la Crimée, de la Somme, de l’Indochine ? Pour la première fois, peut-être la seule, l’officier, célèbre pour son mutisme, le ministre, choisi pour sa solidité morale, se cabre : « Je ne le ferai pas, parce que je ne peux pas le faire. Pour moi c’est une question d’honneur. » De Gaulle n’insiste pas. Il décide la dissolution du seul régiment putschiste et épargne les autres. Je n’évoque pas cette phase de la vie de Pierre Messmer sans difficulté ni sans prudence. La gravité des événements et leur extrême complexité nécessitent qu’on aborde cette époque avec tact. Il serait malvenu de juger du haut de notre chaire, nous qui bénéficions aujourd’hui du recul et de la sérénité. Mais il faut rappeler que ce fut un temps où l’on vit les dirigeants d’une grande démocratie intervenir dans le déroulement de la justice, dicter la composition du haut tribunal militaire chargé de juger les conjurés, convoquer le procureur pour lui inspirer les conclusions de son réquisitoire, tenter de peser sur le verdict. Jusqu’à la fin de sa vie, Pierre Messmer assumera publiquement cette attitude, fustigeant la désobéissance au chef de l’État, rappelant sans cesse la nécessité absolue du respect de la légalité républicaine. En privé, il se révèlera plus nuancé et, à la fin de sa vie, entreprendra des démarches discrètes pour rencontrer le commandant Denoix de Saint-Marc, l’homme qui commandait le 1er REP lors du putsch d’Alger. Quelque quarante ans après les faits, Pierre Messmer estimera venu le temps de la « paix des braves ».

Mesdames et Messieurs, on ne peut non plus évoquer ces temps de malheur sans aborder un douloureux dossier. Ancien magistrat, m’étant beaucoup investie pour améliorer la condition des prisonniers du F.L.N. en Algérie et en métropole, je n’en suis que plus à l’aise pour aborder une autre page tragique de notre histoire. En Algérie, des musulmans avaient accepté de servir dans l’armée française. On les appelait les « moghaznis », ou plus communément les « harkis ». Leurs effectifs s’élevèrent à 90 000 hommes et leurs familles. Les accords d’Évian stipulaient qu’aucun Algérien ne serait inquiété pour ses engagements passés, notamment dans l’armée française. Les autorités françaises voulurent croire à ce traité et mirent tout en œuvre pour qu’il fût respecté. Pour nombre d’officiers français, ce fut un déchirement d’abandonner à leur sort des hommes qui avaient partagé leurs combats. Certains décidèrent leur rapatriement en métropole. Après y avoir un temps consenti, et ouvert des camps d’hébergement, les autorités françaises publièrent des instructions très strictes mettant fin au rapatriement. La plupart des harkis durent ainsi rester en Algérie, en butte à l’opprobre et souvent à d’horribles représailles. Quel fut le nombre de victimes ? Les historiens s’opposent encore sur ces chiffres. La tragédie de ces familles entières abandonnées laisse en tout cas une tache indélébile sur notre histoire contemporaine.

Une nouvelle fois, Pierre Messmer se plia à la rigueur d’État, au devoir d’obéissance. Plus secrètement, il souffrit de ce drame, évoquant même dans des entretiens ultérieurs avec Philippe de Saint-Robert une situation de « non-assistance à personne en danger ». ….

…..Et en mai 1968, lorsque Pierre Messmer s’opposera résolument au ministre de l’Intérieur, qui insiste pour envoyer la troupe contre les jeunes manifestants, c’est en songeant à l’Algérie et à ses erreurs qu’il refusera…….

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5 Réponses à “Extraits du discours de Mme Veil à l’Académie”

  1. Riera dit :

    Je vous remercie pour ces lignes qui montrent bien la difficulté de ces moments que nous avons vécu.

    « Il serait malvenu de juger du haut de notre chaire, nous qui bénéficions aujourd’hui du recul et de la sérénité »

    Je pense que cette phrase résume parfaitement la situation.

    Pourtant, de valeureux soldats ont été trahis par le pouvoir politique mais pour rester fidèles à leur parole, à leur engagement, ont -eux- choisi la voie de la non-soumission .Certains ont été jugés par des tribunaux d’exceptions et ont été fusillés.
    (Les tribunaux de la France vont jusqu’à leur refuser une simple stèle dans un cimetière.).

    Cet article pose la question « Jusqu’où la soumission peut-elle aller ?Dans tout cela,où est le peuple souverain et donc ‘le politique’ ne doit-il pas se soumettre au peuple (Sujet très actuel, depuis 1958 jusqu’à nos jours)  »

    Merci pour cet article.
    Cordialement,

  2. ambel dit :

    Et pourtant Mme VEIL n’a pas hésité à gouverner avec tous ceux qui ont vendu l’Algérie Française!!!

  3. Vincent Lajaro dit :

    L’Algérie, le pays des errements, des erreurs, des trahisons et de tous les extrémismes…

    Vincent Lajaro.

  4. mdame dit :

    Commentaire édité avec la permission de Monsieur Maurice Faivre

    Bonjour,

    Voici mes commentaires sur la condition des prisonniers
    évoquée par Simone Veil.

    1. La condition des détenus du FLN en métropole a été améliorée
    d’abord grâce à l’intervention de la Croix-Rouge. Le régime A de
    prisonnier politique leur a été accordé en août 1959. Le régime de
    Fresnes devient désormais très libéral, pour ne pas dire laxiste. Des
    grèves de la faim sont déclenchées en 1960 pour obtenir le
    regroupement des prisonniers du FLN. Les avocats du collectif FLN
    font des campagnes d’accusation en mars 1961. De nouvelles grèves de
    la faim (dont Ben Bella) se développent en novembre 1961. le délégué
    du CICR P.Gaillard fait remarquer à Ben Bella que les prisonniers
    français aux mains du FLN ne bénéficient d’aucune mesure libérale.

    L’amélioration de la condition des prisonniers FLN dans les prisons
    françaises est observée par Pierre-Boissier, délégué du CICR à Paris :
    Pierre Boissier écrit à P.Orvain, directeur des services
    pénitentiaires, que les porte-parole du FLN dans les prisons
    établissent une paroi étanche entre les détenus, le CICR et
    l’administration. Les entretiens avec les prisonniers sont donc sans
    intérêt. Les concessions libérales qui sont accordées aux détenus
    profitent à la tyrannie de ces porte-parole (archives du CICR de
    1961 : BAG 225-078-012).

    Le 18 juillet 1961, Pierre Boissier déclare à l’administrateur
    Perdriau des services pénitentiaires que les privilèges acquis par
    les nord-africains détenus sont inquiétants : ils rendent possible
    une sortie en masse des prisonniers (sic). L’administration ne peut
    que céder toujours davantage.

    En septembre se déclenche une grêve généralisée dans de nombreuses
    prisons. Inquiet de la grêve des Baumettes, M.Vimont du Cabinet du
    nouveau Garde des Sceaux Chenot, estime que leurs revendications vont
    au-delà de la revendication pour le statut A. Pierre Gaillard estime
    que ces grêves déclenchées sur ordre ne sont pas justifiées par le
    régime des prisons. Les détenus ne sont pas des prisonniers de
    guerre, et il fait remarquer à Me Benabdallah la disparité existant
    entre les prisonniers des deux camps. La carence du GPRA vis-à-vis
    des prisonniers français du FLN est flagrante. L’avocat nationaliste
    promet d’en parler à son « gouvernement ».

    Cette campagne est accompagnée de lettres de détenus parfaitement
    rédigées. Le collectif des avocats, selon P. Gaillard, a donné
    l’ordre aux détenus d’écrire et de télégraphier tous les jours. Le
    CICR ne peut pas s’associer à ces manifestations politiques.

    Le 26 octobre, le délégué suisse Boissier constate qu’à la suite des
    concessions accordées, les prisonniers gouvernent les camps. Les
    cellules ne sont pas verrouillées , et la circulation est libre. Ils
    disposent d’un équipement luxueux financé par le FLN : radio, photo,
    cinéma, bibliothèque, matériel de sport. Il se demande si l’action du
    CICR se justifie encore (même cote).

    Le Garde des Sceaux E.Michelet accepte que des secours soient
    accordés aux prisonniers du FLN (5.000 en métropole) par
    l’intermédiaire du CICR. Le 4 décembre 1961, 3 millions de francs
    sont remis au CICR par le collectif des avocats. Les porteurs de
    valises participent ainsi à ce financement officiel.

    2. L’aide apportée aux prisonniers FLN en Algérie est manifeste dans
    deux cas : – celui du chef terroriste Yacef Saadi, sauvé de
    l’exécution grâce à l’intervention de Germaine Tillion et de ses
    avocats,

    - celui d’Ahmed Bencherif, transféré en métropole alors qu’il aurait
    mérité d’être exécuté. Son affaire est la suivante : Fils d’un
    bachaga, il est sous-lieutenant chef de poste du 9ème BTA, il déserte
    le 28 juillet 1957 après avoir égorgé 14 appelés (6 Français et 8
    musulmans) de son poste. Cette action d’éclat, contraire à l’honneur
    de l’officier, lui vaut d’être le seul Français déserteur à être
    promu membre du CNRA. En Tunisie, il se distingue dans le rôle d’
    accusateur dans les procès contre les traîtres de l’ALN. En avril
    1960, il est chargé par le GPRA d’aller remettre de l’ordre dans la
    wilaya 4 à la suite de l’affaire Si Salah. Le 3 ou 4 avril, il
    franchit le barrage au nord de Souk-Ahras, au prix de lourdes pertes
    ( les 3/4 de son groupe). Il arrive le 28 août dans la région
    d’Aumale et se met aux ordres de Si Mohammed (Bounaama), chef de la
    wilaya 4.

    Il est arrêté le 23 octobre par la compagnie du 9ème BTA dont il
    avait déserté. Alors que les autorités militaires d’Algérie
    souhaitent l’exécuter, le CICR intervient en sa faveur, en se
    référant à la directive Salan du 19 mars 1958 (relative à
    l’incarcération des PAM) et aux risques de représailles. Des
    personnalités étrangères et les Croissants Rouges du Moyen Orient
    s’élèvent contre sa condamnation. P. Messmer fait état des risques de
    représailles sur des prisonniers français (on sait ce que fut leur
    sort). Le ministère de la Justice intervient de son côté, faisant
    état de son appartenance à une famille cliente de la France (sic). Il
    est alors transféré en métropole, et le 13 février 1961 les Affaires
    étrangères déclarent qu’il n’y a aucun risque d’exécution. Le
    président Bentami du Croissant rouge s’en félicite. En revanche, le
    colonel Alain de Boissieu, constatant le 8 juin 1961 l’échec de
    l’Interruption des opérations offensives (trêve unilatérale), suggère
    au Premier ministre de reprendre les exécutions dont celle de
    Bencherif (sic).

    Libéré à l’occasion du cessez-le-feu, le commandant Benchérif
    deviendra Commandant de la gendarmerie algérienne et sera chargé par
    Ben Bella de réorganiser les services algériens ( élimination de
    Boussouf). Messmer refusera alors de conclure un protocole avec la
    gendarmerie algérienne en raison de la personnalité de Bencherif.

    3. Madame Veil a reconnu sa participation à ces différentes mesures
    de libéralisation. Ses interventions personnelles restent cependant à
    préciser. Son estimation des effectifs harkis est discutable. Je suis
    intéressé par les observations des historiens destinataires.

    Maurice Faivre

  5. Vincent Lajaro dit :

    Merci madame de l’éclairage de Maurice Faivre. Je ne connaissais pas l’affaire Benchérif, une affaire édifiante sur les m?urs du FLN. Ce qui est stupéfiant aussi dans ces affaires, c’est la contraste (et les contradictions françaises) entre les exécutions sommaires que subissait la piétaille de l’ALN et le confort relatif des prisonniers haut de gamme. Tous les détenus auraient dû bénéficier du régime politique ou de celui de prisonniers guerre. Naturellement, il en va autrement de tous ceux qui organisèrent des attentats aveugles ou des Benchérif qui ne sont pas des soldats mais des criminels. Je reconnais toutefois qu’il est plus aisé de garder sa lucidité en période de paix.

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