« Les femmes algériennes pendant la colonisation »
« Les femmes algériennes pendant la colonisation » Auteur Diane Sambron
Héroïnes de la guerre d’indépendance, les femmes algériennes ont vu leurs droits s’infléchir constamment depuis 1962. L’ouvrage retrace l’évolution de la condition des femmes en Algérie depuis la fin du XIXe siècle. D. Sambron a soutenu une thèse d’histoire sur le thème La politique d’émancipation du gouvernement français à l’égard des femmes musulmanes pendant la guerre d’Algérie.
Analyse du livre par Maurice Faivre
Diane Sambron achève la publication de sa thèse de 2005, par l’étude de l’évolution de la femme algérienne dans les domaines du statut, de la scolarisation et de l’insertion économique.
C’est un travail scientifique dont les sources sont très riches.
En voici les arguments :
- - la condition des femmes selon le droit islamique (fiqh) et le droit coutumier berbère, présente un certain nombre de pratiques qui ne sont pas compatibles avec le Code civil: – le mariage précoce – la contrainte matrimoniale (djebr) – la répudiation – la polygamie – l’impossibilité d’hériter et de divorcer,
- - les juristes français ont dès le début du 20ème siècle étudié ces pratiques et se sont efforcés de les faire évoluer dans un sens moderniste et égalitaire. Dans les années 1930, le statut kabyle a été aligné sur le droit malékite en matière d’héritage et de divorce. La citoyenneté, reconnue par le statut de 1947, n’a cependant pas été confirmée par décret,
- - – l’engagement de quelques femmes (11.000 sur 4 millions) dans le parti nationaliste a fait prendre en considération la nécessité d’engager les femmes dans la politique de pacification, et dans ce but de réformer la condition féminine. Il s’agit à la fois de protéger et de séduire la population. Des structures de soutien humanitaire sont créées à cet effet: assistantes des SAS, équipes médico-sociales itinérantes, et plus tard mouvement de solidarité féminine de mesdames Massu et Salan, qui suscite de très nombreuses adhésions,
- - – dès 1956 ont été entreprises des études par le 5ème Bureau, puis par une Commission des réformes présidée par Raymond Charles. Parallèlement au statut libéral accordé aux femmes tunisiennes par Bourguiba, une première loi a modifié en 1957 le régime des tutelles au bénéfice des femmes,
- - – le plan de scolarisation de mars 1955 envisage de développer la scolarisation des filles, qui devient obligatoire en ville en 1957, et dans le bled en février 1958. Longtemps négligée, cette scolarisation atteint un niveau de 15% en 1960 (davantage en 1961),
- - – le droit de vote des femmes, accordé par la loi-cadre de février 1958, reçoit une large approbation lors du référendum du 28 septembre,
- - – l’action volontariste des généraux Salan et de Gaulle aboutit enfin à l’ordonnance du 4 février 1959 sur les mariages contractés par les personnes de statut civil local, qui adapte le statut de la femme algérienne au statut de la métropolitaine. Elle consacre la protection de la femme dans la formation du mariage, et l’égalité des époux dans l’accès aux conditions de dissolution du mariage. L’âge légal est fixé à 15 ans, le mariage doit être inscrit à l’état-civil, le consentement des époux exclut la contrainte paternelle, le divorce judiciaire remplace la répudiation. Cependant la polygamie et une certaine inégalité successorale sont maintenues.
- - L’ensemble de cette législation constitue une réforme profonde de la société musulmane, représentant une laïcisation du statut personnel et un rapport égalitaire vis-à-vis de la religion. L’islam positif est considéré comme compatible avec les droits de la femme, et le droit musulman désacralisé. Expérience originale, cette réforme se place dans une vision à long terme de la modernisation de la société par le biais des femmes.L’opinion algérienne reste partagée, les traditionnalistes, les religieux et les cadis sont très réticents. La scolarisation est acceptée, le mariage civil est mis en application de façon inégale, seul le droit de vote suscite l’enthousiame.
- En conclusion, Diane Sambron décrit l’évolution des nationalistes algériens, depuis le programme de Tripoli qui proclamait l’égalité des droits homme-femme et l’accession au statut de citoyenne, jusqu’à l’abrogation de la législation « coloniale » en 1973. Le mariage à la fatiha a été reconnue et la répudiation rétablie. Le Code de la famille (dit de l’infamie) consacre en 1984 l’incapacité juridique de la femme, la tutelle du père puis du mari, l’autorisation de travailler, le droit de répudier, la polygamie, la limitation des sorties aux visites de la famille, la perte du domicile en cas de divorce. Ce retour à l’orthodoxie religieuse, qui paraît en contradiction avec la Constitution de l’Etat algérien, suscite l’opposition des modernistes. La scolarisation des filles s’est établie à 61% ( les enseignants européens étant rapatriés, la comparaison avec 1962 n’est pas pertinente, il y a stagnation par rapport à 1961). Quant au travail salarié, il ne touche que 8% des femmes, indice comparable à ceux de l’Arabie séoudite et de l’Iran.
En définitive, l’indépendance algérienne conduit à un recul de l’accès à la citoyenneté et de la condition féminine. Le taux de scolarisation n’a pas progressé, mais les masses à éduquer ont fortement augmenté. Le travail féminin reste au plus bas. « Il faut attribuer la suppression de ces dispositions (l’émancipation des femmes réalisée en 1959), écrit Jacques Frémeaux, à la victoire, à partir des années 60, des tendances religieuses réactionnaires, manipulées par le pouvoir algérien avant d’être cause de sa désagrégation dans les années 1990″.
Maurice Faivre, le 4 novembre 2009
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